Aller au contenu principal

« Il a mis fin à ma solitude » : les animaux domestiques de plus en plus populaires en Iran face à la pandémie

L’isolement dû à la pandémie et un changement d’attitude à l’égard des animaux de compagnie ont vu leur adoption augmenter fortement ces derniers temps en Iran
Kimia fait partie des nombreuses personnes en Iran auxquelles les animaux de compagnie ont permis de mieux vivre les restrictions liées au coronavirus (MEE/Sara Jafari)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Alors que l’Iran a été durement touché par l’épidémie de coronavirus, des héros improbables sont devenus les garants de la santé psychique de nombreuses personnes : les animaux de compagnie.

Chiens, chats, oiseaux et même reptiles, de tailles et tempéraments divers, ont été accueillis dans les foyers de milliers d’Iraniens anxieux qui ne jurent plus que par le pouvoir de guérison de leurs animaux de compagnie sur leur santé mentale, face à une pandémie qui n’en finit pas.

« Depuis que Fandogh est chez nous, je surmonte mieux les défis de la pandémie »

- Niyusha

Niyusha, 25 ans, a eu son premier animal de compagnie il y a quelques mois – un jeune caniche qu’elle a nommé Fandogh, un nom affectueux populaire en Iran.

Elle explique à Middle East Eye qu’avant l’adoption, elle avait très peu d’interactions avec les animaux, et n’avait jamais songé à en avoir un elle-même.

« Certains de mes amis avaient des chiens ou des chats, mais moi, jamais. Toutefois, lorsque la pandémie est arrivée et que les restrictions sont entrées en vigueur, un ami dont la chienne venait de mettre bas m’a proposé de m’occuper d’un des chiots. »

En dépit de ses doutes initiaux, Niyusha est désormais « absolument ravie » de sa décision d’adopter un animal de compagnie.

« La compagnie de Fandogh a mis fin à ma solitude. J’en avais marre d’être seule à la maison, sans divertissement, sans voyage, sans aucun moment de plaisir. Mais depuis que Fandogh est chez nous, je surmonte mieux les défis de la pandémie. »

Aller mieux grâce aux animaux

Niyusha n’est que l’une des nombreuses personnes en Iran qui se sont tournés vers les animaux de compagnie pour faire face aux difficultés de la vie au temps du coronavirus. La distanciation sociale et le confinement, entre autres restrictions liées à l’épidémie de COVID-19, ont, en Iran comme ailleurs, affecté la santé psychique de certains.

« Armageddon » : quand le coronavirus a frappé un hôpital de Téhéran
Lire

Mais selon la tradition islamique, les chiens sont considérés comme « impurs », et pendant des décennies, la République islamique a considéré la possession d’animaux de compagnie comme une « influence occidentale » qui ne devait pas être approuvée ou encouragée.

Les attitudes des Iraniens vis-à-vis des animaux domestiques ont toutefois évolué. De nos jours, adopter des animaux n’est pas seulement une tendance parmi les familles de la classe moyenne vivant dans de petits appartements en ville : même les générations plus âgées ont commencé à compter sur les animaux de compagnie pour les aider face aux difficultés de tous les jours.

Récemment, Milad a acheté un oiseau pour tenir compagnie à ses parents âgés de 70 ans – malgré leur objection.

« Avec l’isolement et les restrictions en matière d’interactions qui continuaient à nous être imposées, j’ai insisté pour leur acheter un canari », raconte le jeune homme de 39 ans.

Et aujourd’hui, deux mois après l’arrivée de l’oiseau, ses parents se sont habitués à ce nouveau membre de la famille. « La voix mélodieuse du canari est le nouveau divertissement de mes parents », poursuit Milad.

Un couple joue avec son chien à son domicile à Téhéran (MEE/Sara Jafari)
Un couple joue avec son chien à son domicile à Téhéran (MEE/Sara Jafari)

Behzad, un Téhéranais de 35 ans, affirme pour sa part que son animal de compagnie lui a fourni la thérapie dont il avait besoin pour surmonter les conséquences d’une rupture.

« Début avril, en plein milieu d’une nouvelle vague de coronavirus, ma petite amie et moi avons rompu après deux ans ensemble. Je me sentais extrêmement seul, surtout que les déplacements étaient interdits et qu’il n’y avait nulle part où aller pour se divertir. J’ai alors décidé d’adopter un chat.

« Je dois admettre que ce chat m’a aidé pour bon nombre des problèmes liés à la rupture et au confinement. »

Paradoxes socioculturels

Au fil des ans, les conservateurs au pouvoir ont tenté à plusieurs reprises de limiter la possession d’animaux de compagnie dans le pays, en particulier celle de chiens.

« [Certains de mes proches] ne veulent pas faire de prières avec un chien dans les parages. Ils disent que le chien a souillé notre maison »

- Negin

Un important mollah a émis une fatwa (décision religieuse) affirmant que « l’amitié avec les chiens [était] une imitation aveugle de l’Occident ».

« Il y a beaucoup de gens en Occident qui aiment leurs chiens plus que leurs femmes et leurs enfants », a-t-il soutenu. « Nous avons beaucoup de récits dans l’islam qui disent que les chiens sont impurs », a-t-il ajouté, même si le Coran n’interdit pas explicitement le contact avec les chiens.

En 2019, le chef de la police de Téhéran, Hassam Rahimi, a annoncé l’interdiction de promener les chiens en public – un acte qui, selon lui, pourrait « provoquer la panique parmi les citoyens ». Transporter des chiens dans des voitures privées a également été banni.

Malgré sa promesse de sanctions sévères à l’encontre de ceux qui enfreindraient les règles, l’interdiction de promener les chiens a été appliquée de manière peu rigoureuse et les propriétaires d’animaux de compagnie ont continué à les emmener partout où ils allaient.

Toutefois, de nombreux Iraniens ont encore une vision plus traditionnelle des animaux de compagnie et ne veulent pas s’en approcher.

Le meilleur ami des Gazaouis : les chiens font désormais fureur dans la bande de Gaza
Lire

Negin, 31 ans, raconte à MEE que certains membres pieux de sa famille refusent de se rendre chez elle à cause de son chien.

« Ils ne veulent pas faire de prières avec un chien dans les parages. Ils disent que le chien a souillé notre maison. »

Mais en général, la société iranienne est aujourd’hui plus ouverte et plus amicale envers les animaux de compagnie, estime Sahar, qui vit avec deux chiens depuis une dizaine d’années.

Le trentenaire raconte à MEE qu’il y a quelques années à peine, quand il promenait ses chiens, les gens lui lançaient des regards étranges et changeaient même de trottoir de peur d’être attaqués – « même si mes chiens étaient très placides ».

« De nombreuses personnes traitent maintenant les chiens et les chats en public plus gentiment. Même si ce n’est pas vrai pour tout le monde, j’ai le sentiment que la situation s’améliore de plus en plus. »

La nouvelle identité de l’Iran

Ce changement d’attitude à l’égard des animaux de compagnie participe du processus de « modernisation » que connaît l’Iran, d’après la journaliste Fahimeh Miri.

« En tant qu’êtres humains, nous avons un désir caché d’‘’aimer’’, d’accorder notre attention à quelqu’un ou d’en prendre soin.

« L’une des principales raisons pour lesquelles les gens adoptent des animaux de compagnie en Iran est qu’ils ne croient plus aux vieux tabous culturels, religieux ou doctrinaux en tant que paroles inaltérables du Seigneur »

- Farnoush Khaledi, psychologue

« Alors que la société iranienne se modernise et que les gens rencontrent de plus en plus de problèmes relationnels, leur volonté de vouer cet amour à un animal se développe », explique-t-elle à MEE.

La pandémie a intensifié le désir d’affection alors que beaucoup doivent lutter contre la dépression et la solitude, contribuant ainsi à la récente augmentation de l’adoption d’animaux de compagnie, ajoute-t-elle.

Toutefois, l’adoption d’un animal s’accompagne de responsabilités et, en Iran, cela signifie parfois leur procurer des traitements médicaux guère disponibles en raison des sanctions imposées par les États-Unis.

« Il y a quelques mois, mon chien a eu un problème oculaire et nous n’avons pas pu trouver de vétérinaire spécialisé en optométrie. En plus, en raison des sanctions, trouver des médicaments est compliqué. Et même si on en trouve, on ne peut pas se les permettre. Ils sont extrêmement chers », déplore Kimia.

De nombreux Iraniens affirment que leurs animaux de compagnie se sont avérés des compagnons inestimables pendant la pandémie (MEE/Sara Jafari)
De nombreux Iraniens affirment que leurs animaux de compagnie se sont avérés des compagnons inestimables pendant la pandémie (MEE/Sara Jafari)

Néanmoins, pour cette jeune femme de 24 ans, le bonheur que lui procure son chien l’emporte de loin sur les éventuelles difficultés.

De fait, les croyances et modèles sociaux de la société iranienne ont évolué, déclare la psychologue Farnoush Khaledi.

« L’une des principales raisons pour lesquelles les gens adoptent des animaux de compagnie en Iran est qu’ils ne croient plus aux vieux tabous culturels, religieux ou doctrinaux en tant que paroles inaltérables du Seigneur. Ce virage vers la déconstruction des vieux tabous signale une transformation de l’identité iranienne – du traditionnel au nouveau », explique-t-elle.

Alors que la transformation n’en est qu’au « stade de l’adolescence », l’Iran a vu émerger un modèle qui s’oppose aux anciennes structures et absorbe des composantes d’un monde plus large, poursuit la spécialiste.

« La nouvelle identité est encore en train d’être façonnée et formée, et elle devra passer par d’autres tâtonnements avant d’arriver complètement à maturité. »

Traduit de l’anglais (original).