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Les musulmans de France après les attentats

Entre le choc et la peur des stigmatisations, les musulmans de France prennent la parole depuis les attentats du 13 novembre qui ont fait 130 morts à Paris
Musulmans en prière lors des célébrations de l’Aïd al-Adha dans la mosquée de Cherbourg-Octeville, au nord-ouest de la France, le 24 septembre 2015 (AFP)

PARIS – Après les attaques contre Charlie Hebdo en janvier dernier, le slogan « Je suis Charlie » avait fait débat au sein de la communauté musulmane de France. Certains condamnaient les attaques mais refusaient de s’identifier à un journal dont la ligne éditoriale et idéologique ne leur correspondait pas. Cependant, une prise de position était nécessaire, voire imposée.

En effet, depuis les tueries perpétrées par Mohamed Merah à Toulouse et Montauban en mars 2012, la nécessité d’une prise de position et d’une condamnation d’actes terroristes, voire même d’une explication que « cela n’a rien à voir avec notre religion », revient fréquemment dans le débat public et chez les musulmans. Cette injonction, souvent relayée par une pression médiatique et politique, part du principe que les musulmans doivent se « désolidariser » de la vision de l’islam telle que perçue par les auteurs d’attentats. Or pour beaucoup, cette désolidarisation est évidente et va de soi.

Après les attaques du 13 novembre à Paris, le débat semble s’être déplacé. Les musulmans n’ont pas attendu les représailles d’extrémistes ni les injonctions politiques pour prendre position. Entre la peur de beaucoup à l’approche des élections régionales en France et la volonté de réagir, un changement est visible. Certains imams se montrent, de jeunes musulmans prennent la parole et le besoin d’une autre représentativité que celle souvent vue dans les médias devient nécessaire.

Une peur des représailles

Dès le lendemain du vendredi 13 novembre 2015, des signalements d’agressions envers des personnes de confession musulmane ou jugées « arabes » de par leur apparence physique arrivent sur le téléphone du CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France), qui a répertorié 24 signalements du 14 au 19 novembre.

« C’est moins qu’après Charlie Hebdo – nous en avions compté 75 la semaine juste après les attentats – mais c’est plus grave parce que les gens ont peur de signaler sachant que le gouvernement n’est pas derrière eux. On le voit dans les innombrables perquisitions [793] et les assignations à résidence [164] qui touchent une population en majorité musulmane », commente Yasser Louati, porte-parole du CCIF, dans une interview par téléphone pour MEE.

Ces réactions islamophobes touchent la vie quotidienne, comme en témoigne Noura Guenif, une jeune publicitaire de 26 ans qui en a fait l’expérience quelques jours après les attentats. Dans un supermarché, Noura se retrouve confrontée à une femme qui lui lance : « Ouais tu m' fais chier, t'as qu'à rentrer dans ton pays ! ».

À Saint-Denis, jeudi 19 novembre, alors qu’un raid est en train d’être mené contre l’immeuble où se cachent des individus suspectés d’avoir participé aux attentats de Paris, les habitants sont regroupés sur la place. Un jeune musulman, Lyes, confie : « Je suis descendu dans la rue pour voir ce qu’il se passait tôt ce matin. Les coups de feu continuaient, il faisait noir et le quartier était bouclé. J’ai vu qu’il y avait pleins de flics partout et je me suis dit qu’avec ma tête d’Arabe, il valait mieux que je rentre chez moi… ». Lyes raconte son histoire en riant à moitié. Entre les mosquées vandalisées et les agressions islamophobes, sa peur semble assez justifiée après les attentats.

L’approche des élections

Pour Yasser Louati, le changement entre les attentats de janvier et ceux de novembre réside dans le manque de prise de position du gouvernement en faveur des musulmans. « Après les attaques de janvier, le gouvernement avait appelé à ne pas faire d’amalgames entre les attaques et la communauté musulmane. Aujourd’hui, les discours officiels se concentrent sur les déclarations de guerre à l’encontre de l’État islamique et rien n’est dit des musulmans de France. Donc beaucoup ont peur que cette surenchère – qui est bien entendu électoraliste, à l’approche des régionales – n’ait des répercussions sur les musulmans. »

Cette interprétation au regard des élections est également partagée par Nebil Ennasri, président du Collectif des Musulmans de France. Le jour du raid qui touchait Saint-Denis, où il vit, il confiait déjà son inquiétude à MEE : « Hier la mosquée d’Aubervilliers a été perquisitionnée et laissée dans un état pitoyable, avant c’était celle de Gennevilliers, où va-t-on s’arrêter ? ».

Pour Nassurddine Haidari, un ancien imam et professeur dans une association cultuelle à Marseille, ce n’est pas la montée du Front national qui fait le plus peur mais les mesures à venir du gouvernement en réaction aux attentats. « Les musulmans sont habitués au discours de Marine Le Pen et craignent davantage les trahisons de la gauche et de la droite. Si la gauche nous enferme dans une ghettoïsation qui est déjà source de radicalisation, ce sera un vrai problème », confie-t-il à MEE.

Mais derrière les peurs, une prise de conscience est aussi latente. Pour Nassurddine Haidari, les musulmans ne doivent pas se laver les mains du problème du terrorisme mais prendre leur responsabilité et arriver à s’unir au sein de leur communauté.

« Nous n’arrivons pas à définir un islam de France en harmonie avec la République, entre certains imams qui viennent de l’étranger et sont déconnectés du terrain et de la culture française, et les fractures au sein de la communauté elle-même. La jeunesse est très peu audible par exemple. »

Certains jeunes musulmans, pourtant, ont voulu prendre les choses en main, sans attendre l’aide de l’État ou davantage de représentativité.

Une nouvelle mobilisation

Depuis quelques jours, un hashtag circule sur la toile : #perquisitionnezmoi, une sorte de retour moqueur face à la multiplication des perquisitions policières qui ont touché aussi bien des associations qu’un restaurant halal. Même le porte-parole du CCIF s’est amusé à tweeter sur le hastag, indiquant aux autorités où se trouvaient les « loukoums » s’ils perquisitionnaient à son domicile. « Vu qu’il y a beaucoup d’abus, autant détourner un peu tout ça », a-t-il commenté à MEE.

D’autres, comme Moussa Ben Yacoub, l’un des membres de l’association humanitaire musulmane Baraka City, se sont emparés d’internet depuis longtemps. L’association, qui est dans le viseur des autorités depuis plus d’un an, utilise les réseaux sociaux comme moyen de communication mais aussi pour récolter les dons. Elle a notamment rendu publique la perquisition policière chez l’un de ses anciens membres et relayé celle dans le restaurant halal Pepper grill. « Les attaques ont joué un rôle dans la mesure où toute réaction politique est devenue disproportionnée. Mais nous, nous avons un réseau et une communauté maintenant derrière nous », a-t-il déclaré à MEE.  

Outre la médiatisation de ces perquisitions considérées, pour certaines d’entre elles, comme abusives, d’autres ont choisi de s’exprimer contre le terrorisme via des vidéos, sans attendre d’être invités sur les plateaux télévisés. C’est le cas du Collectif des étudiants musulmans de France (EMF) dont la vidéo, qui a repris le slogan de l’association Coexister, #noussommesunis, a été vue plus de 400 000 fois sur YouTube depuis sa mise en ligne dimanche dernier.

« Bien sûr que nous avons eu des commentaires racistes mais nous préférons retenir le message d’un professeur aux États-Unis qui a montré la vidéo à ses élèves ; ils en étaient tous émus. »

L’initiative était spontanée, précise-t-il, et elle est venue d’une demande générale de plus de 500 jeunes musulmans de s’exprimer. Entre humour, dénonciation et message de solidarité, les jeunes n’hésitent donc pas à prendre la parole en dehors des canaux traditionnels.

Union et éducation

Reste le besoin d’une union plus globale dans une population de plus de 4 millions de musulmans afin de gérer l’après 13 novembre et le problème de la radicalisation. Ousmane Timera, professeur d’islamologie à Orléans, a tenté de se mobiliser avec d’autres : « Après les attentats, il y a eu la colère, beaucoup de musulmans ont voulu organiser une marche, mais il y a toujours le problème de trouver une voix unanime parmi nous. C’est sans cesse le débat. »

À Montreuil, l’imam Abdelkader Ounissi opte pour une voie plus apaisante. Malgré les risques, il a fait le prêche du vendredi dans le palais des congrès de Montreuil en réunissant les fidèles de cinq mosquées du quartier mais aussi un rabbin et un prêtre. La veille, il préparait encore son prêche sur une feuille de papier où l’on pouvait lire, de son écriture fine : « J’ai remarqué qu’à travers toutes les épreuves, les musulmans s’identifient de plus en plus à la France et ils doivent être traités comme les enfants légitimes de la République. »

Le lendemain, il prononçait ce message face à quelque 300 fidèles réunis. L’un d’eux, en sortant, déclare qu’il est venu malgré la peur d’un autre attentat, car « c’est important de montrer que nous sommes unis. »

Alors que le Premier ministre Manuel Valls appelle à expulser les imams radicalisés et fermer les mosquées qui ne « respectent pas les valeurs de la République », Nassurdine Haidari explique qu’il n’y a qu’un pas à franchir après l’union, celui de l’encadrement. « L’islam, ce n’est pas une auberge espagnole, on y entre pas n’importe comment et on n’en fait pas ce que l’on veut. Si l’on arrêtait de se focaliser sur les mosquées et que l’on se concentrait plus sur l’éducation religieuse qui doit se faire dès l’enfance, en harmonie avec l’éducation républicaine, peut-être qu’il y aurait une première voie vers une solution » conclue-t-il.