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Kabbale sur la Corniche : la mystique juive arrive à Beyrouth

Le premier centre de Kabbale du Moyen-Orient en dehors d’Israël a ouvert ses portes au Liban la semaine dernière
L’édition libanaise du texte sacré de la Kabbale, le Zohar (MEE)

BEYROUTH – Une nouvelle – ancienne – forme de mysticisme a rejoint la scène spirituelle du Liban, un pays qui compte dix-huit sectes officielles, avec l’ouverture la semaine dernière du premier centre de Kabbale du Moyen-Orient en dehors d’Israël.

Ce mysticisme juif ne cherche pas à rivaliser avec les religions traditionnelles et organisées, selon Sara (nom d’emprunt), qui dirige les sessions.

La Kabbale est une « philosophie pratique » et une « pratique spirituelle », a-t-elle expliqué dans un café du centre-ville de Beyrouth, où se situe le centre.

D’après Sara, qui est une imam ordonnée, la Kabbale n’est plus explicitement juive.

« Bien que beaucoup de ses pratiquants au XXIe siècle aient été des rabbins », la Kabbale s’est progressivement redéfinie, a déclaré Sara.

Le rabbin Yehuda Ashlag, qui a adapté le texte ancien, le Zohar, au public du début du XXe siècle, a cherché à introduire la Kabbale auprès des masses et, ce faisant, lui a donné une nouvelle image, moins explicitement juive.

« Nous laissons les musulmans pratiquer les rituels musulmans et nous laissons les chrétiens pratiquer les rituels chrétiens »

- Sara, enseignante de la Kabbale

La philosophie de la Kabbale, qui est de nos jours peut-être plus communément associée à Madonna, une célèbre pratiquante, partage toujours avec la religion hébraïque la Mitzvah (les commandements), indique Sara.

« Mais en fait, comme nous sommes au Liban, nous ne pratiquons pas les rituels. Nous laissons les musulmans pratiquer les rituels musulmans et nous laissons les chrétiens pratiquer les rituels chrétiens », a-t-elle ajouté.

Sara, une musulmane pratiquante, est mariée à un chrétien pratiquant.

Une philosophie pratique

« C’est absolument compatible avec ma religion », a assuré Sara, et non seulement la Kabbale est compatible, mais elle permettrait une compréhension plus approfondie de l’islam.

« Je comprends l’islam et les enseignements du prophète Mohammed, et je comprends les enseignements du Coran, ou bien je suis en réalité capable de déchiffrer le Coran parce que j’ai étudié le Zohar. »

Citant un exemple pratique, Sara a évoqué l’époque où elle priait pour attirer la bonne fortune, mais où la colère qu’elle ressentait l’empêchait de rencontrer le succès.

Le Zohar écrit ici en arabe pour l’édition libanaise. Le reste du texte est en araméen, une langue qui aujourd’hui utilise habituellement l’alphabet hébreu (MEE)

« Il y a un enseignement dans le Zohar qui dit que la colère diminue votre prospérité, et le Coran dit la même chose – que les gens qui sont en colère, Dieu diminuera leur prospérité. »

Tandis que Sara prononce ces mots, l’appel islamique à la prière retentit sur la place.

« C’est très drôle en fait, parce qu’on a coutume de dire que lorsque l’on affirme quelque chose au moment de l’appel à la prière, cela est vrai. »

La population juive du Liban compte actuellement quelque 2 000 personnes, selon le Conseil de la communauté juive libanaise.

La communauté juive libanaise

Les juifs libanais ne risquent pas de professer publiquement leur dévotion à la Kabbale, étant donné les soupçons de liens avec Israël, pays avec lequel le pays est, en théorie, toujours en guerre. Israël a occupé le Liban à partir de 2000, envahi et bombardé le pays en 2006, tué des centaines de personnes et détruit des infrastructures essentielles.

Sara enseigne à un mélange de Libanais et d’étrangers, explique-t-elle, mais elle ne demande pas aux gens leur religion.

« Personnellement, je ne saurai pas vous dire si l’un de nos membres est juif », précise-t-elle, mais « beaucoup de personnes sont intéressées par le judaïsme, et je dois insister sur le fait que la Kabbale n’est pas le judaïsme. »

« Beaucoup de personnes sont intéressées par le judaïsme, et je dois insister sur le fait que la Kabbale n’est pas le judaïsme »

« Cela suscite beaucoup d'intérêt du style – ‘’Oh, c’est juif, laissez-moi infiltrer la société secrète”. »

Malgré l’insistance de Sara sur le fossé existant entre le judaïsme et la Kabbale, elle a essuyé des critiques pour la philosophie qu’elle poursuit et enseigne pendant son temps libre (elle est psychothérapeute de profession).

Faire face à la critique

« Je fais tout le temps face à la critique », affirme Sara, qui enseigne la Kabbale de façon non officielle.

Dans la mesure où étudier le Zohar nécessite de s’intéresser à l’astronomie, à l’astrologie, à la numérologie et à la médecine, parmi d’autres disciplines, certains musulmans avec qui elle a parlé de la Kabbale considèrent cette philosophie comme étant une forme de takfir (apostasie) « mensongère contre l’islam ».

D’autres personnes, selon elle, sont « vraiment inquiètes – elles demandent par exemple : quelle est la connexion avec Israël ? »

« Il n’y a aucune connexion avec Israël. Je ne sais même pas… », explique-t-elle sans finir sa phrase, avec une pointe de désespoir dans la voix.

Lorsque Sara prie à la mosquée, elle ne mentionne pas le mot « Kabbale » et, parmi ses amis et sa famille, ils sont nombreux à ne pas savoir qu’elle étudie cette philosophie. « Je n’en parle pas beaucoup. Je n’en fais pas la publicité auprès de mes amis. »

Trouver la sagesse dans une coupe de glace

Sara a découvert la Kabbale à l’adolescence, lorsqu’elle vivait à Londres.

Lors d’un moment de « crise existentielle », elle s’est rendue chez son marchand de glace préféré, un endroit qui lui a toujours fourni du réconfort pendant les moments difficiles.

« Mais le marchand de glace était fermé et s’était transformé en centre de Kabbale. »

« Je me suis demandé : qu’est-ce que c’est ? Je n’avais jamais entendu le mot. »

Il existe un groupe informel d’étude de la Kabbale à Dubaï, mais le centre de Beyrouth est le premier centre officiel du Moyen-Orient, en dehors d’Israël (MEE)

Une femme du centre a commencé à expliquer le principe de la Kabbale à Sara, « et cela répondait, jusqu’à un certain point, à certaines des questions les plus basiques que se posent les êtres humains. Puis je me suis inscrite. »

En retournant au Liban, Sara a découvert que des personnes étudiaient la Kabbale de façon informelle, mais « personne au Liban n’avait le courage de former un groupe d’étude, alors j’ai compris que c’était quelque chose que je voulais faire ».

Le groupe d’étude –  il en existe un similaire à Dubaï – est maintenant officiel et dispose d’un lieu propre comme il en existe plusieurs en Israël, selon Sara.

Une communauté grandissante

La Kabbale, mot qui signifie « recevoir de la part du divin », a appris à Sara qu’« on vous donne tout ce que vous voulez dans la vie, mais que c’est votre égo qui vous empêche de l’avoir. Cela m’a appris à comprendre ma foi, ou ce qu’enseigne l’islam. »

Dans un pays comme le Liban, où selon Sara la colère est répandue, elle croit qu’une approche plus réfléchie des problèmes serait très bénéfique aux gens.   

« De nombreuses personnes au Liban ressentent de la colère », explique-t-elle. « Trop souvent, elles blâment ou elles accusent sans réfléchir à ce qu’elles attendent réellement de la vie. Mon professeur avait l’habitude de me dire : une âme très forte sait ce qu’elle veut. Et une âme encore plus forte poursuit ce qu’elle veut. »

À l’heure actuelle, le centre – qui ne fait pas encore partie de la franchise « Centre de la Kabbale » – compte une quinzaine d’étudiants, mais, selon Sara, « c’est une communauté qui grandit très vite ».

« Le bouche-à-oreille marche très bien car les gens qui peuvent observer un changement chez l’autre veulent savoir ce qu’il se passe. »

Traduit de l’anglais (original).