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Fiasco ou vision ? L'émissaire de l'ONU et le gel des combats à Alep

Staffan de Mistura parle à MEE de la difficulté de parvenir à des résultats et d'Assad comme « partie de la solution »
L'envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, lors d'une conférence de presse au siège des Nations unies à Genève (AFP)
LONDRES – Lorsque Staffan de Mistura a accepté le rôle d’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, il savait qu’il s’agissait d’un poste auquel deux géants de la diplomatie internationale avaient échoué.
 
Son prédécesseur, Lakhdar Brahimi, s’est retiré de la sanglante impasse syrienne au début 2014 après l’échec du deuxième cycle de pourparlers à Genève. Récemment interpellé à propos de la réponse de l’Occident au Printemps arabe, il a affirmé très franchement que « nous nous sommes trompés ».
 
La démission de Brahimi est arrivée juste un an et demi après celle de l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, qui avait expliqué son échec par une combinaison d’intransigeance du gouvernement, d’escalade militaire et d’une culture de recherche de coupables et de dénigrement au sein des Nations unies.
 
Si ces deux figures respectées au niveau international n’ont pas réussi à exercer leur influence, qui aurait pu le faire ?
 
Le 10 juillet 2014, moins d’une quinzaine de jours après que Daech ait déclaré son « califat », les Nations unies ont annoncé la désignation de Staffan de Mistura, un diplomate suédo-italien.
 
Quoiqu’il ait servi pour les Nations unies dans vingt-huit zones de conflit, y compris en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Liban et en Bosnie, de Mistura s’est toujours défini comme un  « optimiste chronique ». Cet optimisme a désormais été durement mis à l’épreuve, puisque de Mistura est de plus en plus critiqué pour sa performance malgré la liste impressionnante des enjeux.
 
« Brahimi et Annan m’avaient prévenu que “si tu ne fais rien, tu seras critiqué“ » a raconté de Mistura dans une récente interview à Middle East Eye.
 
« Mais si tu essaies de faire quelque chose, tu auras au moins un coté, ou éventuellement les deux cotés, contre toi. »
 
Nouvelle image pour les cessez-le-feu
 
Après moins d’une année à son poste, c’est la stratégie phare de de Mistura qui se trouve au centre des plus violentes condamnations.
 
Fin 2014, il avait proposé de lancer un « gel » des hostilités à Alep. L’argument de de Mistura était que si cette opération avait réussi dans la plus grande ville syrienne, il n’y aurait alors eu « aucune raison » pour empêcher la mise en place de cette stratégie au niveau national. Les sceptiques avaient commencé à critiquer immédiatement. Toutefois, de Mistura a gardé le cap et a affronté les critiques tout en continuant à exposer sa logique.
 
Le concept de « cessez-le-feu » a des nombreuses connotations négatives dans le conflit syrien, a-t-il affirmé, qui sont liées à Homs, où il a fini par incarner la capitulation face au gouvernement.
 
De Mistura, au contraire, a donné une nouvelle image au concept de « gel » et a affirmé qu’il pourrait permettre à un million de personnes de bénéficier de l’aide humanitaire.
 
L'idée des conflits localement gelés, a-t-il affirmé à MEE, a déjà été validée par les forces de maintien de la paix présentes en Syrie. De plus, des trêves locales ont été conclues, avec des degrés de succès différents, non seulement à Homs mais aussi à Barzeh, un quartier au nord-est de Damas ; dans la Ghouta orientale, dans les parages de Damas ; et à Ras al-Ain, une ville située à la frontière avec la Turquie.
 
Plus significative encore pour la stratégie de de Mistura est la médiation positive qui eut lieu autour d’une centrale thermique à Alep.
 
En septembre 2012, les combattants de l’opposition, y compris les membres de Daech, du Front al-Nosra, de la brigade al-Tawhid et d’autres, ont attaqué la centrale. A cause de l’intensification des combats, l’armée syrienne avait décidé de fermer la centrale, causant une coupure d’électricité dans la ville et dans la campagne avoisinante.
 
Un groupe indépendant de la société civile nommé l’Initiative Ahali Alep, s’est ensuite rendu dans le périmètre de la centrale afin de négocier un compromis. Six jours après un accord a été trouvé et pendant les huit mois suivants le siège de la centrale, l’Initiative Ahali Alep a continué avec succès son action de médiation lorsque des désaccords ont émergés.
 
En juin 2013, la centrale a arrêté de fonctionner, en raison des dégâts qui auraient été provoqués par les combats autour de celle-ci. Alep s’est donc retrouvée une nouvelle fois dans l’obscurité.
 
Une trêve difficile
 
Il s’est avéré que négocier une courte trêve pour une centrale thermique est bien différent que proposer une trêve pour la ville entière. De Mistura avait choisi Alep car il croyait que les différentes factions de la ville avaient des intérêts particuliers à arrêter les combats, et ceci était un élément clé d’après un rapport réalisé en 2014 par la London School of Economics et l’organisation britannique Madani. Le rapport présentait les facteurs nécessaires pour parvenir à une paix de long terme.
 
Toutefois, les critiques ont affirmé que de Mistura n’a pas tenu compte de la montée en flèche du commerce international d’antiquités, ainsi que du marché noir d’équipements industriels et d'une florissante culture des enlèvements. Tout cela explique pourquoi, d’un point de vue économique, aucune partie n’était intéressée à une cessation des hostilités.
 
« De Mistura avait choisi une idée qui était en vogue à l'époque, mais qui n'était pas basée sur des recherches empiriques », a expliqué à MEE un médiateur qui souhaite garder l'anonymat.
 
Mouin Rabbani, un analyste hollando-palestinien expert du Moyen-Orient qui a fait partie pendant quelques temps de l'équipe de de Mistura avant d’en sortir de manière polémique, partage le même avis à propos de la stratégie du gel.
 
« Il y a des différences substantielles entre les cessez-le-feu que les autres proposent et ce que de Mistura a fait », a raconté Rabbani. « Les autres proposaient de se baser sur ce qui existait déjà, de faire avancer des situations dans lesquelles il était clair que les parties avaient intérêt à parvenir à un cessez-le-feu ».
 
« Je pense qu’il aurait été plus sensé de chercher l'appui de différentes factions syriennes, et pour ce faire, des alliés et des sponsors régionaux et internationaux, et d'essayer assez intensément d'identifier où les intérêts des différents acteurs coïncident. Et puis il s'agirait d'établir où et comment procéder à un cessez-le-feu », a-t-il ajouté.
 
De Mistura a répondu aux critiques.
 
« J'ai effectué des recherches avec mes collègues et j'ai écouté de nombreux avis (dans la mesure où moi aussi j'avais des doutes) qui considèrent Alep comme l'endroit le plus difficile même pour simplement envisager un gel », a raconté de Mistura à MEE.
 
« Pourquoi alors ai-je décidé de le faire là et pas ailleurs ? … D'abord, parce qu’Alep reste Alep et si on avait réussi à avoir un gel dans cette ville, cela aurait eu un impact mondial, qu'un gel à Deraa ou dans la Ghouta orientale n'auraient pas eu. »
 
« Deuxièmement, j'avais été informé qu'Alep était presque totalement encerclée [par les troupes du gouvernement]. C'est la raison pour laquelle en proposant publiquement un gel à Alep, j'aurais au moins attiré l'attention sur cette ville, proche de la chute, dans l'espoir que cela limite la tentation du gouvernement ou de l'opposition d'ouvrir le feu sans discernement », a ajouté de Mistura.
 
La polarisation de la guerre, néanmoins, a eu pour conséquence qu'encourager une des parties à négocier est souvent perçu comme un jeu contre l'autre. Ajoutons à cela que le Président Bachar al-Assad est considéré déloyal et suscite une grande méfiance auprès des forces d'opposition. D'après Hassan Hassan, analyste à l'Institut Delma d'Abou Dhabi : « Le président raconte à ses invités ce qu'ils veulent entendre et ne tient jamais ses promesses ».
 
Pourtant, même en tenant compte de ces dynamiques, la manière dont de Mistura a géré la situation a parfois été défaillante.
 
Assad comme « partie de la solution »
 
Le 13 février de Mistura avait fait la une des journaux lorsqu'il avait affirmé qu'Assad devrait faire partie de la solution.
 
L'annonce était arrivée le même jour que le gouvernement syrien avait déployé une tempête de missiles et barils explosifs sur la ville de Douma, près de Damas.
 
De Mistura continue d'affirmer qu'il voulait simplement dire qu'Assad aurait dû faire partie de la solution lorsqu'il avait été question d'organiser le gel d'Alep et non comme partie de la solution au conflit syrien au sens large. Mais la manière dont ses mots ont été interprétés lui a aliéné les forces d'opposition qui, peu après, ont refusé le gel proposé par de Mistura.
 
« J'avais pris un avion direct de Damas à Vienne pour un brainstorming sur comment nous préparer à la mise en place du gel d'Alep », a raconté de Mistura. « J'ai passé quatre ou cinq heures dans l'avion et je n'avais pas été prévenu de l'attaque à Douma lorsque j'ai parlé. Quand on m'a posé une question à propos d'Assad, j'avais en tête la diminution de la violence à Alep ».
 
« Puisqu’Assad était celui qui avait effectivement la responsabilité des violences les plus graves, il était inévitablement un de ceux qui auraient fait partie de la solution pour arrêter les bombardements. Depuis, j'ai expliqué maintes fois que j'avais parlé d'Assad dans ce contexte-là. C'est au peuple syrien de décider si Assad doit faire partie ou non d'une solution politique », a ajouté de Mistura.
 
 
Mais les dégâts étaient désormais fait. Même si depuis ce moment-là les Etats-Unis ont soutenu l'idée qu'Assad devait faire partie de la solution, le Royaume-Uni et la France n'ont pas cette position.
 
« Si on met de coté le fond de ses déclarations, ses actions successives ont montré qu'il n'était même pas conscient de la position politique qu'il venait de prendre, puisqu'il a commencé à faire des volte-face pendant quatre jours après sa déclaration », a affirmé Rabbani.
 
« Probablement le plus grand paradoxe c'est qu'une fois qu'il a réussi à convaincre tout le monde qu'il voulait dire quelque chose de complètement différent, John Kerry s'est mis à dire la même chose ».
 
Par ailleurs, l'envoyé spécial des Nations unies a aussi été critiqué pour ne pas avoir exigé davantage de concessions du gouvernement pendant les pourparlers du mois dernier. Tout espoir qu'il y ait eu une véritable percée lorsqu’Assad avait affirmé être prêt à cesser les hostilités aériennes sur Alep pendant six semaines avait été tempéré. Les concessions minimales d'Assad se réduisaient finalement à ce que dans un quartier d'Alep, Salaheddine, il y ait une cessation de la violence si la trêve continuait.
 
Peu de temps après, les rôles ont commencé à s'inverser et Assad s'est trouvé sur la défensive. Le 4 mars, les rebelles syriens ont attaqué le quartier général des services de renseignement du gouvernement à Alep, utilisant des bombes positionnées dans un tunnel.
 
La riposte du gouvernement a consisté à déchainer un torrent d'attaques à la bombe sur la ville. Ensuite il y a eu un mois de combats intenses autour d'Alep. Le 9 avril, le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon a très clairement reconnu que le plan de geler le conflit avait échoué, en demandant à de Mistura de relancer le dialogue politique.
 
Le mois dernier de Mistura a annoncé sa nouvelle stratégie lorsqu'il a informé le Conseil de sécurité qu'il commencerait des pourparlers avec le gouvernement syrien, les forces d'opposition et les puissances régionales, à partir du 4 mai. De Mistura espère pouvoir évaluer avec son équipe, d'ici la fin de juin, si les conditions pour parvenir à la fin du conflit sont réunies. Mais même cet « optimiste chronique » reconnaît que les chances sont faibles.
 
Des ingérences de l'étranger ?
 
D'après un analyste de la Syrie, qui admire personnellement de Mistura mais qui a demandé de rester sous couverture de l'anonymat, l'erreur principale du diplomate suédo-italien a été de consulter la communauté internationale trop en avance, alors qu'il aurait dû d'abord créer un certain niveau de consensus entre les factions internes en Syrie.
 
Son enthousiasme quant à la participation de l'Iran dans les négociations a provoqué des polémiques. Ce pays a été exclu des deux précédentes conférences internationales sur le conflit. Alors que les experts de la Syrie concordent avec l'idée que l'Iran devrait finalement être impliqué dans la solution politique du conflit, la plupart d'eux sont convaincus qu'avant d'inclure l'Iran de Mistura doit d'abord renforcer les liens avec les rebelles.
 
De Mistura ne semble pas donner trop d'importance à cette critique.
 
« Je parle et je me rapporte à tout le monde », a-t-il affirmé. « Aux Nations unies, on ne peut pas être partiel. Mais je pense que la seule manière de trouver une solution à ce conflit c'est d'être ouvert à toutes les parties ».
 
Le prédécesseur de de Mistura, Lakhdar Brahimi, a récemment déclaré que même Moscou devait faire partie de la solution. Et cela malgré le fait que ce proche allié d'Assad ait à plusieurs reprises opposé son veto à des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies qui visaient à arrêter des mesures punitives à l'encontre d'Assad.
 
De Mistura est d'accord avec Brahimi sur ce point très sensible, et a affirmé : « Il n'y a certainement aucun doute que la Russie connaisse très bien la Syrie. Leurs relations datent de la présidence d'Hafez al-Assad, donc ils connaissent bien le système et la manière dont les Syriens pensent ».
 
Et d’ajouter : « Nous ne pouvons pas accepter le fait que ce conflit soit une routine. Il faut tout essayer pour la casser ».
 
Quelle que soit la valeur de cette vision, de Mistura reconnaît qu'il a encore beaucoup à prouver.
 
Certains observateurs ont estimé que le récent développement des évènements sur le terrain, où les troupes du gouvernement ont été repoussées sur plusieurs fronts, pourrait enfin offrir une possibilité de changement.
 
Cependant, afin d'exploiter le moindre changement, de Mistura a reconnu qu'il devra montrer rapidement avoir appris de ses erreurs passées. Malgré la pression, il continue d'afficher son optimisme chronique et cite le dramaturge Samuel Beckett. « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue mieux ».
 
Traduction de l'anglais (original) par Pietro Romano.