Les mystérieux assassinats de Deraa

Les mystérieux assassinats de Deraa

#GuerreSyrie

Environ 35 personnes ont été tuées par des hommes armés non identifiés dans la ville syrienne au cours des trois derniers mois

Environ 35 personnes ont été tuées par des hommes armés non identifiés dans la ville syrienne au cours des trois derniers mois
- Abo Bakr al Haj Ali's picture
01 octobre 2015
Last update: 
Monday 5 October 2015 12:26 UTC
Last Update French: 
05 octobre 2015

Une vague d’assassinats et de tentatives d’assassinat dans la ville de Deraa, contrôlée par les rebelles, a suscité des inquiétudes concernant la sécurité dans la province, la seule région sous le contrôle de l’opposition qui jouit d’une certaine stabilité au jour le jour.

Au cours des trois derniers mois, quelque 35 personnes ont été abattues par des inconnus, dans des rues et dans des villages éloignés de la ligne de front, ont rapporté les habitants, dont certains ont été pris pour cible, à Middle East Eye.

Le 2 septembre dans l’après-midi, le juge Bachar Khaled al-Naimi, vice-président du tribunal de Dar al-Adil dans la région du Hauran et figure éminente de l’opposition, a été abattu par des hommes armés non identifiés dans la campagne à l’est de Deraa alors qu’il rentrait chez lui en voiture.

Un peu plus d’une semaine plus tard, le 11 septembre, un autre célèbre opposant et correspondant d’Al Jazeera, Montasser Abu Nabot (22 ans), a été pris pour cible.

« C’était dans la matinée et je conduisais à travers la campagne à l’ouest de Deraa pour aller préparer un article pour Al Jazeera », a raconté Abu Nabot à MEE. « J’ai été surpris par des hommes masqués qui ont ouvert le feu sur ma voiture, j’ai immédiatement bondi hors de la voiture et me suis plaqué au sol. »

Il s’en est fallu de peu pour le journaliste. « Ces hommes ont tiré plus d’une douzaine de balles dans ma voiture et je m’en suis pris une dans le bras droit. Après leur départ, je suis remonté dans la voiture et je suis allé dans un hôpital de campagne à proximité pour y recevoir des soins. Je n’arrivais pas à croire que j’étais encore en vie. »

À peine une semaine plus tard, le 19 septembre, un autre groupe d’hommes armés non identifié n’a pas manqué sa cible : Ahmed Masalmah (31 ans), journaliste activiste, a été abattu alors qu’il marchait dans une rue de la ville de Deraa. Cela s’est passé un peu avant 22 heures alors qu’il rentrait chez lui depuis un bureau géré par l’organe de presse Naba où il travaillait.

En tant que journaliste, Abu Nabot suivait cette série d’assassinats mais ne s’était pas préparé à faire partie du sujet. Aujourd’hui en Jordanie pour son rétablissement, il explique qu’il existe peu de précédents en ce qui concerne les violences de ce genre dans Deraa, les qualifiant de « phénomène étrange ».

Factions islamiques et laïques

La violence a ébranlé aussi bien les militants que les membres de l’opposition dans la province de Deraa, qui est un bastion important de combattants laïcs en Syrie. Le Front du Sud de l’Armée syrienne libre (ASL), qui compte environ 35 000 hommes, constitue le plus important groupe de combattants de l’opposition à Deraa. Il existe d’autres groupes plus petits de l’ASL, et des factions islamiques, principalement le Front al-Nosra, Muthanna et Ahrar al-Sham.

À Deraa, les combats entre les factions de l’opposition, à l’instar de ce qui est arrivé dans l’est et le nord de la Syrie, ont été rares. Cependant, cette vague de fusillades survient à un moment crucial pour les combattants laïcs et religieux de Deraa.

Après avoir remporté quelques victoires importantes dans la première moitié de l’année, l’Armée syrienne libre, principalement laïque, en particulier le Front du Sud, contrôle 65 % de la province de Deraa. Le Front du Sud reçoit des armes, des munitions et bénéficie de l’expertise et du soutien financier du centre de commandement des opérations militaires en Jordanie, qui est composé de hauts responsables militaires et de la sécurité de 14 pays dont la Jordanie, les États-Unis, le Qatar, l’Arabie saoudite et plusieurs pays européens. Il soutient la vision de l’ASL d’une Syrie démocratique et laïque et appuie les groupes qui partagent cette vision.

Cela a provoqué des frictions avec d’autres groupes qui ne partagent pas cette vision. Au cours des six premiers mois de l’année, alors que les combattants laïcs enchaînaient les victoires et empêchaient de plus en plus les groupes religieux musulmans de participer à des opérations appuyées par le centre d’opérations, beaucoup se sont brouillés.

Le 25 juin, à peu près au moment où les assassinats ont commencé, l’ASL a lancé son opération tant vantée, baptisée « Tempête du Sud » et soutenue par le centre d’opérations pour évincer les forces gouvernementales de la ville de Deraa. En cas de succès, l’éventualité d’une ville de Deraa démocratique et laïque sous le contrôle de l’ASL serait devenue plus envisageable.

Au lieu de cela, l’opération a eu de nombreux ratés et a échoué début septembre, les pertes s’élevant à près de 200 combattants du Front du Sud et des centaines de victimes civiles, principalement en raison des bombardements intensifs des forces d’Assad. Depuis lors, à Deraa, le Front du Sud a été incapable de se battre ou de mener des opérations contre les forces gouvernementales qui ont réussi à repousser toutes les tentatives des rebelles visant à prendre la ville.

« La bataille pour la ville de Deraa a cessé et la situation militaire est désormais la même qu’avant la bataille », a déclaré Bachar Zoabi, commandant de l’armée de Yarmouk. « Le régime et nous contrôlons chacun nos propres zones. »

Sur Facebook, un ami d’Ahmad Masalmah s’est exprimé après la mort de l’activiste. Il a déclaré que le Front al-Nosra avait déjà attenté à la vie de Masalmah à plusieurs reprises, et que ce dernier lui avait avoué avoir peur que le Front al-Nosra essaye à nouveau de l’enlever ou de le tuer.

Les principaux commandants ont jusqu’ici évité de pointer du doigt leurs propres rangs. Zoabi, qui appartient à l’armée de Yarmouk, une des plus grandes formations militaires constituant le Front du Sud, a déclaré à MEE : « Ces assassinats pourraient être le fait du régime ou de cellules dormantes du groupe État islamique [EI]. Nous avons renforcé les barrages et les mesures de sécurité. Aucune faction à Deraa ne souhaite y déstabiliser la sécurité ».

Les étrangers sous surveillance

Si des étrangers sont à l’origine de ces assassinats, ils se cachent parmi la population locale. Les étrangers se démarquent à Deraa malgré une forte population de passage puisque les personnes déplacées se déplacent souvent de village en village et se rapprochent de la ville depuis les zones rurales plus touchées par les bombardements. Il ne serait pas facile pour une personne venant d’une autre partie de la Syrie de se déplacer dans la ville de Deraa, tenue par l’opposition, sans que les habitants en prennent note.

Au moins un des meurtres de Deraa a été revendiqué par le groupe EI. Ahmed Mohammed al-Falluji, un responsable de la sécurité du Front al-Nosra à Deraa, a été abattu alors qu’il conduisait sa voiture dans la nuit du 17 août.

Wilayat Dimashq, le service de presse du groupe EI, a revendiqué la responsabilité de sa mort dans un communiqué sur son site officiel. Selon le communiqué, un de ses détachements de sécurité a « assassiné un responsable de la sécurité... à Deraa al-Balad, louange et gratitude à Allah ».

Toutefois, la grande majorité des meurtres n’est pas revendiquée et les assaillants restent inconnus.

À Deraa, les gens sont très prudents lorsqu’ils parlent du groupe EI. Les civils et militaires de l’opposition disent craindre que le groupe EI fasse d’autres incursions dans leur zone, au-delà de sa présence déjà établie au nord-est de Deraa, dans la région rurale près de Housh Hamad.

Les factions de l’opposition ont jusqu’ici riposté et l’offensive du groupe EI n’a pas progressé, mais la crainte de cellules dormantes opérant à proximité du fief rebelle le plus peuplé de Deraa est omniprésente. Toute activation de cellules dormantes à proximité immédiate de la ville de Deraa poserait une menace importante pour la stabilité et la sécurité de la province.

Deraa reste une cible à la fois pour le gouvernement syrien et pour le groupe EI. Les combattants de l’opposition se trouvent sur deux fronts distincts, d’un côté se battant contre le gouvernement et essayant de le repousser hors de la province, et de l’autre combattant le groupe EI et l’empêchant de progresser davantage vers Deraa.

Bien qu’engagé dans une bataille sur deux fronts, le Front du Sud ne fera aucun compromis sur son objectif à long terme, a déclaré Zoabi.

« Nous sommes confrontés à un avenir difficile : un criminel comme Assad continue de bombarder les civils et la présence russe est manifeste et croissante dans la région. Toutefois, nous combattrons ce régime jusqu’à ce que nous soyons libres et ne conclurons aucune trêve avec ce dernier », a-t-il dit.
 

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.