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« Il n’a rien compris ! » : les Algériens rejettent la présidentielle anticipée proposée par Bouteflika

Dimanche, qui s'est commencé et terminé par des manifestations, fut une folle journée où les scènes surréalistes se sont enchaînées au Conseil constitutionnel, quelques heures avant la date limite du dépôt des candidatures pour la présidentielle
Un important dispositif policier s’est progressivement déployé dans la nuit de dimanche à lundi à Alger, où des centaines de manifestants ont marché après l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat (AFP)
Par
ALGER, Algérie

« Aucun des fourgons qui sont arrivés au Conseil constitutionnel pour amener les dossiers des candidats n’avaient de plaque d’immatriculation ! Vous imaginez un peu dans quel pays on vit ? » Ahmed, 56 ans, cadre dans une banque privée, qui suit l’actualité de l’Algérie heure par heure sur les réseaux sociaux, a vécu la journée de dimanche comme « un cauchemar ». 

Il faut dire qu’hier, le Conseil Constitutionnel a été le théâtre de scènes insolites. En fin de journée, alors qu’Abdelaziz Bouteflika est toujours hospitalisé à Genève depuis le 24 février, son directeur de campagne, Abdelghani Zaalane, a déposé son dossier de candidature et lu une lettre en son nom dans laquelle le président promet d’organiser une présidentielle anticipée s’il est réélu pour un cinquième mandat le 18 avril. « Je m’engage également à ne pas être candidat à cette élection qui assurera ma succession », précise-t-il. Toujours selon cette lettre, la date du scrutin sera fixée lors d’une conférence nationale visant à « adopter des réformes politiques, institutionnelles, économiques et sociales », prévue juste après l’élection d’avril. 

« On ne sait même pas si c’est lui qui a écrit ça ! », s’énerve Fériel, 25 ans, étudiante en sciences de gestion à Alger, sortie dimanche pour manifester. « Il nous fait croire qu’il a entendu ce que veut le peuple. Mais il n’a rien compris ! On ne veut pas de cinquième mandat ! Et puis comment peut-il se présenter alors qu’il est à l’étranger ? » 

Sur ce point, le président de la Haute instance indépendante de surveillance des élections, Abdelouahab Derbal, est catégorique : « La loi est claire : le candidat à l’élection présidentielle doit déposer son dossier en personne ». Fatiha Benabbou, professeur de droit public à l’Université d’Alger précise également à Middle East Eye que les règles de fonctionnement du Conseil constitutionnel ne laisse pas de place au doute sur les conditions de dépôt. « Ce qui est compréhensible pour une fonction aussi sensible : l’homme qui sera amené à gouverner un pays de 40 millions d’habitants pendant cinq ans doit être capable de se lever et de dire ‘’Je me porte candidat’’. Et il ne peut pour cela en aucun cas avoir recours à une procuration, réservée selon la loi électorale, aux seuls électeurs. »

Toute la journée, la tension était palpable autour du Conseil Constitutionnel où la sécurité avait placé des cartons en guise de remparts dans les escaliers pour ne pas se laisser déborder par les manifestants et les journalistes qui attendaient les candidats comme Abdelaziz Belaïd, 55 ans, président du Front al-Moustakbel, qui avait remporté 3,06 % des voix en 2014, ou le général à la retraite Ali Ghediri.

Il ne sont d’ailleurs plus très nombreux (huit dossiers ont été déposés) car Ali Benflis, considéré comme le candidat le plus crédible face au chef de l’État a renoncé à se présenter. « Le peuple a pris la parole et je l’ai entendu. L’élection présidentielle, dans les circonstances actuelles, n’a ni sens ni raison d’être. Maintenue telle que conçue par les forces extraconstitutionnelles elle ne serait que la source d’un surcroît de tensions et un terreau pour tous les dérapages », a-t-il déclaré.

Louisa Hanoune, inamovible leader du Parti des Travailleurs, et Abderrezak Makri, président du MSP (islamistes), ont renoncé à se présenter. Le fantasque Rachid Nekkaz, richissime homme d’affaires omniprésent sur les réseaux sociaux, a quant à lui demandé à son cousin, aussi appelé Rachid Nekkaz, de déposer son dossier dans un quiproquo qui ne devrait pas lui permettre de remplir les conditions d’éligibilité.

Dernière scène burlesque de la journée : l’ex-président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Saïd Bouhadja, renversé par un putsch en novembre, a cru pouvoir lui aussi soumettre sa candidature. Mais quelques secondes après qu’un inconnu lui ait chuchoté quelque chose à l’oreille, l’apparatchik a finalement annoncé à la presse qu’il se retirait.  

Cette folle journée, qui avait commencé par des manifestations de plusieurs centaines d’étudiants à Alger et dans plusieurs villes du pays, s’est aussi terminé par des marches nocturnes pacifiques. En l’absence d’estimations, selon les images partagées sur les réseaux sociaux et dans les médias, plus d’un millier d’Algériens ont manifesté dans la capitale, à Annaba, à Skikda (est), en Kabylie, ou encore à Oran (ouest).

Ahmed, qui ne travaillera pas ce lundi « pour suivre l’appel à la grève générale » dont l’origine n’est pas claire, compte bien retourner dans la rue dès qu’il le peut. « Avec mon fils et ma femme », souligne-t-il. « Car cette mascarade a assez duré. »