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L’histoire incroyable d’une grand-mère irakienne qui sauva des soldats d’un massacre de l’EI

Amira Said a caché vingt chiites ayant échappé au massacre du camp Speicher. Cela a fait d’elle une héroïne, mais lui a coûté son mariage et la vie de trois de ses fils
Amira Abdulrahman Said en compagnie de deux de ses dix-huit petits-enfants (MEE/Tom Westcott)

KIRKOUK, Irak – Dans le salon de son foyer familial à Kirkouk, Amira Abdulrahman Said accueille ses visiteurs avec une hospitalité typiquement irakienne, avant de raconter la nuit de juin 2014 qui a changé sa vie, lorsqu’elle a reçu un groupe d’invités plus qu’inattendus.

Plus tôt dans la journée, cette grand-mère de dix-huit petits-enfants avait reçu un appel de son amie Oum Khassai, originaire de la ville d’al-Alam, près de Tikrit, tombée entre les mains de l’État islamique quelques semaines auparavant.

« L’un d’entre eux m’a demandé si j’étais turkmène ou arabe, chiite ou sunnite. Je lui ai répondu que j’étais tout cela parce que j’étais une Irakienne et une mère de famille »

- Amira Abdulrahman Said

Oum Khassai lui a annoncé qu’elle et sa famille avaient fui l’État islamique et qu’ils devaient trouver refuge quelque part à Kirkouk. Mais à son arrivée, vingt jeunes hommes débraillés, qu’Amira n’a pas reconnus, s’étaient joints à la famille élargie de son amie.

Alors que le thé pour les invités infusait, Oum Khassai a pris Amira à part et, après lui avoir fait jurer de garder le secret, lui a expliqué que les jeunes hommes étaient des cadets chiites du camp Speicher qui avaient échappé à un massacre de près de 2 000 jeunes hommes, perpétré par le groupe État islamique (EI).

Des vidéos de la tuerie avaient déjà été largement diffusées.

« Je me suis frappé la tête contre les mains, incrédule et horrifiée. Kirkouk était alors partiellement assiégée par l’EI et il y avait une famille de partisans du groupe qui vivait dans cette même rue. Si quelqu’un découvrait cela, ils tueraient toute ma famille », raconte-t-elle. 

« Oum Khassai m’a expliqué que j’avais deux options : soit je pouvais essayer de sauver les garçons, soit je les chassais et ils allaient certainement être découverts et tués. Mais elle m’a supplié de les aider et j’ai accepté. » 

Le refuge d’Amira

Le choix d’Amira allait changer sa vie, détruire des relations et déchirer sa famille. Mais elle sait aujourd’hui qu’elle a fait ce qu’il fallait, et cela a sauvé la vie de vingt Irakiens.

Oum Khassai est repartie à al-Alam. En rentrant à la maison, Amira a trouvé beaucoup de ces jeunes hommes en larmes, traumatisés et terrifiés.

Amira Abdulrahman Said dans son salon (MEE/Tom Westcott)

Seulement quelques jours auparavant, ils s’entraînaient au camp Speicher, près de Tikrit. Quand ils ont été renvoyés chez eux pour une quinzaine de jours de permission, l’État islamique a encerclé plusieurs milliers de recrues sur la route et les ont assassinées dans l’enceinte d’un des palais de Saddam Hussein. 

« Je leur ai dit de ne pas avoir peur de moi et de ne pas pleurer. L’un d’entre eux, Muhunnad, m’a demandé si j’étais turkmène ou arabe, chiite ou sunnite. Je lui ai répondu que j’étais tout cela parce que j’étais une Irakienne et une mère de famille. »

Photo montrant Amira en compagnie d’Oum Khassai, à droite. La femme au centre n’est pas identifiée (MEE/Tom Westcott)

À Middle East Eye, elle confie n’avoir jamais cru aux divisions confessionnelles entre sunnites et chiites. 

« Je leur ai dit qu’ils étaient désormais comme mes fils et qu’ils devaient m’appeler “Maman”. Je leur ai assuré qu’ils étaient en sécurité et que si l’État islamique venait chez moi, ils devraient d’abord me tuer et tuer mes fils. »

Amira a tenu parole et n’a dit la vérité à personne, pas même à sa famille, à qui elle a expliqué que les garçons étaient des étudiants de l’université de Tikrit.

L’un des cadets avait reçu une balle dans la jambe en courant pour échapper à l’EI, mais Amira a justifié son boitillement comme étant une séquelle d’un accident de voiture. Elle pansait sa blessure à la jambe en secret toutes les nuits à trois heures du matin, lorsque tout le monde dormait. 

Selon les estimations, 2 000 soldats irakiens ont été tués par l’État islamique au camp Speicher (AFP)

Avec la famille d’Amira, celle d’Oum Khassai et les jeunes cadets, il y avait 61 personnes entassées dans la maison.

Nourrir tout le monde était un défi logistique qui nécessitait 50 kilos de riz par jour – cette nourriture devait être achetée subrepticement dans plusieurs boutiques et transportée secrètement jusqu’à la maison pour éviter d’éveiller les soupçons.

En deuil pour un vivant

Elle a laissé les cadets appeler leur famille dans le sud de l’Irak et a parlé à certaines mères. L’une d’elles ne croyait pas à l’histoire de l’évasion de son fils et pensait que l’EI l’avait obligé à dire tout cela sous la menace d’une arme.

« Je lui ai parlé, et elle a confessé avoir déjà tenu une cérémonie de deuil de trois jours pour ses funérailles, croyant qu’il avait été tué », témoigne Amira.

« Je lui ai assuré que son fils était en vie et se portait bien, et je lui ai dit que tant que je serais vivante, il lui serait rendu sain et sauf. Nous étions toutes les deux en larmes. »

« Il m’a demandé : “Pourquoi veux-tu aider des chiites ? Qu’est-ce qui te prend ?” »

- Amira Abdulrahman Said

Sachant qu’il lui était impossible de garder les garçons en sécurité indéfiniment, Amira a demandé l’aide d’un ami proche, Abou Mohammed, dans une ville située à 50 kilomètres au sud de Kirkouk.

Elle lui a expliqué qu’elle abritait vingt étudiants de l’université de Tikrit, craignant qu’il ne refuse de l’aider s’il savait qu’ils venaient du camp Speicher, et qu’il devait l’aider à les ramener à Bagdad.

« Il m’a répondu : “Tu es folle ? Ils seront tous tués au premier poste de contrôle.” Puis il m’a demandé : “Pourquoi veux-tu aider des chiites ? Qu’est-ce qui te prend ?” Mais je lui ai dit qu’ils étaient irakiens, que nous étions tous irakiens et que nous avions l’obligation de les renvoyer dans leurs familles à Bagdad. »

La fuite vers Bagdad

À contrecœur, l’homme a accepté en soulignant que l’opération nécessiterait une sérieuse planification et qu’il ne l’appellerait qu’une fois qu’il aurait pris les dispositions nécessaires. Cela a pris quinze jours.

« Chaque minute de ces quinze jours me semblait être une année », confie Amira.

« Pendant cette période, je dormais à peine. Je restais debout avec mes cigarettes toute la nuit et pendant la journée, je lisais le Coran et je priais avec les garçons.

Je plaisantais en disant que j’allais peut-être les laisser épouser mes filles, parce que je devais les aider à rester forts mentalement et à ne pas avoir peur, même si le pire venait à arriver. »

Abou Mohammed a fini par appeler et lui a demandé de préparer les jeunes hommes à être transportés clandestinement à Bagdad, par un itinéraire compliqué qui serpentait à travers des sentiers désertiques, avec un départ à minuit.

« Chaque minute de ces quinze jours me semblait être une année »

- Amira Abdulrahman Said

« Nous les avons habillés avec de nouveaux vêtements et nous les avons mis dans les voitures, mais ils sont ensuite tous rentrés dans la maison, en pleurs, affirmant qu’ils ne voulaient pas me quitter », explique-t-elle.

« Il m’a fallu une demi-heure pour les convaincre de ne pas avoir peur de la mort et de retourner dans les voitures. »  

Après leur départ, Amira a pris une copie du Coran et a commencé à le lire à haute voix, demandant plusieurs fois à Dieu de les garder en sécurité. Bien qu’elle ait quitté l’école à 11 ans pour épouser son premier mari, elle avait appris à lire le Coran. 

Amira montre une photo d’enfance d’un de ses fils tués par l’EI (MEE/Tom Westcott)

« J’ai fini de lire le Coran au bout de quinze heures et, lorsque j’ai refermé la dernière page, le téléphone a sonné », raconte Amira.

« C’était Muhunnad. Il m’a dit : “Maman, nous sommes arrivés à Bagdad”. Je lui ai répondu : “Alors moi aussi, je suis arrivée à Bagdad, car j’étais avec vous tout au long de la route.” »

Prête à tout

L’attitude enjouée et vivante affichée par Amira alors qu’elle se remémore les événements de 2014 dissimule les tragédies personnelles qui ont suivi la courageuse entreprise dans laquelle elle s’est lancée en abritant les jeunes cadets.

Après l’arrivée en lieu sûr des garçons à Bagdad, l’histoire est devenue publique et l’EI a commencé à traquer sa famille à al-Alam. 

« Ils ont d’abord enlevé et tué le mari de ma fille, qui avait 25 ans, puis ils ont tué trois de mes fils, âgés de 22, 23 et 25 ans », raconte-t-elle.

« Ils étaient si jeunes. Aucun d’eux n’avait atteint 30 ans et l’un d’eux avait un bébé qui portait encore des couches. Et le massacre a continué. Ils ont tué le frère de mon mari, qui était chef de police à Tikrit, ainsi que deux de ses fils. »

« Parce que j’ai sauvé vingt Irakiens, j’ai perdu mon mari et mes fils »

- Amira Abdulrahman Said

« Au total, ils ont tué neuf membres de ma famille, laissant trois jeunes femmes sans mari. » 

Lorsque son deuxième mari, un sunnite convaincu, a découvert qu’elle avait aidé à sauver vingt chiites en secret et sans le consulter, il a immédiatement divorcé.

« Parce que j’ai sauvé vingt Irakiens, j’ai perdu mon mari et mes fils », résume-t-elle, les larmes aux yeux, avant de reprendre des forces avec une cigarette et une gorgée de thé. 

Parce qu’elle recevait des menaces de mort quotidiennes de la part de l’EI, elle s’est réfugiée en Turquie, où vivaient plusieurs de ses fils issus de son premier mariage – qui a pris fin lorsque son mari, membre d’un parti politique d’opposition, a été arrêté et exécuté par l’ancien dirigeant irakien Saddam Hussein.

Les forces irakiennes ont libéré Tikrit en mars 2015 (AFP)

« J’y suis restée pendant deux mois, puis j’ai appelé ma famille ici pour lui dire que je voulais rentrer », ajoute-t-elle.

« Ils étaient terrifiés à l’idée que me fasse tuer et ils ont essayé de m’en dissuader, mais je leur ai dit que je n’avais pas peur de la mort et qu’ils ne le devaient pas non plus. »

« Le but de ma vie »

Aujourd’hui, Amira reçoit toujours des menaces de mort occasionnelles par téléphone, mais elle y accorde peu d’attention, affirmant qu’elle n’a toujours pas peur.

Grâce à ce qu’elles ont fait en 2014, Amira et Oum Khassai sont devenues des héroïnes régionales. Les deux femmes ont été honorées au Liban et en Égypte ainsi que localement en Irak, où Amira a reçu le surnom de « mère de l’Irak » parce qu’elle ne croyait pas en la division entre sunnites et chiites.

Amira montre une photo prise en Turquie de trois de ses fils issus de son premier mariage (MEE/Tom Westcott)

Beaucoup de cadets continuent d’appeler régulièrement Amira, qui affirme que les portes de nombreuses maisons à travers le sud de l’Irak lui sont toujours ouvertes.

« J’ai eu une vie difficile. Lorsque mon premier mari a été tué, j’ai compris ce que cela voulait dire, de perdre quelqu’un. Cela m’a fait comprendre l’importance du fait de ramener ces garçons à leurs mères. J’ai l’impression que sauver ces jeunes hommes était le but de ma vie, et Dieu m’a aidé à l’atteindre », affirme-t-elle avant de conclure : « Il est vrai que j’ai perdu trois de mes propres fils, mais aujourd’hui, tous les garçons d’Irak sont mes fils. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.