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Les journalistes tunisiens font face aux intimidations et aux bas salaires

Les médias se sont multipliés dans la Tunisie postrévolutionnaire, mais les récentes attaques partisanes risquent d’augmenter encore le harcèlement subi par les journalistes
Des employés de médias tunisiens protestent contre leurs conditions de travail (MEE/Eric Reidy)

Depuis la révolution de 2011, le secteur des médias tunisien a connu des changements radicaux. En quatre années de transition, des dizaines de nouveaux organes de presse ont été créés, et pour la première fois depuis des années, les journalistes se sont sentis libres d'écrire sur la politique. Pourtant, malgré ces progrès, les journalistes exercent toujours leur métier dans des conditions difficiles.

 « En 2014, nous avons eu connaissance de 277 agressions contre des journalistes, sans que personne ne soit tenu pour responsable », a déclaré Mahmoud Dhaouadi, le président du Centre pour la liberté de la presse de Tunis, une organisation créée peu après la révolution pour contrôler les engagements des autorités tunisiennes en faveur de la liberté de la presse.

L'organisation a intitulé son rapport annuel de 2014 « Impunité », car dans la plupart des cas, les atteintes à la liberté de la presse ne sont pas parvenues jusqu’aux tribunaux.

Malgré un climat positif d'ouverture, les journalistes font encore face aux intimidations, aux pressions et à la violence. Dans le sillage des attaques contre le musée national du Bardo, durant lesquelles vingt-deux personnes, principalement des touristes, ont été tuées, certains craignent que le gouvernement n’utilise les questions de sécurité afin de réprimer la liberté de la presse.

Le projet de loi sur la protection des forces armées approuvé en avril par le conseil des ministres tunisien, qui devrait maintenant passer devant le parlement, a suscité un tollé parmi les médias et les activistes.

La répression qui a suivi l’attaque du Bardo

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a appelé à l’annulation du projet de loi, le décrivant comme une mesure scandaleuse et un recul par rapport aux acquis constitutionnels. Le projet de loi interroge la façon dont le pays trouvera un équilibre entre les questions de sécurité et les libertés durement conquises après la révolution.

 « Compte tenu de la situation actuelle, nous savons que les forces de sécurité sont en état de choc, mais elles continuent à humilier les journalistes comme s’ils faisaient partie du problème. Les journalistes payent le prix de la lutte contre le terrorisme », affirme Mahmoud Dhaouadi.

Ce dernier estime que la proposition de loi portant sur la répression des agressions contre les forces armées ne survivra pas, car elle contredit l'esprit de la nouvelle constitution, la liberté d'expression et l'accès à l'information tant célébrés après la révolution.

 « Nous connaissons une ouverture sans précédent et sans commune mesure dans les pays de la région, mais les menaces qui pèsent actuellement sur les acquis obtenus par les journalistes permettent de tester ce succès », déclare Mahmoud Dhaoudi. « Nous n’attendons pas du pouvoir politique qu’il protège les libertés ; c’est le rôle de la société civile de garder un œil vigilant ».

En mars, le Centre pour la liberté de la presse de Tunis a recensé vingt-quatre agressions de journalistes, dont la plupart ont été perpétrées par les forces de sécurité.

« Les journalistes sont arrêtés, intimidés et interrogés sur ce qu'ils écrivent. Il y a une campagne actuelle contre eux qui les accuse de partialité. Nous sommes plus que jamais menacés », observe Syrine Guediche, une journaliste tunisienne travaillant pour la chaîne de télévision privée Al Hiwar Eltounessy.

Les journalistes tunisiens ont fait l’expérience de la liberté d'informer et d’écrire, mais ces libertés sont, pour beaucoup, restreintes. De même, l'accessibilité de l’information demeure une lutte importante pour les journalistes.

« En tant que journalistes sur le terrain, nous sommes confrontés à de nombreux problèmes. Préparer un simple reportage se révèle être une mission difficile. Nous sommes confrontés à de multiples problèmes de coordination avec les ministères et l'administration publique. Ils ne prennent pas notre travail au sérieux », explique Heba Akoubi, journaliste pour Oasis Gabes, une station de radio locale.

Selon elle, une croyance répandue parmi les journalistes est que les responsables gouvernementaux les considèrent comme des fauteurs de troubles qui doivent être évités. Cela dit, les journalistes sont traités différemment en fonction de leur média d’appartenance. Selon Heba Akboubi, il est plus facile pour les journalistes employés par des médias publics que pour ceux qui travaillent pour d'autres organes de presse d’obtenir certains accès.

Arby Mahjoub, un cameraman de l'agence Anadulou, partage l’avis de Heba Akboui. Il précise que les journalistes internationaux sont eux aussi traités différemment. « Lors de nombreux événements importants tels que la marche pour le musée du Bardo, les médias internationaux, contrairement aux journalistes tunisiens, ont eu un accès facilité pour couvrir la visite de personnalités de marque », affirme-t-il.

Bilel Fattoum, un journaliste tunisien en activité depuis 2010, précise à Middle East Eye qu'il a été confronté à davantage de difficultés après la révolution. « J’ai passé quinze jours à essayer de planifier une entrevue avec un fonctionnaire. Il n'y a aucun respect pour le droit à l'information. Pour être en mesure de faire avancer les choses, vous devez avoir des connections. »

Bilel Fattoum, qui présentait auparavant une émission de télévision sur la chaîne privée Al Janoubia, indique à Middle East Eye qu'il a été victime d’une agression dans un bureau de l'administration publique, alors qu'il tentait d'obtenir une entrevue avec un fonctionnaire. Le cameraman l’accompagnant a également été interdit de filmer. « Ils ne respectent pas les journalistes. Ils veulent tout cacher et ne veulent pas que les citoyens soient informés, ils veulent qu’aucune critique ne soit diffusée », assure-t-il.

Des conditions de travail difficiles

Malgré le climat général de liberté qui règne depuis la révolution et a bénéficié aussi à la presse, les demandes sociales des journalistes tunisiens n’ont jamais été prises en compte et ils sont encore aux prises avec une instabilité financière et des conditions d’emploi précaires.

« Les journalistes ne peuvent obtenir des contrats décents assurant un niveau raisonnable de stabilité. Certains journalistes gagnent entre 300 (150 dollars) et 400 dinars (200 dollars) », note Syrine Guediche.

Les journalistes de presse écrite envisagent de faire une grève de deux jours en mai afin de demander une augmentation de salaire. Selon l’Union des médias, une branche de l’Union générale tunisienne du travail qui a appelé à cette grève, les journalistes sont les seuls à ne pas avoir bénéficié de l'augmentation des salaires de 2014.

« Les salaires des journalistes sont très faibles et font honte à la profession. Certains correspondants régionaux sont payés seulement 110 dinars (55 dollars) par mois », tonne Heba Akoubi.

Même si, après la révolution, de nombreux organes de presse ont été créés, la Tunisie dispose d'un nombre relativement restreint d’entreprises médiatiques par rapport à d'autres pays de la région, comme par exemple l'Egypte. Des milliers de diplômés en journalisme passent des années à essayer de trouver un emploi dans le secteur, et finissent par accepter de travailler sans aucun contrat ou sans sécurité sociale.

« J’ai passé sept ans à essayer de travailler pour une chaîne de télévision ou une radio nationale... mais il est impossible pour un jeune diplômé en journalisme de travailler dans les médias appartenant à l'Etat », déclare Bilel Fattoum. « Ils n’encouragent pas la jeunesse, ils ne veulent pas leur donner leur chance. Les journalistes qui ont plus de trente ans d'expérience rendent impossible l’entrée de jeunes débutants dans ces médias. »

La situation économique difficile à laquelle de nombreux journalistes tunisiens font face peut également les inciter à compromettre leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique.

« Quand les journalistes ne sont pas bien payés, ils font des compromis parce qu'ils ont des familles à nourrir et sont rétribués pour cela », affirme Heba Akoubi.

« Quatre ans après la révolution, le statut des journalistes tunisiens s’est amélioré, mais leur situation financière demeure honteuse par rapport aux autres journalistes de par le monde », commente Mahmoud Dhaouadi. « Les journalistes tunisiens travaillent sous la pression de la corruption financière et politique. Nous devons admettre qu'il est déraisonnable d’attendre d’eux l’impartialité quand ils travaillent dans de telles conditions de précarité et sans droits. »

« Le problème des journalistes est qu'ils ne se battent pas pour défendre leurs droits. Il existe un salaire minimum légal, mais ils ne sont pas conscients de leurs droits, et les organes de presse ne sont pas tenus pour responsables du non-respect de la loi », explique Heba Akoubi. « Un salaire décent signifie un journaliste respecté. C’est cela, la dignité ».

Traduction de l’anglais (original) par Hassina Mechaï.