Émirats arabes unis : un amour dangereux pour les espèces menacées

Émirats arabes unis : un amour dangereux pour les espèces menacées

#Culture

Le trafic illicite d’animaux est une industrie mondiale qui représente 10 milliards de dollars et dont les Émirats constituent un pôle majeur ; toutefois, les mesures prises pour le combattre sont-elles suffisantes ?

Jasem Ali, un commerçant émirati devenu défenseur des grands félins, porte secours depuis près de deux décennies aux fauves détenus par des propriétaires émiratis et a créé le RAK Zoo pour prendre soin d’eux (MEE/Will Carter)
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01 février 2016
Last update: 
Monday 1 February 2016 12:47 UTC
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01 février 2016

La semaine dernière, une jeune lionne a été repérée dans le quartier d’al-Barsha de Dubaï. Âgée de moins d’un an et clairement en détresse, elle a été secourue et emmenée au zoo de Dubaï pour être mise en quarantaine. La découverte d’un grand félin aussi loin de son habitat naturel, en train de rôder dans les rues de la ville, était loin d’être un fait sans précédent.

Beaucoup de riches Émiratis ont pris goût à posséder des animaux dangereux et menacés d’extinction et payent de grosses sommes pour se les procurer sur le marché noir. Ces animaux étant considérés comme les symboles d’un statut enviable, comme des jouets pour les playboys du Golfe, les Émirats arabes unis, comme les autres pays de la région, comptent de nombreuses espèces exotiques enfermées derrière des portes closes des maisons des « nouveaux riches », entre lions, tigres, léopards, guépards et panthères, pour n’en citer que quelques-unes.

Il y a toujours un flot continu de découvertes et de prises de ce type. Les zoos publics sont souvent la destination de ces animaux après avoir été « donnés » par leur propriétaire.

« Les propriétaires les gardent souvent pendant quelques mois seulement, peut-être un an, avant qu’ils ne s’en lassent [...] Ils ne disent jamais où ils les ont eus », explique Nanyunja Peninah, chef d’équipe au zoo de Dubaï. Les propriétaires sont généralement timides lorsqu’ils font « don » de leur animal au zoo.

« En moyenne, nous recevons une dizaine de dons d’animaux par mois au zoo [...] deux ou trois sont généralement en voie de disparition », précise Nanyunja Peninah.

Tous ne restent pas enfermés. Il y a quelques années, de nombreuses découvertes sensationnelles d’animaux exotiques ont été faites dans des quartiers résidentiels émiratis : un jeune guépard errant dans les rues d’Abou Dhabi, un tigre passant la tête à travers les vitres teintées d’un véhicule dans le centre de Dubaï.

Le problème a été souligné par la compagnie aérienne Emirates en novembre 2015. En collaboration avec une alliance d’organismes de protection des animaux, la compagnie a fait recouvrir la coque de deux de ses A380 d’une fresque de 42,5 mètres de long représentant des espèces menacées d’extinction afin d’éveiller les consciences face au commerce illégal d’espèces sauvages et de faire comprendre la nécessité d’agir en urgence.



Deux avions de la compagnie aérienne Emirates ont été recouverts d’une fresque représentant des espèces menacées d’extinction dans le cadre d’une campagne de sensibilisation à la vie sauvage. (United for Wildlife)

Outre cet acte de bienveillance venant d’une compagnie (une belle façade sur un avion), il existe un lien réel et profondément inquiétant entre les espèces menacées, les Émirats arabes unis, la richesse et le transport international.

Des maîtres cruels et inconscients

La vue étrange d’animaux exotiques dans des lieux publics, peut-être aussi terrible que merveilleuse, masque une vérité encore plus sombre que l’imprudence démesurée des propriétaires de ces grands félins : ils ne savent pas comment s’occuper d’eux. Les propriétaires traitent souvent les animaux avec cruauté et les mutilent parfois afin de les rendre inoffensifs. Les conséquences peuvent être mortelles pour les animaux.

Certains propriétaires exigent que l’on retire les griffes et les dents de leurs « animaux de compagnie ». Ce procédé altère la démarche des animaux, causant ainsi des douleurs au dos et aux articulations. Toutefois, les vétérinaires émiratis observent de bien plus lourdes conséquences.

Tous les mois, les vétérinaires spécialisés reçoivent des cadavres d’espèces menacées qui étaient autrefois des animaux de compagnie. La plupart du temps, cela est dû au manque de connaissances ou de ressources des propriétaires, l’animal succombant ainsi à une maladie évitable ou à un état de malnutrition.

Concernant les grands félins, les propriétaires émiratis les nourrissent souvent uniquement de poulet cru, ce qui est insuffisant pour leur alimentation, en particulier chez les jeunes animaux. « La plupart des propriétaires ne savent même pas en quelle quantité ils doivent nourrir les animaux et connaissent encore moins les différentes exigences [nutritionnelles] », explique Nanyunja Peninah. La malnutrition peut causer des anomalies irréversibles et douloureuses, de la paralysie des pattes postérieures au sous-développement du système nerveux.



Nanyunja Peninah est chef d’équipe au zoo de Dubaï depuis un an, après avoir travaillé dans un centre de protection de la vie sauvage en Ouganda (MEE/Will Carter)

Certains propriétaires livrent tout simplement un âne ou un autre animal à leur fauve de compagnie, pensant naïvement qu’il s’agit d’un moyen naturel pour que celui-ci puisse chasser et se nourrir.

« Après avoir été élevés en captivité, les animaux ont ni l’instinct, ni même les connaissances pour chasser, et finissent par attaquer la créature sans la tuer », indique Jasem Ali, un commerçant émirati et défenseur de la nature qui secoure et réhabilite les grands animaux qui deviennent des animaux indésirables, en collaboration avec le zoo de Ras al-Khaimah.

« Finalement, [le félin] dévore un membre ou des parties du dos de la créature alors que celle-ci est encore en vie, occasionnant ainsi de toute évidence des douleurs atroces. C’est vraiment terrible. »

Dans de nombreux cas, les propriétaires comprennent qu’ils ne peuvent pas contenir ces « animaux de compagnie » ou s’en lassent.

Des espèces menacées domestiquées ont été reprises à leurs propriétaires, abandonnées à des zoos privés ou relâchées par leur propriétaire avant d’être capturées par les autorités. Comme les animaux élevés en captivité ne peuvent pas être relâchés dans la nature, et étant donné le manque de place dans les centres pour accueillir les animaux qui leur sont restitués, certains animaux qui ne peuvent pas être placés dans des zoos privés sont piqués.



Cette jeune lionne apeurée a été capturée et mise en quarantaine par une équipe de secours du zoo de Dubaï après avoir été abandonnée par ses propriétaires puis retrouvée dans une banlieue résidentielle de Dubaï (MEE/Will Carter)

Le commerce illégal : un marché lucratif, évolutif et insaisissable

Les opérations dans le cadre du commerce illicite d’animaux sauvages se font en grande partie en ligne : les plates-formes publicitaires en ligne et les réseaux sociaux semblent être les principaux intermédiaires.

Dans le cadre d’une enquête en ligne réalisée en 2014, le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) a répertorié 120 annonces en ligne aux Émirats arabes unis pour des animaux vivants protégés au niveau international. En comparaison, la Chine, qui est largement considérée comme le plus grand pays consommateur d’espèces menacées dans le monde, a fait l’objet de 124 annonces de ce type, soit seulement une poignée de plus. Dans les autres pays du Golfe, seulement cinq annonces ont été trouvées au Qatar, sept au Koweït et dix à Bahreïn : le problème semble plus grave aux Émirats arabes unis.

« Le gouvernement émirati a réagi à nos conclusions et des plates-formes publicitaires en ligne vendant des espèces vivantes menacées ont été fermées, mais le problème a tout simplement migré vers d’autres types de réseaux sociaux », explique Elsayed Mohamed, directeur régional d’IFAW pour le Moyen-Orient.

Plus largement, après le commerce de stupéfiants et d’armes, le trafic d’animaux est le troisième secteur illicite le plus lucratif au monde ; par rapport à la drogue et aux armes, le commerce illégal d’espèces sauvages est relativement peu onéreux et peu risqué.

Cette problématique, qui a connu un pic au cours des dernières années, a été reconnue au milieu de l’année 2013 par la Commission des Nations Unies pour la prévention du crime et la justice pénale comme étant une « forme grave de crime organisé ». L’organisation a appelé au renforcement des sanctions contre les groupements et réseaux criminels qui tirent profit de ce commerce illégal. Cependant, les réseaux s’adaptent rapidement, évitant ainsi d’être détectés et poursuivis.

Les Émirats arabes unis sont souvent considérés comme l’un des principaux nœuds du trafic illégal d’animaux ou de parties de leur corps, en particulier dans la mesure où il s’agit d’un centre de transit important entre l’Afrique et l’Asie. Le pays comporte plus de vingt points d’entrée ; les douaniers jouent un rôle vital dans la lutte contre ce trafic et réalisent régulièrement des interceptions de contrebande illégale de petites espèces menacées, en particulier de singes et de reptiles, ou de parties d’animaux telles que l’ivoire.

Toutefois, un reportage documentaire de 2015 démontre que les contrebandiers développent des connaissances approfondies sur les aéroports, sur la base d’informations confidentielles provenant des douaniers quant aux aéroports qui procèdent à des contrôles aux rayons X, au nombre d’heures qui s’écoulent avant qu’une valise ou une mallette soit passée aux rayons X et aux liaisons qui ne sont pas filtrées par les agents émiratis.

« Une partie du commerce ne passe même pas par les ports officiels, mais s’effectue à la frontière avec l’Arabie saoudite », explique Jasem Ali.

Un commerce contrôlé par la législation émiratie

En 1990, les Émirats arabes unis ont approuvé la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), qui réglemente le commerce. Mais en 2001, le WWF est parvenu à obtenir une interdiction à l’encontre des Émirats Arabes Unis pour non-respect de la convention. Suite à des mesures correctives, l’interdiction a été partiellement levée en 2002.

Selon le dernier rapport émirati déposé à la CITES en 2015, des interdictions ou des restrictions sur le commerce, la capture et le transport d’espèces menacées avaient été adoptées aux Émirats arabes unis. Toutefois, il est important de souligner qu’aucune restriction n’avait été posée quant à la possession de ces animaux.

La réglementation concernant la possession d’espèces d’animaux de compagnie menacées varie selon chacun des sept émirats, mais il n’existe aucune loi fédérale. Certaines régions du pays ont adopté des lois strictes, notamment l’émirat de Charjah, qui a élevé au rang de crime l’élevage ou la possession d’animaux exotiques dans cet émirat en 2014 ; cependant, ceci n’est pas le cas pour la plupart des émirats.

Pendant des années, il était possible d’importer des animaux exotiques dans un émirat, puis de les transporter par voie terrestre vers les autres émirats afin de contourner le problème.

« Un nouveau projet législatif est actuellement examiné par les législateurs émiratis pour réglementer ou interdire la possession de certains animaux, ce qui est clairement positif », indique Elsayed Mohamed, de l’organisation IFAW. Toutefois, à lui seul, ce projet de loi est voué à l’échec.

« Nous devons changer les attitudes sociales chez les jeunes Émiratis à l’égard des animaux domestiques exotiques et nous devons contrôler les canaux des médias sociaux dans lesquels ce commerce illégal prospère désormais. »

« Changer l’attitude du public est plus important que rédiger des lois. »

En outre, alors que la législation protégeant les espèces menacées a été entièrement développée, la « réglementation d’application » a été classée comme étant « partiellement insuffisante » selon le rapport. Aucune information n’a été fournie concernant les poursuites pénales correspondantes ou les autres actions en justice prévues pour les violations des termes de la CITES, ni au sujet des mesures incitatives pour contribuer à faire appliquer la loi.

Sans application, la législation actuelle semble aussi édentée que les animaux dégriffés qu’elle entend protéger.

Un exemple, pas une exception

Il ne fait aucun doute que des progrès ont été réalisés dans l’élaboration d’un cadre législatif protégeant les espèces animales menacées aux Émirats arabes unis. Et pourtant, avec une demande incessante, l’offre illicite d’espèces menacées continuera de se développer.

On ne saurait nier que tant que la demande pour des animaux exotiques chez les élites économiques émiraties restera forte, il existera toujours une offre et un trafic d’espèces animales menacées.

« C’est toujours un problème d’ordre régional qui est courant dans de nombreux pays du golfe Persique ; en soi, réduire la demande aux Émirats arabes unis pourrait tout simplement déplacer le problème dans un autre pays », soutient Elsayed Mohamed.

Tant que cela ne change pas, les découvertes comme celle de la jeune lionne secourue à al-Barsha vendredi dernier continueront sûrement de se produire.

 

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.