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Les paysans arabes sèment leur autonomie alimentaire

Une douzaine d’agriculteurs du monde arabe se sont réunis au Liban pour se former aux techniques de l’agroécologie et les transmettre de retour au pays. L’objectif de ce réseau pionnier : préserver la biodiversité et la souveraineté alimentaire dans la région
Des Libanais et des Syriens participent à un atelier sur la production d’engrais biologiques organisé par l’association Bouzourna Jouzourna à Taanayel, dans la plaine de la Bekaa, au Liban (MEE/ Arthur Gauthier)
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TAANAYEL, Liban

Un bus vétuste tangue sur le chemin miné de nids de poule qui mène à la ferme de Bouzourna Jouzourna (« Nos graines nos racines ») dans le village de Taanayel, perché sur le plateau montagneux de la Bekaa, dans l’est du Liban.

Une douzaine d’agriculteurs venus de sept pays arabes descendent de l’antre métallique et se dirigent vers la ferme d’un pas joyeux. Ils participent à une formation de ce collectif d’agriculteurs syriens, libanais et français qui cultivent un champ de deux dounams (2 000 m²) en bio et y diffusent les techniques de l’agroécologie

« Qui contrôle l’alimentation contrôle le peuple »

C’est la première fois qu’un groupe d’agriculteurs et d’agronomes venus de tout le monde arabe se réunissent pour faire une formation en agroécologie. Une prouesse rendue possible grâce aux efforts de Terre & Humanisme, une association ardéchoise qui a pour mission de soutenir l’agroécologie à travers le monde.

« Les participants à la formation viennent d’Égypte, du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, du Liban, de Palestine et de Syrie. Ils partagent tous la même volonté de transmettre un savoir-faire et des connaissances en agroécologie dans leur pays », déclare à MEE le responsable de l’association pour le pourtour méditerranéen, Tanguy Cagnin.

« La formation se divise donc en deux parties : la première semaine est dédiée à l’animation, pour leur donner des outils de transmission auprès des paysans et des consommateurs ; la deuxième consiste à approfondir leurs techniques d’agriculture biologique concernant la gestion de l’eau, de la terre, la rotation des cultures et, aujourd’hui, les semences paysannes », détaille-t-il.

Un paysan palestinien travaille sa terre près d’une colonie israélienne en Cisjordanie occupée (AFP)
Un paysan palestinien travaille sa terre près d’une colonie israélienne en Cisjordanie occupée (AFP)

Petit veston sur chemise à carreau, bouc taillé de près, Saad Dagher, pionnier de l’agroécologie en Palestine, aide l’assemblée à visualiser l’inévitable variété des semences paysannes.

« En Palestine, nous achetons des semences à Israël qui les a obtenues des multinationales de la semence. L’agroécologie est donc l’une des formes de la résistance palestinienne en ce qu’elle permet aux paysans de faire pousser leurs propres graines »

- Saad Dagher, Forum palestinien pour l’agriculture biologique

« Dans l’ex-Union soviétique, on disait qu’une Mère Courage ne pouvait pas être danseuse de ballet. C’est la même chose avec les graines : elles ne peuvent pas réunir toutes les qualités ! », plaisante-t-il.

Pour les paysans réunis sous la tente de la ferme-école de Bouzourna Jouzourna, cette diversité est une richesse, dans un monde qui a perdu 75 % de sa biodiversité alimentaire en un siècle selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

La préserver ne vise pas seulement à conserver un terroir abondant en légumes goûtus et naturels, rappelle Saad Dagher, fondateur du Forum palestinien pour l’agriculture biologique.

« Qui contrôle l’alimentation contrôle le peuple », souligne-t-il. « La production de semences paysannes est donc essentielle : c’est le pilier fondamental de la souveraineté alimentaire. »

La guerre silencieuse des semences

Une souveraineté mise à mal dans le monde arabe, région en proie aux conflits et aux convoitises.

« Que s’est-il passé en Irak par exemple ? Après la guerre de 2003, le délégué américain Paul Bremer a fait passer l’ordre 81 imposant un système de brevetage des semences en faveur des grandes sociétés semencières étrangères. Ainsi, les paysans irakiens sont devenus dépendants des semences hybrides et des intrants chimiques importés qui sont nécessaires pour les faire pousser », décrit Saad Dagher.

Pause-café et infusion citron gingembre. Saad prend l’air, absorbé par la vie de la basse-cour de la ferme à l’ombre d’une plaque d’énergie solaire. Originaire de Bani Zeid, village en périphérie de Ramallah, l’agriculteur de Cisjordanie précise l’importante toute particulière de la production de semences chez lui.

« En Cisjordanie, l’agriculture reste majoritairement ‘’baal’’, sans irrigation, et seules les semences locales sont adaptées à ce système agricole, d’où l’importance de les préserver », explique-t-il.

La production de semences paysannes est un enjeu majeur de l’agriculture biologique (AFP)
La production de semences paysannes est un enjeu majeur de l’agriculture biologique (AFP)

Une nécessité dont l’enjeu est aussi politique. « En Palestine, nous achetons des semences à Israël qui les a obtenues des multinationales de la semence. L’agroécologie est donc l’une des formes de la résistance palestinienne en ce qu’elle permet aux paysans de faire pousser leurs propres graines. »

Venu de Bethléem, au sud de Jérusalem, Motaz Owda Issa Awad voit un autre avantage à l’agriculture biologique : « L’agriculture est passée de 12 à 3 % du PIB palestinien en vingt ans. Les jeunes se dirigent plutôt vers des petits boulots dans les services. Or, l’agriculture bio peut être une solution pour freiner l’exode rural, car elle permet de réduire les coûts de production : celui des intrants et des semences.

« Le fumier naturel et les insecticides et fongicides à l’ail ou aux orties coûtent bien moins cher que les engrais et les pesticides chimiques. Quant aux semences paysannes, pas besoin d’en racheter tous les ans comme les semences hybrides : tu en achètes 100 grammes et tu en obtiens 150 grammes l’année suivante. »

« Avec l’association tunisienne de permaculture, nous avons demandé à la banque nationale de gènes de nous remettre des semences locales pour inciter les paysans à les replanter. Ils ont dit qu’ils les avaient perdues ! »

- Mohamed Amine Yahyaoui, agriculteur du Kef

Encore faut-il savoir sélectionner et conserver ses propres graines. Voilà quatre saisons que Bouzourna Jouzourna plante des légumes destinés principalement à en récolter les semences, distribuées aux agriculteurs de la région ou replantées d’une année sur l’autre.

Devant les paysans venus de tout le monde arabe, Walid el-Youssef, membre du collectif originaire de la campagne d’Alep, en Syrie, rappelle les fondamentaux : « Quand vous plantez pour la récolte de semences, il faut penser à la distance : 5 mètres pour deux variétés de tomates, 50 pour les aubergines. Une autre option est d’isoler deux cultures de façon alternative afin d’éviter qu’elles ne se croisent lors de la pollinisation des insectes. »

Le moindre détail compte. Pour s’assurer que la graine donnera le fruit ou le légume escompté, il faut regarder, goûter, toucher, sélectionner avec ses cinq sens.

Pour Mustapha Belharcha, membre du Réseau des initiatives agroécologiques du Maroc (RIAM), ces techniques sont décisives : « Au Maroc, le problème majeur, c’est l’accès aux semences. Nous allons lancer un projet d’exploitation réservé à la production de semences paysannes qui donnera des solutions aux paysans. »

Troc de semences et de savoirs

Ferdinand Beau, agronome français et membre fondateur de Bouzourna Jouzourna, expose aux participants l’importance des banques de graines gérées par les États, qui sont essentiellement utilisées par les grandes multinationales pour leurs recherches génétiques.

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Ce spécialiste des agricultures méditerranéennes œuvre en faveur de l’accès des paysans locaux à ces réserves. « Nous avons réussi à réintroduire dans notre champ plusieurs variétés régionales qui étaient stockées dans la banque de semences allemande », indique-t-il.

Venu du Kef, région montagneuse de la Tunisie, Mohamed Amine Yahyaoui témoigne de la difficulté de l’entreprise : « Avec l’association tunisienne de permaculture, nous avons demandé à la banque nationale de gènes de nous remettre des semences locales pour inciter les paysans à les replanter. Ils ont dit qu’ils les avaient perdues ! »

Il raconte néanmoins que la mobilisation des paysans tunisiens a permis le retour de 6 000 variétés locales détenues dans des banques de semences étrangères.

« J’ai trouvé ici une variété de concombre vert local qu’on ne trouvait plus en Palestine. Vingt ans que je la cherchais, ça vaut tout l’or du monde ! »

- Saad Dagher

Après un déjeuner composé des légumes du jardin et du fromage des brebis bêlant à deux pas du banquet, un troc de graines s’organise. Les Algériens membre du collectif Torba ont ramené des graines de haricot de Timimoun et du gombo d’Adrar, Mohamed de la lentille rugueuse tunisienne.

Chacun repart avec des idées nouvelles tirées de leurs discussions interminables, qu’ils poursuivront au sein du groupe WhatsApp qu’ils ont créé. Mais surtout, les paysans et paysannes repartent avec des semences cultivées aux quatre coins du monde arabe.

Saad Dagher arbore le sourire de celui qui vient de faire une bonne affaire : « J’ai apporté les graines d’une variété de concombre blanc que seuls quatre ou cinq paysans palestiniens font pousser dans un champ entouré de colonies israéliennes. J’espère que la variété va se répandre dans la région. Et j’ai trouvé ici une variété de concombre vert local qu’on ne trouvait plus en Palestine. Vingt ans que je la cherchais, ça vaut tout l’or du monde ! »