Aller au contenu principal

Au Maroc, le centre Amal redonne aux femmes le goût de la vie

Des cours de cuisine mais aussi de maths ou de français et même des conseils pour affronter la vie : à Marrakech, Nora Fitzgerald a ouvert un centre pour aider les femmes vulnérables à rebondir
Le centre Amal offre à ses stagiaires une expérience pratique en cuisine avant qu’elles ne se qualifient pour un emploi à temps plein dans le secteur de l’hôtellerie (Amal Training Centre and Restaurant)
Le centre Amal offre à ses stagiaires une expérience pratique en cuisine avant qu’elles ne se qualifient pour un emploi à temps plein dans le secteur de l’hôtellerie (Amal Training Centre and Restaurant)
Par
MARRAKECH, Maroc

Un parfum de cannelle mélangée à des épices flotte dans une rue animée du quartier de Guéliz à Marrakech. 

Ce parfum provient d’un petit bâtiment à l’angle de l’une des larges rues du quartier. Derrière ses murs de pierre couleur pêche et sa lourde porte en bois se dissimule une cour lumineuse, où des femmes portent des tajines en terre cuite pour servir des clients assis à des tables recouvertes de mosaïques.

Mais il ne s’agit pas d’un simple restaurant. À l’intérieur, une cinquantaine de femmes se relaient pour préparer, cuisiner et servir des tajines d’agneau au couscous, des brochettes de poulet aux épices chaudes et des bols de salade fraîche, le tout sous l’œil vigilant de leurs formateurs.

Nous sommes à Amal, un centre de formation offrant un programme intensif de six mois en cuisine internationale et marocaine traditionnelle aux femmes qui fuient la pauvreté et souvent la violence domestique. Elles suivent également des cours de mathématiques, d’anglais et de français dans la salle voisine du restaurant. 

Les tajines ne sont qu’un des nombreux plats que les femmes d’Amal apprennent à cuisiner et à servir pendant leurs six mois de cours (Amal Training Centre and Restaurant)
Les tajines ne sont qu’un des nombreux plats que les femmes d’Amal apprennent à cuisiner et à servir pendant leurs six mois de cours (Amal Training Centre and Restaurant)

Aïcha* avait 29 ans lorsqu’elle a découvert le centre. Elle se souvient de ce qu’elle a ressenti en y allant le premier jour et confie à Middle East Eye : « Je me suis demandé, à mon âge, est-il encore possible d’apprendre ? J’avais peur. En serai-je capable ? Serai-je à la hauteur ? »

Cette mère de deux enfants n’a pas terminé ses études secondaires, croyant fini le temps de sa scolarité. Mariée à la fin de son adolescence, elle espérait que son mari, beaucoup plus âgé et ami de la famille, pourrait subvenir à ses besoins.

« Il m’a vue à une fête de famille, un mariage. Il a approché mon oncle et lui a dit : ‘’Je veux épouser Aïcha’’. Il n’arrêtait pas d’insister. Mon oncle [a fini par me dire que] c’était une bonne situation. Il était financièrement stable, il avait une maison. Mais rien de tout cela n’était vrai », raconte-t-elle.

Elle rapporte avoir été maltraitée physiquement et psychologiquement, souvent laissée sans argent pour se nourrir et nourrir leur jeune enfant.

La recette du succès

« Je ressentais [cette] pression sociétale me poussant à rester mariée. Comme si n’importe quel mariage vaut mieux qu’une séparation », explique Aïcha.

Après six ans de relation, elle est partie. Du jour au lendemain, elle s’est retrouvée sans revenu, avec peu de qualifications, célibataire, avec un enfant en bas âge à nourrir et enceinte de six semaines.

Son père l’a soutenue pendant trois ans jusqu’à ce que son amie, diplômée du programme Amal, lui parle du petit restaurant du centre de Marrakech, susceptible de changer son destin.

Amal, qui signifie « espoir » en arabe, a formé plus de 300 femmes aux arts culinaires depuis son ouverture en 2012. Pour devenir stagiaire chez Amal, il faut avoir entre 18 et 35 ans, ne pas avoir de revenu substantiel ni de diplôme, mais être motivée à l’idée d’apprendre et de travailler dans le secteur. 

Ibtissam est diplômée du programme de formation Amal et travaille maintenant comme chef (Amal Training Centre and Restaurant)
Ibtissam est diplômée du programme de formation Amal et travaille maintenant comme cheffe (Amal Training Centre and Restaurant)

La plupart arrivent au centre dans des circonstances similaires à celles qui y ont conduit Aïcha – comme Ibtissam, 27 ans, qui préfère être identifiée uniquement par son prénom pour protéger l’identité de sa famille.

Ibtissam a commencé sa formation en 2018. Elle avait terminé ses études secondaires et avait enchaîné avec une qualification professionnelle dans l’installation de climatiseurs, mais n’a pas réussi à trouver du travail dans ce secteur typiquement masculin. Sa mère était malade et les factures médicales s’entassaient. Le centre lui a offert une chance de se reconvertir.

Nora Fitzgerald, Américano-Marocaine née et élevée à Marrakech, a créé Amal pour aider les femmes qu’elle voyait se débattre au quotidien. « C’était probablement le fruit de cinq années de rencontre avec différentes femmes [à Marrakech]. J’ai été vraiment touchée par leur personnalité et leur force. J’ai juste commencé à me demander – que feraient-elles si on leur donnait une chance ? »

Nora s’est toujours intéressée à la nourriture et à la cuisine et, comme Marrakech est une destination touristique populaire, elle savait qu’il y aurait beaucoup de débouchés pour ses stagiaires.

Une fois la formation terminée, Amal organise des stages pour chaque stagiaire, leur offrant une expérience pratique en cuisine avant qu’elles n’obtiennent leur diplôme en tant que cheffe ou personnel d’accueil dans les restaurants et hôtels du coin.

Solidarité à la syrienne : gastronomie et amitié au menu d’une cantine de Paris
Lire

Une telle initiative est fondamentale au Maroc, où 21,7 % des femmes seulement travaillent.

C’est ce qu’explique l’Institute for Women, Peace and Security de l’université de Georgetown, qui compile un classement annuel des pays sur la base d’indicateurs d’égalité domestique et financière entre les hommes et les femmes. Le rapport indique également que seulement 16,7 % des femmes sont financièrement indépendantes, disposant de leurs propres revenus et comptes bancaires.

« Le taux de chômage des jeunes femmes ayant un niveau universitaire est élevé, surtout parce que ce que l’Organisation internationale du travail appelle le ‘’travail décent’’ [bonnes conditions de travail, bons salaires, avantages sociaux] est rare », explique Valentine Moghadam, universitaire féministe et professeure de sociologie et d’affaires internationales à l’université Northeastern (à Boston, aux États-Unis).

« Pour ces femmes instruites, et même pour les femmes d’autres classes sociales, pour quelles raisons travailler quand les conditions de travail sont si médiocres ? »

Pour d’autres, l’accès à une instruction de base elle-même reste un défi.

Amina el-Hajjami, directrice de l’ONG locale High Atlas Foundation, explique : « Toutes les filles et toutes les femmes n’ont pas accès à l’éducation. La tradition [est l’une des raisons], car les parents craignent d’envoyer leurs filles à l’école. Certaines écoles sont loin des élèves, et il y a un manque de transport vers les écoles. Les mariages précoces [sont aussi un obstacle]. »

Les chefs stagiaires d’Amal obtiennent également des cours gratuits de conseils de vie ainsi qu’une instruction en mathématiques, anglais et français (Amal Training Centre and Restaurant)
Les cheffes stagiaires d’Amal suivent aussi des cours gratuits en coaching de vie ainsi qu’une instruction en mathématiques, anglais et français (Amal Training Centre and Restaurant)

Les statistiques de la Banque mondiale montrent qu’en 2018, seulement 64,59 % des femmes de plus de 15 ans savaient lire et écrire au Maroc, contre 83,30 % des hommes du même âge. Les données de la Banque mondiale montrent également que pour 100 garçons, seules 95 filles s’inscrivent dans le secondaire.

Pour de nombreuses femmes à Marrakech, un centre de formation comme Amal pourrait bien être la dernière chance d’acquérir à la fois une instruction et des qualifications. Le centre offre des cours d’alphabétisation dans le cadre de la formation et fournit un enseignement audio le temps de l’apprentissage. Mais même après avoir obtenu une place dans le programme, beaucoup constatent que la voie de l’emploi est encore pleine d’obstacles.

Inquiétudes des familles

La famille d’Aïcha n’était pas convaincue qu’elle serait en mesure de travailler et s’inquiétait de la stigmatisation sociale après son divorce. Il s’agit d’une problématique courante, selon Nora Fitzgerald : « Si la femme quitte son mari et revient seule [chez ses parents], c’est comme si elle avait perdu de la valeur, à plus forte raison si elle revient avec des enfants. Vous êtes considérée comme une ratée. »

Plus de 300 femmes ont été formées à la cuisine depuis l’ouverture du centre en 2012, ce qui a débouché sur des emplois pour beaucoup (Amal Training Centre and Restaurant)
Plus de 300 femmes ont été formées à la cuisine depuis l’ouverture du centre en 2012, ce qui a débouché sur des emplois pour beaucoup (Amal Training Centre and Restaurant)

Mais Valentine Moghadam précise que cela peut varier en fonction du milieu social d’origine.

« Je connais des femmes très instruites, avec leurs propres revenus, qui sont divorcées », note-t-elle. « Les femmes de la classe ouvrière ou de la classe moyenne inférieure pourraient toutefois être désavantagées en raison de la présence d’attitudes et de valeurs plus conservatrices dans leurs milieux sociaux familiaux. »

Nora Fitzgerald espère maintenant mettre fin à cette vision traditionnelle des femmes qui n’existe qu’au sein du foyer. « Cette formation est une expérience instructive pour leurs familles qui peuvent constater elles aussi ce qui peut arriver quand une femme se sort d’une mauvaise situation puis devient indépendante. »

C’est le cas pour Aïcha. Sa famille est désormais fière d’elle. « Ils disent : ‘’Tu es tellement mieux lotie, à tous les égards, que lorsque tu étais mariée. Tu n’as vraiment pas besoin de cet homme ni d’un autre’’ », rapporte-t-elle.

D’autres femmes ont pu également s’émanciper après avoir quitté Amal. Zineb* a été forcée de travailler alors qu’elle était encore enfant. Elle s’est enfuie et a vécu dans la rue pendant un certain temps, effectuant des petits boulots où elle le pouvait.

Il y a cinq ans, devenue mère célibataire, elle a découvert Amal, et subvient aujourd’hui à ses besoins et à ceux de sa fille grâce à un emploi stable dans la cuisine d’un riad – une grande maison traditionnelle transformée en hôtel – à Marrakech.

Cuisiner pour prendre confiance

Amal donne à ces femmes – souvent mises à l’écart, oubliées et marginalisées – un siège à la table modèle, dans l’un des meilleurs quartiers de la ville. Cet espace, créé intentionnellement pour aider ces femmes à réaliser leur vaste potentiel, accroît immanquablement la confiance des femmes en elles-mêmes. 

Nora Fitzgerald affirme que cela est grandement encouragé et cultivé tout au long du cours. « Il y a un module de coaching où elles sont simplement inscitées à parler de leur vie. Comment sont-elles l’agent de leur propre vie ? Quels sont leurs objectifs ? Comment les fixent-elles ? », énumère-t-elle.

« Je veux qu’elles sentent qu’elles sont dignes de prendre place ici. Vous êtes dans ce programme, ici sur cette Terre. Vous êtes digne. »

Ibtissam et Aïcha sont maintenant en mesure de s’atteler à une grande variété de cuisines et toutes deux ont des emplois rémunérés dans l’industrie en tant que cheffes – bien qu’Aïcha ne travaille pas en ce moment en raison des  restrictions dues au coronavirus.

La nourriture est, bien sûr, un grand facteur de guérison. Toutes deux ont évolué : elles manquaient de confiance en elles et étaient sans emploi, elles sont désormais cheffes qualifiées et capables.

Une petite douceur : la tarte aux pommes d’Ibtissam (Amal Training Centre and Restaurant)
Une petite douceur : la tarte aux pommes d’Ibtissam (Amal Training Centre and Restaurant)

Pendant six mois, elles ont appris des centaines de recettes différentes, maîtrisant et perfectionnant chacune d’elles avant de passer à la suivante. « J’ai tout adoré dans la formation parce que j’aime énormément cuisiner. J’avais hâte d’aborder le prochain plat », se rappelle Aïcha.

« Lorsque vous réalisez le plat de vos mains, vous créez en quelque sorte un lien profond et personnel avec la recette »

- Ibtissam, stagiaire Amal

Lors de l’un des concours Masterchef d’Amal, conçu pour tester les capacités des stagiaires, Aïcha a même créé ses propres plats.

Son menu créatif comprenait en entrée une pâte à choux croustillante remplie de ricotta douce, de ciboulette fraîche et de thon. Pour le plat principal, elle a créé un cordon bleu sucré-salé avec une touche marocaine : parsemée de fruits secs et d’une sauce piquante au miel de sésame, avec une poire pochée fumante. Et en dessert : un flan au caramel, avec garniture de biscuit. Sans surprise, son équipe a gagné. 

Ibtissam, qui est d’un enthousiasme sans bornes pour la cuisine, assure qu’elle ne peut pas identifier un plat préféré en particulier. « Lorsque vous réalisez le plat de vos mains, vous créez en quelque sorte un lien profond et personnel avec la recette. Donc, j’aime tout, mais je ne peux pas choisir entre les recettes. »

Tout au long de sa formation, Ibtissam était néanmoins très fière de sa tarte aux pommes. Au début, j’ai eu beaucoup de mal à la réaliser – mais je me m’y suis beaucoup entraînée et finalement ça s’est bien passé. Il y avait un client qui l’aimait tellement, il la commandait tous les jours », raconte-t-elle.

Une chance de rêver

Bien que la formation au centre ait été reportée en raison de la pandémie de coronavirus, Nora Fitzgerald espère qu’elle reprendra bientôt. La crise a eu un grand impact sur leur travail. « Nous avons besoin d’un plan provisoire pour toute l’année prochaine pour l’organisation de la formation – sauf événement de force majeure, bien sûr. »

Amal offre aux femmes un espace pour réaliser leur vaste potentiel (Amal Training Centre and Restaurant)
Amal offre aux femmes un espace pour réaliser leur vaste potentiel (Amal Training Centre and Restaurant)

En attendant, les priorités de Nora sont de servir les plus vulnérables de Marrakech. Leur nouvelle initiative lancée en mars en réponse à la pandémie, Hope for 1 000 families, visait à livrer des paniers alimentaires à un millier de familles ayant perdu leurs revenus. Les paniers comptaient assez de nourriture pour nourrir une famille de quatre personnes pendant deux semaines.

L’équipe d’Amal a recueilli plus de 100 000 dollars et a jusqu’à présent réussi à nourrir plus de familles que prévu – plus de 2 000 familles et environ 8 000 personnes ont reçu des repas selon leur dernier décompte.

Selon Nora, le restaurant est maintenant ouvert, mais la fréquentation reste faible. Même si les choses sont suspendues, la différence faite par Amal pour les centaines de femmes qu’elle a formées à Marrakech est claire.

« La principale différence entre l’Ibtissam du passé et d’aujourd’hui, c’est que l’ancienne moi n’a jamais eu de rêves. Je ne m’étais jamais souciée de ce que l’avenir me réservait », estime Ibtissam.

« La nouvelle moi est vraiment pleine d’espoir et a beaucoup de rêves. Je veux changer l’image des femmes au sein de ma société et leur montrer que les femmes peuvent travailler. J’avais l’impression d’être dans une bulle avant. Après, j’ai eu l’impression de renaître. J’ai eu la chance d’avoir une nouvelle vie. »

Les rêves d’Ibtissam sont désormais vastes et ambitieux : elle veut obtenir une qualification professionnelle au baccalauréat en arts culinaires et concrétiser son propre projet d’élevage de poulets. Et, avec le salaire qu’elle gagne dorénavant en cuisine, elle a pu acheter des médicaments pour sa mère, dont la santé s’est améliorée.

Aïcha s’est également laissée allée à rêver depuis son départ d’Amal et espère ouvrir un jour son propre restaurant. Ses aspirations pour sa famille sont simples : que ses fils (8 et 3 ans) ne ressentent jamais l’absence d’une figure paternelle – et qu’ils aient simplement le choix de ce qu’ils feront de leur vie.

« Avant de commencer le cours, j’avais l’impression d’attendre un bus. Tout le monde y était monté et j’étais laissée pour compte », raconte Aïcha.

La métaphore du bus d’Aïcha est particulièrement pertinente. Lors de sa première journée de formation à Amal, elle a marché pendant plus d’une heure pour se rendre en cours parce qu’elle n’avait pas les moyens de payer le ticket. Tout comme cette promenade, le parcours d’Aïcha jusqu’à aujourd’hui a été long, douloureux et sinueux.

« J’ai presque l’impression d’être celle qui conduit le bus maintenant », conclut-elle. 

* Les noms figurant dans cet article ont été modifiés afin de protéger l’identité des personnes concernées.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.