Football : Özil quitte l’équipe d’Allemagne pour « dénoncer le racisme »

Football : Özil quitte l’équipe d’Allemagne pour « dénoncer le racisme »

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Le départ du joueur allemand d’origine turque, après une campagne à son encontre qu’il juge raciste, met l’Allemagne en émoi

Dans une lettre postée sur Twitter, Mesut Özil détaille les raisons de sa démission de la Mannschaft (AFP)
23 juillet 2018
Last update: 
Tuesday 24 July 2018 11:59 UTC
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24 juillet 2018

Le footballeur allemand Mesut Özil a annoncé dimanche 22 juillet qu'il quittait la sélection d'Allemagne en mettant en avant le « racisme » dans les critiques dont il est victime depuis l'élimination de la Mannschaft dès le premier tour du Mondial 2018 de football.

« C'est avec le cœur lourd et après beaucoup de réflexion qu'à cause des événements récents, je ne jouerai plus pour l'Allemagne de matches internationaux aussi longtemps que je ressens du racisme et du manque de respect à mon égard », écrit le joueur d'origine turque sur son compte Twitter. 

Traduction : « Les deux dernières semaines m'ont donné le temps de réfléchir aux événements de ces derniers mois. Par conséquent, je veux partager mes pensées et mes sentiments sur ce qui s'est passé »

Critiqué pour une photo prise avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan avant le Mondial russe, il a assuré que son geste n'avait « aucune intention politique ».

« J'ai deux cœurs, un allemand et un turc »

- Mesut Özil

« Comme beaucoup de gens, mes racines ancestrales recouvrent plus qu'un seul pays. J'ai certes grandi en Allemagne, mais mon histoire familiale a ses racines solidement basées en Turquie. J'ai deux cœurs, un allemand et un turc », a précisé dimanche après-midi le milieu de terrain d'Arsenal sur Twitter.

Traduction : Compte Twitter de l’AKP. « Notre président Recep Tayyip Erdoğan a reçu le footballeur turc Cenk Tosun, le footballeur turc Mesut Özil et le joueur de football turc Ilkay Gündoğan »

Özil sort de son silence après avoir été au centre de la polémique, après la publication de ce fameux cliché sur lequel, avec son compatriote Ilkay Gündogan, il pose aux côtés du chef de l'État turc à Londres, alors en pleine campagne électorale pour sa réélection, finalement obtenue le 24 juin. 

Les relations entre l'Allemagne et la Turquie ont connu de fortes turbulences depuis le coup d'État manqué contre Erdoğan en juillet 2016. L'Allemagne s'était notamment inquiétée depuis des « purges » pratiquées dans l'armée et l'administration à la suite de ce putsch.

Depuis début 2018, Berlin et Ankara travaillent à normaliser leurs relations après ces fortes tensions.

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Plus grande diaspora turque au monde, la communauté en Allemagne compte trois millions de personnes, dont 1,4 million d'électeurs pouvant voter en Turquie.

« Il ne s'agissait pas de politique ou d'élections, mais de respecter la plus haute fonction du pays de ma famille », a souligné le joueur d'Arsenal. Le cliché pris avec Erdoğan avait valu aux deux joueurs de lourdes critiques, surtout après l'élimination précoce des champions du monde 2014 dès la phase de groupes en Russie.

« Je ne servirai plus de bouc émissaire à Grindel pour son incompétence et son incapacité à faire correctement son travail »

- Mesut Özil

Certains observateurs les ont accusés de manquer de loyauté envers l'Allemagne, le manager de la Mannschaft Oliver Bierhoff allant même jusqu'à affirmer « qu'il aurait fallu envisager de se passer d'Özil » pour le Mondial.

Pour Özil, c'est surtout l'absence de soutien de la fédération (DFB) qui l'a poussé à s'en aller: « Lors de ces deux derniers mois, ce qui m'a le plus peiné est le mauvais traitement que m'a infligé la DFB et son président Richard Grindel ».



La photo avec Erdoğan avait valu à Özil beaucoup de critiques, surtout après l'élimination précoce des champions du monde 2014 dès la phase de groupes en Russie (Twitter)

« Alors que j'ai essayé d'expliquer à Grindel mon héritage, mes ancêtres et, par conséquent, lui faire comprendre les raisons qui m'avaient amené à prendre cette photo, il était plus intéressé par le fait de parler de ses propres positions politiques et de rabaisser mon opinion », a encore écrit Özil, qui a inscrit 23 buts en 92 sélections.

« Je ne servirai plus de bouc émissaire à Grindel [président de la fédération allemande de football] pour son incompétence et son incapacité à faire correctement son travail », a ajouté le joueur de 29 ans. 

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« Aux yeux de Grindel et de ses soutiens, je suis Allemand quand nous gagnons, mais je suis un immigrant quand nous perdons », a-t-il affirmé. 

Si le champion du monde allemand, sacré en 2014 au Brésil après une troisième place en 2010, accepte de recevoir des critiques sur sa performance sportive, il refuse d'être attaqué sur ses origines ethniques.

« Je suis Allemand quand nous gagnons, mais je suis un immigrant quand nous perdons »

- Mesut özil 

« Si un journal ou un consultant considère que je suis fautif pendant un match, ça, je peux l'accepter. Mais ce que je n'accepte pas, c'est que des médias allemands aient continuellement critiqué mon double héritage et une simple photo pour expliquer la mauvaise Coupe du monde d'une équipe entière », a-t-il déploré, dénonçant une « propagande de droite ». 

Pour le joueur, des limites qui le touchent personnellement ont été franchies, « les journaux essayant de monter la nation allemande contre moi ». Selon Mesut Özil, sa famille et lui ont reçu des menaces après la publication de la photo avec le président turc. 

« Pour moi, Özil a eu un alibi durant toutes ces années. Il n’a pas du tout aidé la Nationalmannschaft » 

- Uli Hoeness, président du Bayern Munich

Mais pour le fougueux patron du Bayern Munich, Uli Hoeness, le retrait d’Öliz n’a aucun lien avec le racisme dont il serait victime. « Pour moi, Özil a eu un alibi durant toutes ces années. Il n’a pas du tout aidé la Nationalmannschaft. C’est logique qu’il tire les ficelles maintenant. Il le fait de manière superficielle à cause du mauvais traitement de la fédération, mais il devrait plutôt se demander quand est-ce qu'il a remporté son dernier duel. C’était il y a des années (...) Finalement, c’est mieux qu'il s’arrête maintenant », a-t-il fulminé sur la radio allemande Sport1.

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Özil a également raillé un sponsor, sans le nommer, qui, dit-il, l'a retiré des vidéos promotionnelles pour la Coupe du monde après l'apparition des photos avec Erdoğan. « Pour eux, il n'était plus bon d'être vu avec moi et ils ont appelé la situation ‘’gestion de crise’’ ».

« Un but contre le virus du fascisme »

- Abdülhamit Gül, ministre turc de la Justice

Le porte-parole de la chancelière allemande a déclaré ce lundi qu’Angela Merkel « respectait » la décision d’Özil. « La chancelière apprécie beaucoup Mesut Özil. Mesut Özil est un joueur de foot qui a beaucoup fait pour l'équipe nationale », a précisé Ulrike Demmer. 

Des ministres turcs ont salué, de leur côté, le retrait du joueur de l’équipe d’Allemagne. Le ministre turc de la Justice Abdülhamit Gül a qualifié cette décision de « but contre le virus du fascisme ».

« Le départ de Mesut Özil est une césure sportive, politique et sociétale. C'est plus que l'avenir du Onze national qui est en jeu »

- Le quotidien allemand Tagesspiegel

Sans surprise, le quotidien populaire allemand Bild, qui faisait campagne depuis des semaines contre le joueur, a dénoncé « une démission faite de jérémiades décousues » et reproche au champion du monde 2014 de soutenir « un despote » qui cherche à imposer une « dictature islamiste ».

De son côté, le quotidien berlinois Tagesspiegel s’alarme face à « l'ambiance populiste dans le pays. Le départ de Mesut Özil est une césure sportive, politique et sociétale. C'est plus que l'avenir du Onze national qui est en jeu ».

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Katarina Barley, la ministre allemande de la Justice, a estimé qu'il s'agissait « d'un signal d'alarme lorsqu’un grand joueur de foot allemand comme Mesut Özil ne se sent plus représenté dans son pays à cause du racisme ».

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a annoncé mardi avoir appelé Mesut Özil pour soutenir sa décision, jugeant « inacceptable » le « racisme » dont le joueur a selon lui été victime.

« L'approche raciste envers un jeune homme qui a autant mouillé le maillot pour le succès de l'équipe nationale allemande est tout simplement inacceptable », a-t-il déclaré, cité par la télévision étatique TRT.