Israël : la « loyale » communauté druze se dirige vers une révolte ouverte

Israël : la « loyale » communauté druze se dirige vers une révolte ouverte

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Un général druze est à la tête des protestations visant à renverser la loi sur l’État-nation qui rend explicite le statut privilégié de la majorité juive en Israël

Des dirigeants druzes participent à un rassemblement contre la loi sur l’État-nation du peuple juif, à Tel Aviv, début août (Reuters)
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17 août 2018
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Friday 17 August 2018 8:15 UTC
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17 août 2018

YARKA, Israël – La petite communauté druze d’Israël, longtemps considérée comme « loyale » envers l’État, se dirige vers un affrontement direct avec le gouvernement de droite de Benyamin Netanyahou au sujet d’une nouvelle loi garantissant aux juifs des droits de citoyenneté supérieurs dans le pays, selon des analystes.

Israël a traditionnellement cité les druzes, membres d’une secte religieuse ésotérique dont les hommes servent dans l’armée israélienne, comme une preuve que les non-juifs peuvent prospérer dans un État juif autoproclamé.

« Leurs illusions sont en train d’être brisées. On dirait qu’un processus de réveil a commencé, un processus qui blessera les deux camps »

– Rabah Halabi, chercheur druze

Toutefois, ces derniers jours ont été marqués par une vague sans précédent de colère provenant d’une grande partie de la communauté druze au sujet d’une loi adoptée le mois dernier par le Parlement israélien.

Le nouveau texte de loi a été largement critiqué pour avoir rendu explicite le statut privilégié de la majorité juive tout en omettant toute référence à la « démocratie » ou à l’« égalité ». 

Selon Rabah Halabi, un chercheur druze, la réponse de sa communauté a ressemblé à une mini-« intifada » – le terme utilisé par les Palestiniens pour désigner deux longues révoltes organisées contre l’occupation israélienne.

« Une grande partie de la communauté druze est en état de choc, a-t-il déclaré à Middle East Eye. Ils pensaient qu’en prouvant leur loyauté, ils seraient traités sur un pied d’égalité. Mais maintenant, ils sont obligés de réévaluer ce point de vue et d’accepter que celui-ci était erroné. »

« Leurs illusions sont en train d’être brisées », a ajouté Halabi, qui a écrit un livre sur l’identité druze. « On dirait qu’un processus de réveil a commencé, un processus qui blessera les deux camps. »

L’appel des manifestants à l’égalité

La nouvelle loi, qui a un statut quasi constitutionnel, a suscité la colère du cinquième de la population d’Israël d’origine non juive – pour l’essentiel des descendants des Palestiniens qui ont survécu à une campagne de nettoyage ethnique en 1948. Cette minorité palestinienne a finalement obtenu la citoyenneté israélienne.

Mais contrairement aux communautés musulmanes et chrétiennes, la secte druze d’Israël, qui compte 120 000 membres, a longtemps été présentée comme étant « loyale » et joue un rôle clé au sein de l’armée, en particulier dans les missions de combat dans les territoires palestiniens occupés.

Les dirigeants druzes ont souligné avec colère les sacrifices disproportionnés consentis par leur communauté, notamment la mort de plus de 420 druzes tués en uniforme.

Les druzes jouissent également d’une influence énorme dans la politique israélienne. Bien qu’ils représentent environ 1,5 % de la population israélienne, ils comptent cinq législateurs parmi les 120 membres du Parlement, dont quatre dans la coalition au pouvoir de Netanyahou.

Fait inhabituel, la figure de proue des protestations a été Amal Asad, un général druze à la retraite maintes fois décoré.



Amal Asad, assis au premier plan avec un t-shirt bleu, se tient en compagnie d’autres dirigeants druzes lors d’une manifestation à Tel Aviv, le 4 août (Twitter/@tiviaev)

Il a dirigé les interventions lors d’un rassemblement organisé à Tel Aviv au début du mois, auquel quelque 60 000 sympathisants juifs israéliens et druzes ont participé, dont de nombreux anciens responsables haut placés des services de sécurité.

Les manifestants ont exigé que la nouvelle loi fondamentale – laquelle fait partie de l’ensemble qui fait office de Constitution israélienne – soit annulée ou modifiée pour conférer des droits égaux à tous les citoyens.

« Malgré notre loyauté sans réserve, Israël ne nous considère pas comme des égaux »

- Cheikh Muwafaq Tarif

Une autre personnalité clé de la communauté druze, le cheikh Muwafaq Tarif, un chef spirituel, s’est adressé aux foules : « Malgré notre loyauté sans réserve, Israël ne nous considère pas comme des égaux. »

Les foules ont scandé « Égalité ! Égalité ! » et des banderoles reprenaient le slogan « Si nous sommes frères, nous devons être égaux ».

Netanyahou pris de court

Des législateurs druzes et des organisations de dirigeants palestiniens en Israël ont adressé des pétitions séparées à la Cour suprême israélienne pour faire abroger la loi. L’instance ne devrait pas entendre ces affaires avant le début de l’année prochaine.

Adalah, un groupe de défense des droits de l’homme qui s’adresse à la minorité palestinienne, a décrit une loi dont les « caractéristiques [relèvent de l’]apartheid » et noté qu’il n’y avait « pas [d’autre] Constitution dans le monde qui n’inclut pas le droit à l’égalité pour tous ses citoyens et résidents ».



Derrière un portrait de Netanyahou, des manifestants druzes tiennent une pancarte en hébreu indiquant « Nous partageons l’avenir de nos enfants », lors du rassemblement de Tel Aviv (Reuters)

Les manifestations druzes semblent avoir pris de court Netanyahou et son cabinet, même si le texte de loi était à l’étude depuis près d’une décennie.

Le Premier ministre israélien a néanmoins campé sur ses positions. Selon des analystes, cette loi est l’élément central des efforts qu’il déploie pour remporter les élections attendues dans les mois à venir, alors qu’il tente de tenir tête à l’intensification des enquêtes pour corruption dont il fait l’objet.

Signe de son approche intransigeante, Netanyahou a quitté une rencontre organisée peu avant le rassemblement lorsque des dirigeants druzes – notamment Asad, Tarif et plusieurs maires – ont refusé d’accepter un compromis qui aurait offert des avantages spéciaux aux druzes tout en gardant la loi intacte.

« Il espère rejeter les protestations en disant : “Si les Druzes ne sont pas capables de s’entendre, comment est-il possible que nous trouvions une solution ?” »

– Amal Jamal, professeur à l’Université de Tel Aviv

Wahib Habish, maire de la ville druze de Yarka, en Galilée, qui a assisté à la rencontre, a déclaré aux médias israéliens à l’issue de celle-ci : « On ne peut pas nous acheter avec des avantages et une rhétorique sur le comblement des fossés. » 

Amal Jamal, professeur de science politique à l’Université de Tel Aviv et habitant druze de la ville administrée par Habish, a soutenu que la stratégie de Netanyahou consistait à attiser les « divisions internes » au sein de la société druze.

« Il n’a pas l’intention de reculer, a-t-il indiqué à MEE. Il espère rejeter les protestations en disant : “Si les druzes ne sont pas capables de s’entendre, comment est-il possible que nous trouvions une solution ?” »

Une secte religieuse mystérieuse

Les druzes constituent une secte religieuse très secrète qui s’est séparée de l’islam il y a environ 1 000 ans. Pour se protéger, ils ont choisi de vivre dans une région montagneuse du Moyen-Orient, qui est aujourd’hui partagée entre Israël, la Syrie, le Liban et la Jordanie.

Selon des chercheurs, les druzes optaient traditionnellement pour une stratégie de survie en s’alliant à ceux qui étaient au pouvoir.

Certaines communautés druzes de Galilée ont soutenu les forces sionistes pendant la guerre de 1948 qui a entraîné la fondation d’Israël sur les ruines de la patrie des Palestiniens. Quelques années plus tard, les dirigeants druzes en Israël ont signé un pacte avec l’État reconnaissant que les hommes de la communauté seraient enrôlés dans l’armée pendant trois ans.



Des druzes israéliens observent la Syrie depuis le plateau du Golan occupé par Israël (Reuters)

En retour, Israël a reconnu les druzes en tant que groupe « national », plutôt que comme une religion, les séparant du reste de la minorité palestinienne.

Chose qui complique davantage le tableau, une population druze beaucoup plus petite est passée sous contrôle israélien en 1967, lorsqu’Israël a occupé le plateau du Golan, une partie de la Syrie. Les 25 000 druzes du Golan sont pour la plupart restés fidèles à la Syrie et ont refusé la citoyenneté israélienne. Ils ne sont pas soumis au service militaire israélien. 

« Embrigadés » à l’école

Jamal a expliqué que des segments de la société druze israélienne se demandaient de plus en plus si celle-ci avait payé un « prix double » en acceptant le système de conscription.

« Non seulement les druzes ont été victimes de discrimination comme les autres citoyens arabes, mais ils ont également sacrifié leur vie sur le champ de bataille, a-t-il noté. Lorsque les choses sont vues sous cet angle, les druzes ne sont pas juste des citoyens de deuxième classe, mais des Arabes de seconde classe. »

« On apprend aux druzes à craindre les autres Arabes, non seulement leurs voisins de Galilée, mais aussi dans toute la région. On les encourage à croire qu’ils seraient vulnérables et seuls sans la protection de l’armée israélienne »

- Dalia Halabi, directrice de Dirasat

Dans le cadre de l’accord, Israël a instauré un système scolaire séparé pour les druzes dans les années 1970, ce qui les a encouragés à considérer leur service militaire comme une « alliance de sang » avec le peuple juif.

Dalia Halabi, elle-même druze et directrice exécutive de Dirasat, un centre de recherche en politique à Nazareth, a déclaré que le système d’enseignement druze était l’un des pires en Israël sur le plan du taux d’inscription. Selon elle, Israël s’est servi des écoles pour « endoctriner » les enfants druzes.

« On apprend aux druzes à craindre les autres Arabes, non seulement leurs voisins de Galilée, mais aussi dans toute la région, a-t-elle expliqué. On les encourage à croire qu’ils seraient vulnérables et seuls sans la protection de l’armée israélienne. »

Un mouvement de rejet grandissant

Israël claironne depuis longtemps que les druzes sont une preuve que les minorités non juives peuvent s’intégrer.

Des analystes druzes interrogés par MEE ont cependant noté que la communauté druze connaissait depuis de nombreuses années une division de plus en plus profonde sur la question du service militaire, que la nouvelle loi fondamentale a amenée à son paroxysme.

Un mouvement de rejet a pris de l’importance parmi les jeunes druzes au cours de la dernière décennie, tout comme les plaintes vis-à-vis des gouvernements israéliens successifs, accusés de ne pas tenir leurs promesses en n’accordant pas aux druzes des droits égaux.



Des portraits de soldats israéliens tombés sont exposés dans un bâtiment commémoratif de la ville druze de Daliat el-Carmel (Reuters)

Les communautés druzes sont généralement aussi surpeuplées et pauvres en ressources que les autres communautés palestiniennes en Israël, a noté Dalia Halabi : « Environ 70 % des terres des druzes ont été confisquées par l’État, malgré la “loyauté” de nos communautés. Elles n’ont pas eu un meilleur accord que les autres communautés palestiniennes. »

Rabah Halabi, qui enseigne à l’Université hébraïque de Jérusalem, a souligné que la perte de leurs terres agricoles avait créé pour de nombreux hommes druzes une dépendance vis-à-vis de la vaste économie israélienne de la sécurité.

« Environ 70 % des terres des druzes ont été confisquées par l’État, malgré la “loyauté” de nos communautés. Elles n’ont pas eu un meilleur accord que les autres communautés palestiniennes »

- Dalia Halabi, directrice de Dirasat

Plus du quart sont recrutés après le service militaire en tant que gardes de sécurité, gardiens de prison ou policiers aux frontières, ces derniers constituant une force paramilitaire opérant en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, a-t-il ajouté.

« Pour une partie importante de la jeunesse druze, le service militaire est le seul moyen de s’assurer une carrière. C’est avant tout un problème d’ordre économique pour eux. »

La démission d’officiers de l’armée

La nouvelle loi fondamentale a enflammé ces tensions existantes en consacrant des privilèges accordés aux citoyens juifs dans toute une série de domaines clés, notamment les droits en matière d’immigration, l’accès aux terres, le logement et les budgets. Elle rétrograde également l’arabe – langue maternelle de la communauté druze – le privant de son statut de langue officielle. 

Fait sans précédent pour un dirigeant druze, Asad, le général à la tête des protestations, a averti sur les réseaux sociaux que la loi fondamentale risquait de jeter les bases d’un « apartheid ». Il a jugé cette mesure « néfaste et raciste ». 

La colère était également apparente lors d’une récente cérémonie de remise de prix à laquelle participait Avi Dichter, ancien chef du Shin Bet, le service de renseignement israélien, qui est aussi l’un des architectes du texte de loi. Il a dû être protégé lorsque des manifestants druzes l’ont affronté publiquement, dénonçant un « traître » et un « Nazi ». 

Plusieurs officiers de l’armée druze ont démissionné et d’autres ont menacé de cesser de servir, faisant planer une menace d’insubordination massive. 



Femmes druzes en deuil lors des funérailles d’un officier de la police aux frontières israélienne, dans le nord de la Galilée, en 2014 (Reuters)

Les dirigeants druzes ont refusé jusqu’ici de coopérer avec un comité ministériel spécial mis en place par Netanyahou pour avancer vers une solution pour les druzes, ainsi que pour la petite communauté circassienne et certains membres de la communauté bédouine qui servent également dans l’armée.

« De nombreux druzes se sont investis dans ce prétendu “lien historique” et ne veulent pas perdre leur statut particulier. Mais dans le même temps, ils ne peuvent pas accepter l’accord proposé par Netanyahou [...] Ils ne veulent pas donner l’impression d’avoir été achetés avec de l’argent et d’être des mercenaires »

- Amal Jamal, professeur à l’Université de Tel Aviv

Il semble probable que ce comité soit amené à proposer des avantages supplémentaires sur le plan individuel aux citoyens palestiniens qui servent dans l’armée.

« De nombreux druzes se sont investis dans ce prétendu “lien historique” et ne veulent pas perdre leur statut particulier », a indiqué Amal Jamal, de l’Université de Tel Aviv.

« Mais dans le même temps, ils ne peuvent pas accepter l’accord proposé par Netanyahou pour des avantages en échange d’un service militaire. Ils ne veulent pas donner l’impression d’avoir été achetés avec de l’argent et d’être des mercenaires. »

« Nous n’irons nulle part »

À moins qu’un des camps ne recule, la communauté druze semble désormais préparée à un affrontement majeur avec le gouvernement pour la première fois dans l’histoire du pays.

Selon un sondage récent, 58 % des juifs israéliens soutiennent la loi, même si une proportion similaire a exprimé sa sympathie pour les préoccupations des druzes. 

Ayelet Shaked, la ministre de la Justice, a déjà mis en garde contre « un tremblement de terre » sur la droite de l’échiquier politique si les instances osaient annuler la loi.

Netanyahou n’a pas non plus l’air disposé à faire des compromis. Après que sa rencontre avec les dirigeants druzes a sombré dans l’animosité, ses responsables ont laissé entendre que le général Asad et ses partisans étaient déloyaux.

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Channel 2 a cité une source proche de Netanyahou qui a déclaré, apparemment en référence à Asad et à ses partisans : « Pour quiconque ne l’apprécie pas [la loi fondamentale], il y a une grande communauté druze en Syrie et ces gens sont invités à y fonder l’État du Druzistan. » 

« Netanyahou attise les flammes car il suppose que les druzes accepteront tout ce qu’il dit, a observé Dalia Halabi. Il pense que nous n’avons plus d’autre choix que d’être loyaux. »

« Netanyahou ferait mieux de comprendre que nous ne bougerons pas et que nous nous battrons pour nos droits »

- Mano Abu Salha, druze israélien

Mano Abu Salha, un homme de 58 ans originaire de Yarka qui a assisté à la manifestation de masse à Tel Aviv, a toutefois indiqué à MEE que Netanyahou allait réaliser qu’il a eu tort.

« Nous ne sommes pas venus de Syrie, a-t-il soutenu. Nous vivons sur nos terres historiques et nous n’irons nulle part. Nous sommes la population autochtone. Netanyahou ferait mieux de comprendre que nous ne bougerons pas et que nous nous battrons pour nos droits. » 

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.