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Les Libanais de plus en plus nombreux à arpenter les chemins de randonnée

Fondé en 2005 au Liban, le Lebanon Trail Mountain est un sentier de randonnée gratuit, ouvert à tous les amateurs de marche, qui s’étend du Nord au Sud du pays sur 470 kilomètres. De plus en plus d’adeptes, libanais et étrangers, le découvrent
Le Liban n’est pas a priori un pays de randonneurs. Mais depuis la création du LMT en 2005, leur nombre augmente : on compterait 150 groupes, certains purement associatifs, d’autres 100 % commerciaux (Facebook/Lebanon Mountain Trail Association)
Le Liban n’est pas a priori un pays de randonneurs. Mais depuis la création du LMT en 2005, leur nombre augmente : on compterait 150 groupes, certains purement associatifs, d’autres 100 % commerciaux (Facebook/Lebanon Mountain Trail Association)
Par
BEYROUTH, Liban

C’est un groupe WhatsApp intitulé LMT Trail II qui réunit une petite trentaine d’amis autour de leur goût pour la marche et les escapades au Liban. « Il y a des gens nouveaux à chaque fois », s’amuse la Bulgare Elena, mariée à un Libanais et l’une des membres historiques de cette confrérie informelle.

« C’est sympa, sans prétention ; on est très “come as you are“ [viens comme tu es] », ajoute-t-elle. « On se partage le boulot : un réserve les hôtels, un autre parle aux guides, un autre encore trouve un taxi pour nous embarquer tous… »

« Personnellement, j’ai perdu 50 % de mon pouvoir d’achat avec la crise, donc les voyages lointains, pour l’instant, sont hors d’atteinte ; mais le LMT n’est pas un second choix : c’est vraiment une très belle expérience »

-  Yara

Depuis que la crise économique a démarré en 2019 dans le pays, ils organisent une fois par an au moins une virée sur le Darb al-Jabbal (« sentier de la montagne »), plus connu sous sa traduction anglaise, The Lebanon Mountain trail (LMT), un chemin de randonnée qui traverse le Liban du Nord au Sud sur quelque 470 kilomètres de voies reconnues et (plutôt bien) balisées.

En tout, 27 sections accessibles gratuitement, qui entraînent le marcheur à la découverte d’un Liban rural, souvent montagnard, à la façon des chemins de grandes randonnées en France (GR) ou du sentier des Appalaches aux États-Unis.

« Avant, on partait souvent faire des courses à pied en Jordanie ou en Turquie… Mais avec la crise, on a commencé à chercher des alternatives locales et le LMT s’est imposé. Depuis, on revient tous les ans pour une sorte de pèlerinage, à la découverte – ou la redécouverte – de notre pays », savoure Yara, la petite quarantaine, qui, quand elle ne crapahute pas dans les montagnes, est professeure de pilates à Beyrouth.

Si la plupart sont habitués à enfiler les chaussures de marche et à pratiquer (beaucoup) de sport, le groupe reste ouvert à des niveaux d’expérience variés. Car c’est d’abord, pour ces Beyrouthins actifs, l’envie de quitter la folie de la capitale libanaise quelques jours durant pour un budget raisonnable (autour de 150 dollars par personne les cinq jours). 

« Personnellement, j’ai perdu 50 % de mon pouvoir d’achat avec la crise, donc les voyages lointains, pour l’instant, sont hors d’atteinte ; mais le LMT n’est pas un second choix : c’est vraiment une très belle expérience », ajoute-t-elle.

Agrotourisme

Le Liban n’est pas a priori un pays de randonneurs. Mais depuis la création du LMT en 2005, leur nombre augmente : on compterait 150 groupes, certains purement associatifs, d’autres 100 % commerciaux.

L’initiative est née à l’instigation de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui en a financé ses débuts.

Depuis, son tracé a été modifié, des segments ajoutés, et des marches thématiques développées, mais le principe reste le même : favoriser l’agrotourisme afin d’apporter aux communautés rurales en déclin, largement oubliées par l’État central, une source de développement économique, tout en offrant un itinéraire aux randonneurs désireux d’aller à la rencontre de cet autre Liban.

« […] le LMT permet aussi de rencontrer des familles avec lesquelles nous avions peu de chances autrement de nous croiser. C’est aussi un vecteur de mixité sociale. Dans un pays où beaucoup de choses nous enferment dans nos régions et nos communautés, c’est important »

- Hadi

Ils seraient désormais 30 000 chaque année à l’emprunter, selon un responsable du LMT.

« Il y a sans doute encore beaucoup à faire pour professionnaliser l’accueil ou les guides, mais le LMT permet aussi de rencontrer des familles avec lesquelles nous avions peu de chances autrement de nous croiser. C’est aussi un vecteur de mixité sociale. Dans un pays où beaucoup de choses nous enferment dans nos régions et nos communautés, c’est important », relève le Libanais Hadi, autre pilier du groupe, qui a perdu son emploi d’animateur de centre de loisirs pour enfants au début de la crise en 2019.

Ces cinq jours se font sans accompagnateur – mais le LMT propose les services de guides locaux – en suivant les balises mauve et blanc mises en place par l’association qui s’occupe de l’entretien du sentier.

« De toutes les façons, se perdre fait partie du charme de l’exercice, non ? », ironise Zofia, une ressortissante polonaise, qui travaille dans une ONG d’aide aux réfugiés syriens à Beyrouth.  

L’année passée, ce même groupe a parcouru la région septentrionale du Liban à pied depuis la réserve naturelle d’Ehden, village montagnard à l’extrême nord du pays, jusqu’à la bourgade de Kobayat dans le Akkar.

« J’ai adoré », se souvient Antoine, commerçant et indécrottable Beyrouthin qui depuis passe presque un week-end par mois dans les forêts de cèdres qui couvrent cette région limitrophe de la Syrie.

« J’y ai découvert un Liban moins dévasté par l’urbanisation sauvage que la côte, auquel je n’avais pas accès jusque-là, et des gens dont la chaleur de l’accueil, alors qu’il n’ont rien, m’a profondément touché », dit-il.

Cette fois, la fine équipe a choisi de marcher cinq jours durant, sac sur le dos, depuis Aïn Tanit, un village « typique » de la Bekaa Ouest planté à 1 000 mètres d’altitude à côté du lac (extrêmement pollué) de Qaraoun, jusqu’à Maasser el-Chouf, une bourgade du centre du pays qui incarne la « capitale de la République indépendante de la réserve du Chouf : dans cette région, c’est vraiment tout un écosystème économique autour de la randonnée et de la nature qui s’est mis en place », relève Sarkis, le frère d’Antoine, qu’il suit dans presque toutes ses pérégrinations.   

En tout, ils doivent parcourir une soixantaine de kilomètres sur les pentes de ces montagnes de moyenne altitude dont le plus haut sommet à gravir culmine à 1 800 mètres dans la région du Barouq. « Il y a quelques belles élévations qui devraient être malgré tout difficiles », prévient la très sportive Elena. 

Itinéraire somptueux

Le premier jour s’annonce rude, avec 950 mètres de dénivelé positif. « C’est simple, on a une montagne à gravir puis à redescendre », prévient Anouck, une Française installée depuis une dizaine d’années au Liban.

Et en effet, dès le début du parcours, ça monte raide. Le soleil tape, la rocaille roule sous les pas des randonneurs que rythme le chant des cigales, tandis que le souffle manque.

Bientôt, des grappes de trois ou quatre marcheurs se forment en fonction du niveau des participants. L’occasion de faire connaissance pour ceux qui se connaissent mal, de rattraper le temps perdu pour les autres, qui se voient peu à Beyrouth, trop occupés par leur travail ou leur vie familiale.

« J’avais juste envie de respirer, de m’évader, de me reconnecter à la nature ainsi qu’à mon pays », confie Nora.

Amoureuse de la nature, cette Libanaise qui doit bientôt fêter ses 40 ans est toujours partante pour n’importe quel rodéo dans la pampa libanaise. « Ça c’est vraiment très beau », s’exclame-t-elle, heureuse simplement d’être là, « présente au monde », alors que le paysage change doucement de couleurs et de forme : la terre se fait plus sableuse et plus ocre tandis qu’apparaissent les premiers pins parasols typiques de la région de Jezzine, où les marcheurs s’arrêteront le soir venu pour dormir.

Quelques mètres plus loin, après avoir franchi un mince torrent, la nature réserve une surprise : des vasques d’eau fraîche creusées à même la pierre calcaire, juste assez profondes pour se baigner. « On n’est pas bien ici ? », demande Anouck, pétillante de forces retrouvées, alors qu’elle sèche au soleil sur une pierre plate et que les autres hésitent à continuer la marche ou se reposer dans l’herbe tendre qui jouxte le cours d’eau.

Mais la faim les taraude : le groupe reprend sa marche. Quelques kilomètres encore avant de rejoindre l’hôtel réservé à Jezzine, de prendre une douche – ce qui au Liban devient un luxe tant l’eau manque dans le pays – et partir manger dans l’un des fastueux restaurants libanais où mezzés et arak « baladi » (fabriqué au village) seront de la partie.  

* Tous les prénoms ont été modifiés.

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