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Observateurs et opposants font part de leurs préoccupations quant à l’équité du scrutin turc

Selon des observateurs internationaux, le scrutin qui a permis à l’AKP de recouvrer sa majorité absolue s’est « caractérisé par la violence et la peur »
Lundi, le journal d’opposition turc Cumhuriyet titrait en une « Une victoire pour la peur » (AFP)

Lundi, des opposants politiques et des observateurs internationaux ont fait part de leurs préoccupations au sujet de la conduite et des résultats des élections législatives turques de dimanche, lors desquelles le parti de la Justice et du développement (AKP) du président turc Recep Tayyip Erdoğan a défié les prévisions des sondages en recouvrant une majorité absolue.

« Aujourd’hui en Turquie, un parti est arrivé au pouvoir avec pratiquement 50 % des voix... ce qui devrait être respecté par le monde entier, mais je n’ai pas constaté une telle maturité », a déclaré lundi Erdoğan, le fondateur de l’AKP et son chef jusqu’en 2014, rejetant les critiques des détracteurs internationaux et nationaux.

L’AKP, désormais dirigé par l’actuel Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, a récolté environ la moitié des suffrages exprimés, remportant 316 sièges sur les 550 que compte le parlement, alors que des millions d’électeurs se sont à nouveau tournés vers ce parti qui avait perdu sa majorité lors d’élections indécises en juin, et ce pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2002.

Cependant, certaines personnalités de l’opposition ont exprimé leur préoccupation au sujet d’irrégularités présumées dans le scrutin et se sont plaints du fait que la période pré-électorale n’avait pas été sûre ou équitable.

Les dirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP) – le parti pro-kurde qui est entré au parlement pour la première fois en juin et a conservé suffisamment de voix pour satisfaire au seuil parlementaire des 10 % – ont qualifié les résultats d’injustes en raison de l’intense pression à laquelle leurs militants ont été confrontés suite aux attaques contre les bureaux du parti et à une série d’attentats à la bombe, lesquels ont tué des dizaines de personnes et dissuadé de nombreuses autres de participer aux manifestations publiques, par peur.

« Ces élections n’ont pas été équitables », a déploré le co-président du HDP Selahattin Demirtaş, lors d’une conférence de presse peu après l’annonce des résultats.

« Nous avons remporté près de 11 % des voix sans campagne, en essayant de protéger notre peuple d’un massacre. »

Nazmi Gur, vice-coprésident du HDP en charge des affaires étrangères, a déclaré que les militants de son parti avaient ressenti une atmosphère de violence autour de leur campagne.

« Après l’attentat à la bombe d’Ankara [lors d’un rassemblement pour la paix le 10 octobre], nous avons annulé toutes nos activités de masse comme les manifestations, les réunions en plein air, les rassemblements, car un risque pesait constamment sur nous et il y avait un risque d’attentat contre nos dirigeants », a-t-il déclaré à Middle East Eye, ajoutant que la direction du parti était désormais sous escorte policière.

Dans une conférence de presse dimanche soir, Kemal Kılıçdaroğlu, à la tête du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), a déclaré que son parti respecterait les résultats, mais a ajouté que ces derniers avaient été influencés par les récentes violences dans le pays.

« Le résultat d’aujourd’hui fait peser davantage de responsabilités sur le CHP. Nous respectons le résultat d’aujourd’hui comme nous l’avons fait le 7 juin. Personne ne doit se sentir au-dessus de la loi, la vie et la sécurité de tous les citoyens doivent être protégées. Nous avons toujours défendu les opprimés et nous continuerons à le faire », a insisté Kılıçdaroğlu.

Dans une conférence de presse lundi, une délégation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui avait déployé des observateurs électoraux en Turquie, a suggéré que l’environnement des élections était « inéquitable » en raison de la montée des violences, en particulier dans le sud-est, combinée aux restrictions de la liberté de la presse.

« Nous en arrivons à la conclusion que cette campagne était inéquitable et a été marquée par trop de violences et de peur. Et la peur est l’ennemie de la démocratie et l’ennemie d’un libre choix », a souligné Andreas Gross, chef de la délégation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Margareta Cederfelt, à la tête de la délégation de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE, a déclaré que l’arrestation de plus de 1 000 militants du HDP, selon le parti, couplée à des attaques sur leurs bureaux « avaient entravé les capacités des candidats à mener une campagne libre ».

« La liberté de la presse a été malmenée au cours de la campagne électorale », a-t-elle ajouté, se référant aux raids sur les bureaux de certains médias pendant la campagne.

Elle a particulièrement souligné la prise de contrôle effective par le gouvernement du groupe Koza İpek Holding – qui possède les chaînes de télévision Bugün TV, Kanaltürk TV, ainsi que le journal Bugün –preuve que le paysage médiatique n’avait pas été libre et pluraliste.

« Parfaitement illégal »

Certains membres du HDP ont été plus loin dans leurs accusations, se plaignant d’irrégularités dans le décompte des voix.

Haluk Ağabeyoğlu, décrit comme « l’agent de traitement des données » du HDP, a affirmé que le Conseil supérieur des élections (YSK) turc avait annoncé les résultats des élections de certains districts avant que les votes n’aient atteint les autorités de dépouillement appropriées.

« Les gens peuvent voter jusqu’à 17h00, après quoi le scrutin est clos et les votes sont comptés », a-t-il expliqué, parlant à l’agence de presse pro-kurde Firat.

« Les bulletins de vote sont ensuite mis dans des sacs et emmenés au conseil électoral affilié au district avec les rapports de résultats. Selon la loi, les votes et les rapports sont compilés au niveau du conseil électoral du district avant leur livraison à l’YSK.

« Cependant, l’YSK a annoncé les résultats de nombreuses régions d’Istanbul avant le transfert des bulletins de vote au conseil électoral du district. Dans certains quartiers comme Besiktas, les rapports de résultats ont été consolidés dans les écoles et soumis à l’YSK sans être livrés au conseil électoral du district.

« Ceci est parfaitement illégal. »

La fermeture par l’YSK de son site d’informations seulement trois heures après la fin du scrutin dimanche et son refus ultérieur de fournir des résultats formels ont exacerbé les frustrations.

L’YSK a annoncé que les résultats officiels définitifs seront disponibles dans dix jours environ ; seules des estimations compilées par les médias et les partis seront disponibles dans l’intervalle.

Les résultats préliminaires de dimanche ont été accueillis avec colère dans certaines parties du sud-est du pays, à majorité kurde, où des affrontements entre les forces de sécurité turques et les séparatistes kurdes ainsi que la proximité de la Syrie en guerre ont accru les tensions.

Au moins une personne aurait été tuée et 25 autres blessées dans des affrontements dans la ville de Nusaybin dimanche soir, selon Firat.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.