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Mise en garde du Président tunisien : une nouvelle attaque provoquerait l'effondrement de l'État

L'état d'urgence en Tunisie va d'abord durer trente jours, mais pourrait être prolongé
Le Président Béji Caïd Essebsi, très attentif lors de sa rencontre avec son homologue américain, Barack Obama (AFP)

Tunis - Samedi, en début d'après-midi, le Président tunisien Béji Caïd Essebsi a déclaré l'état d'urgence. Cette décision intervient une semaine après l'assassinat par Seifeddine Rezgui de trente-huit touristes dans un hôtel et sur une plage de Sousse.

Dans un discours préenregistré à 17h35 (16:35 GMT), Essebsi a expliqué les raisons de l'état d'urgence et le plan d'action de son gouvernement. Il a évoqué les mouvements de grèves et la fuite des investissements étrangers hors de Tunisie.

De nombreux Tunisiens rattachent ces problèmes à des causes indirectes de radicalisation, notamment aux difficultés d'accès à l'emploi, qui poussent certains jeunes à trouver des solutions plus obscures et radicales. Essebsi en a attribué la responsabilité aux gouvernements précédents et a déclaré que, malgré les efforts de l'administration actuelle pour éradiquer le terrorisme, c'est désormais le problème majeur.

Il a rappelé qu'il espérait que l'attaque de Bardo soit la dernière, mais que le récent massacre sur la plage de Sousse a tout changé. Il a déclaré que la Tunisie se trouve désormais en « état de guerre » contre le terrorisme.

Il a également averti que, si un événement semblable à l'attaque de Sousse devait se reproduire, « la Tunisie n'existera plus comme pays ». Il a également parlé des valeurs de la révolution et ajouté que la Tunisie resterait libre et démocratique mais que les citoyens ont aussi le devoir de se prendre en main pour lutter contre le terrorisme.

C'est la première fois qu'un état d'urgence est déclaré depuis le soulèvement en 2011 contre l'ancien Président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali. État d'urgence levé en mars 2014.

Le chapitre 4, article 80 de la constitution tunisienne stipule qu' « en cas de danger imminent menaçant les institutions et la sécurité de la nation ainsi que l'indépendance du pays de telle manière à empêcher le fonctionnement normal des institutions de l'État », le Président a le droit de déclarer l'état d'urgence, selon une traduction officielle de la constitution par la fondation Jasmine.

La déclaration initiale de l'état d'urgence porte sur trente jours et peut être prolongée par la Cour constitutionnelle, si elle l'estime nécessaire. Il est prévu de mettre fin à l''état d'urgence dès qu'il n'existera plus de raisons valables de l'appliquer.

Seifeddine Ferjani, chercheur à la Round Table Studies, et qui est également proche du parti islamiste Ennahda, a fait remarquer que cette déclaration a pris beaucoup de gens par surprise. Il n'y voit pas une « manœuvre politique ou une tentative de s'octroyer les pleins pouvoirs », mais pense que l'état d'urgence a probablement été déclaré en raison de l'urgence actuelle de la situation sécuritaire tunisienne.

Ferjani a déclaré que l'état d'urgence a été déclaré parce qu'il existe un « véritable danger » de subir d'autres attaques terroristes.

Nombreux sont les Tunisiens et Britanniques à avoir vivement critiqué la faible réactivité aux attaques des organes de sécurité, outre leur incapacité à prendre des mesures préventives contre les militants, alors même que l'attaque du Musée du Bardo remonte seulement à mars dernier.

Suite à l'attaque de Sousse, le Premier ministre Habib Essid s'est refusé pendant plusieurs jours à pointer les responsabilités, mais il vient d'admettre dans une interview à la BBC que « le problème... c'est le temps mis par la police à réagir ».

Un responsable de la sécurité du département d'État des États-Unis travaillant à l'ambassade américaine à Tunis s'est entretenu avec Middle East Eye, sous condition d'anonymat, et nous a confié que ce manque de réactivité est probablement dû au caractère bureaucratique de la hiérarchie.

Apparemment, la police a été informée de l'attaque peu de temps après le début, mais la procédure de vérification de bas en haut de la hiérarchie a retardé l'intervention de la police.

Le chercheur tunisien Ferjani a relevé dans le pays une dynamique permanente pour réformer le secteur de la sécurité, qui est constamment freinée ; mais le public se rend compte de cet élan et de ces freins seulement à l'occasion d'une attaque terroriste.

L'état d'urgence a été déclaré la veille du dix-huitième jour du ramadan, qui tombe un dimanche. Cette date du dix-huitième jour est importante, car elle marque l'anniversaire de la bataille de Badr, bataille historique dans le Coran.

Les militants associés à Daech et d'autres groupes aux objectifs religieux accordent une importance particulière à ce dix-huitième jour, qu'ils interprètent comme celui consacré aux attaques contre les kufar (mécréants ou incroyants). Le dix-huitième jour du ramadan en 2014, environ 50 combattants membres de la brigade Oqba Ibn Nafaa, armés de lance-grenades et des mitrailleuses, ont attaqué des soldats tunisiens au coucher du soleil, lors de la fin du jeûne. L'attaque a coûté la vie à 15 soldats et en a blessé 20 autres : la pire attaque contre l'armée tunisienne depuis le départ des forces militaires françaises en 1963.

Dans le contexte de la récente attaque à Sousse, les responsables de la sécurité ont détecté des discussions de militants en train d'évoquer la liste de leurs futures cibles. Le quotidien The Independent en livre quelques-unes : « magasins vendant de l'alcool, bars, le principal aéroport du pays, l'île de la station touristique de Djerba et les forces de sécurité ». On peut aussi ajouter que quelques temps auparavant, samedi, les forces de sécurité ont tenté de capturer un militant à Ben Guerdane, ville proche de la frontière tunisienne avec la Libye.

Ce militant a été tué par les forces de sécurité lors de la tentative d'extraction, ont déclaré les forces de sécurité tunisiennes. Reste à savoir si cette opération a le moindre lien avec les récentes inquiétudes quant à  l'imminence d'une attaque et la déclaration de l'état d'urgence.

Traduction de l’anglais (original) par Dominique Macabies.