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Privé de dollars, le Liban pourrait se tourner vers une agriculture plus naturelle

Parce qu’ils peinent à importer pesticides et autres produits phytosanitaires, les agriculteurs libanais doivent changer leurs pratiques. Encore minoritaire, un courant prônant des méthodes alternatives et écologiques se développe dans le pays et espère bien changer les mentalités
La ferme de Buzurna Juzurna se sert de panneaux solaires pour alimenter ses pompes à eaux (avec l’aimable autorisation de Buzurna Juzurna)
Par
VALLÉE DE LA BEKAA, Liban

Accompagnés par les chants du muezzin de la mosquée la plus proche, plusieurs personnes s’activent dans des rangs de légumes plus atypiques les uns que les autres. Ici, des oignons ont tellement germé que des fleurs commencent à pousser au bout de leurs tiges. Là, ce que l’on prendrait pour de gros buissons sont en fait différentes variétés de salades depuis longtemps arrivées à maturité.

« Les deux hectares de notre exploitation permettent la reproduction et la multiplication de variétés de semences paysannes. Ces graines sont testées après la récolte pour mesurer leur potentiel de germination. Aucun intrant chimique n’est utilisé, nous produisons notre propre compost et nos pesticides à base d’extraits fermentés et de macérats de plantes », décrit un membre de Buzurna Juzurna (« Nos graines sont nos racines »).

Fondée en 2016 par une poignée de réfugiés syriens, de Libanais et de Français, l’association s’est installée non loin du village de Saadnayel, dans la région de la Bekaa, à l’est du Liban. Désormais composée de dix-huit personnes et de leurs enfants, elle collecte, cultive et conserve plusieurs centaines de variétés de semences, qu’il s’agisse de fruits, de légumes, d’herbes ou de plantes.

Chaque année, une partie des graines est revendue, le reste distribué via des projets de solidarité. De taille unique – mais de grammage différent selon la variété –, le sachet est facturé 20 000 livres libanaises (actuellement moins de 2 dollars) aux agriculteurs et 7 000 livres (moins de 0,70 dollars) aux particuliers. Le reste est gardé en attendant de trouver preneur ou d’être réutilisé.

« Quand nous avons commencé, on passait presque pour des fous. Mais depuis la saison dernière, comme nous n’avons pas augmenté nos prix, nos commandes ont triplé. Les gens n’ont plus vraiment le choix »

- Membre de Buzurna Juzurna

« Nos stocks nous permettraient de nourrir tout le Liban, encore faut-il convaincre les paysans de se convertir à une agriculture plus écologique », ajoute le membre interrogé, qui préfère rester anonyme pour ne pas se mettre en avant.

« Quand nous avons commencé, on passait presque pour des fous. Mais depuis la saison dernière, comme nous n’avons pas augmenté nos prix, nos commandes ont triplé. Les gens n’ont plus vraiment le choix. »

Depuis l’automne 2019, le Liban est plongé dans une crise économique inédite. La livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur face au dollar. Les prix de certains produits alimentaires ont explosé de 200 %, les classes les plus aisées quittent le pays et la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 14 dollars par jours.

Autrefois dans toutes les mains, la devise américaine se fait rare. Un problème pour l’agriculture conventionnelle, qui ne peut plus importer pesticides et autres produits phytosanitaires. Parce qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent conserver leur activité, les paysans doivent donc se tourner vers des alternatives naturelles.

Pas de plans ni d’investissements publics pour l’agriculture

« Le problème, c’est qu’il n’existe aucun plan gouvernemental pour l’agriculture, et le budget alloué est d’à peine 0,1 % du total national. Si vous voulez survivre au Liban, n’attendez surtout pas d’aides », déplore Wael Yammine, ingénieur agronome et membre de Soils Lebanon, une association libanaise qui promeut la permaculture et les pratiques écologiques. Sollicité par Middle East Eye, le ministère de l’Agriculture libanais n’a pas souhaité réagir.

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Le pays bénéfice pourtant de conditions géographiques favorables. « Le climat méditerranéen est propice à l’agriculture, le taux d’ensoleillement est de plus de 90 % et le Liban est très riche en eau », liste Rim Khamis, chercheuse en gestion environnementale et action climatique à l’Université de Pau et des pays de l’Adour. « Les géographies différentes permettent la culture de presque tous les types de fruits et légumes. »

Mais le manque d’investissements reste un problème. « Sur les côtes, l’absence de plan d’urbanisation et la surbétonisation dégradent les terres. L’eau est mal gérée et sur-prélevée. Les agriculteurs ne sont pas incités à se lancer dans des pratiques plus vertueuses. La plupart pensent encore que sans produits phytosanitaires, ils ne produiront pas assez pour en vivre », continue Rim Khamis.

Il faut sensibiliser les paysans, mais aussi les consommateurs. « La plupart des Libanais ne s’intéressent pas au bio et cherchent le moins cher. C’est encore plus le cas depuis la crise. Il faut aussi qu’ils comprennent qu’une tomate ne pousse pas toute l’année », ajoute-t-elle.

Une certification biologique peu prise au sérieux

À quoi correspond véritablement le « bio » au Liban ? Il n’existe qu’une seule certification garantissant l’appellation. Délivrée par l’entreprise italienne Controllo e Certificazione Prodotti Biologici (CCPB), elle permet aux pays du Moyen-Orient et d’une partie du Maghreb d’exporter de tels produits vers l’Union européenne, en plus de vendre sur leurs propres territoires.

« Le problème, c’est qu’il n’existe aucun plan gouvernemental pour l’agriculture, et le budget alloué est d’à peine 0,1 % du total national. Si vous voulez survivre au Liban, n’attendez surtout pas d’aides »

- Wael Yammine, ingénieur agronome

Mais au pays du Cèdre, le label ne convainc pas totalement. « Obtenu moyennant un paiement annuel en dollars, il est inaccessible pour les petits producteurs et favorise les distributeurs. Certains achètent à bas prix des fruits et légumes aux agriculteurs pour les revendre plus chers une fois la certification apposée », confie à MEE Wael Yammine.

« On compte entre 220 et 270 producteurs et grossistes enregistrés comme ‘’bio’’ au Liban. Mais les non-certifiés n’utilisant pas de produits chimiques sont plus nombreux », precise-t-il.

Aucun recensement sur ces « non-certifiés » n’existe. Et pour cause, leur éventail s’étend du particulier faisant pousser quelques plants sans pesticides aux exploitations plus importantes, comme Buzurna Juzurna.

« On ne veut pas du label. Devoir payer pour l’obtenir va à l’encontre de nos convictions. Nous sommes d’ailleurs plus strictes que son cahier des charges. Aucune de nos préparations ne contient de cuivre alors qu’il est autorisé en ‘’bio’’ », explique l’un de ses membres.

« Les producteurs qui ont la certification doivent acheter des semences bio locales. Comme nous sommes les seuls à en produire, cela nous placerait en position de monopole, ce que nous ne souhaitons pas. »

Des initiatives qui se multiplient

Au nord de Saadnayel, dans le mont Liban, Raed Chami a depuis sept ans converti les vergers de ses parents en une exploitation d’une bonne dizaine d’hectares. « Nous produisons des fruits, des légumes, des légumineuses, des produits laitiers et un peu de vin. Le tout sans pesticides et très peu labouré. Une partie pour notre consommation personnelle, le reste revendu », raconte sa femme, Joanna Parker-Chami, à Middle East Eye.

Le couple emploie une poignée de salariés et avoue avoir été faiblement touché par la crise. « On cultive beaucoup avec peu. Notre modèle est une vraie solution pour le Liban », ajoute-t-elle. « Mais il faudrait que les mentalités évoluent. On est souvent peu pris au sérieux lorsque l’on dit que l’on n’utilise aucun produit chimique. »

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En l’absence d’incitations gouvernementales, ONG et associations ont pris le relais. Depuis 2014, Soils Lebanon multiplie les sessions de formation un peu partout dans le pays, notamment via la création de fermes solidaires. Particuliers et agriculteurs y apprennent comment se passer de produits chimiques, en favorisant les engrais et composts naturels, la polyculture et les insectes prédateurs.

L’organisation est également à l’origine de plusieurs guides sur l’agriculture durable. Plusieurs ont été publiés sur le site web du ministère de l’Agriculture.

« La plupart des ingénieurs agronomes libanais sont payés par les producteurs de pesticides pour convaincre les agriculteurs qu’ils ne peuvent travailler sans produits chimiques », estime Wael Yammine. « Résultat, certains préfèrent mettre la clef sous la porte plutôt que de changer leurs pratiques. Nos initiatives visent, petit à petit, à leur prouver qu’une alternative est possible. »

La solution des insectes prédateurs

Au sein de la faculté de sciences agricoles de l’American University of Beirut (AUB), une équipe de quatre chercheurs, dirigée par le professeur en pathologie végétale Youssef Abou Jawdeh, élève dans ses laboratoires deux espèces de prédateurs. Ils fournissent notamment Soils Lebanon.

« Le projet a démarré en 2017. Nous sommes toujours en phase expérimentale, mais depuis 2019, cinq agriculteurs utilisent nos insectes dans leurs cultures. Leurs retours sont très utiles », détaille Nour Ezzedine, ingénieure agronome et membre de l’équipe.

Un fermier dans le village de Yamouneh, dans la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, le 29 juillet 2020 (AFP)
Un fermier dans le village de Yamouneh, dans la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, le 29 juillet 2020 (AFP/Joseph Eid)

Données gratuitement au début, les deux variétés d’acariens sont désormais vendues afin de financer les recherches. Les 50 000 Amblyseius swirskii coûtent 300 000 livres libanaises (environ 23 dollars) et les 10 000 Phytoseiulus persimilis, 500 000 livres (environ 39 dollars).

« Le prix de départ est élevé, mais il est amorti rapidement vu qu’il n’est plus nécessaire d’acheter de produits chimiques. Et les parasites ne deviennent jamais résistants à nos prédateurs », assure Nour Ezzedine.

Preuves d’un début de succès, deux nouveaux exploitants se serviront des insectes dès juillet 2021 et les chercheurs travaillent sur une troisième variété encore tenue secrète.

Ne pas oublier le compost

Retour dans la Bekaa, à moins de 10 kilomètres de la frontière syrienne. Dans le village de Nasriyet Rizk, l’ONG italienne AVSI – financée par l’UNICEF – propose depuis plus de cinq ans des ateliers liés à l’agriculture et l’écologie.

Il y a six mois, elle démarrait la formation d’une dizaine d’habitants à la production de compost naturel – composé de restes alimentaires, de végétation et de fumier – qui servira aux agriculteurs du coin, lesquels représentent entre 80 et 90 % de la population locale.

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Pendant deux jours, les participants apprennent théorie et pratique, puis vient un cycle de 40 jours au cours desquels ils sont rémunérés pour produire le compost. Plus de 200 bidons ont ainsi été constitués en attente d’être donnés gratuitement.

« Nous espérons convaincre les agriculteurs de s’en servir. C’est aussi le travail des participants, tout comme de former d’autres habitants aux pratiques qu’ils ont apprises », explique Nancy Nabha, technicienne agronome chez AVSI.

« Nous avons effectué des démonstrations sur différents types de sols et donné des échantillons aux agriculteurs pour qu’ils essaient chez eux. » Quinze ont décidé d’utiliser le compost et 200 veulent le tester.

Les participants aptes à se débrouiller seuls, AVSI et certains habitants ont ouvert des serres pour la production de pousses de tomates, de concombres et de salades. Les produits doivent être donnés pour être plantés dans les jardins du village. Une manière intelligente et utile de mettre à profit le compost.