Osmanen Germania, ce gang turco-allemand accusé d’intelligence avec les espions turcs

Osmanen Germania, ce gang turco-allemand accusé d’intelligence avec les espions turcs

#Turquie

Un homme politique prétend qu’Osmanen Germania collabore avec les espions du MIT (services secrets turcs) en Allemagne pour rechercher les activistes anti-AKP, ceux du PKK et les gulénistes

Des membres d’Osmanen Germania dans le clip « Remzi »
24 octobre 2017
Last update: 
Tuesday 24 October 2017 13:33 UTC
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24 octobre 2017

Chez Osmanen Germania, tout suggère un gang de bikers. Ils s’habillent comme les figurants de la série « Sons of Anarchy » (série sur des motards hors-la-loi). Ils se déplacent en meute comme les bikers. Ils arborent des armes et glorifient la violence dans des clips bien léchés.

Pourtant en dépit des apparences, l’organisation turco-allemande, forte de 2 500 membres, affirme n’avoir rien à voir avec tout cela. Elle se dit « au service de la communauté », tout en défendant une vision politique bien précise – celles du parti AKP au pouvoir en Turquie – et clame son admiration pour l’empire ottoman. Et de toutes façons, ils ne se déplacent pas en moto.

« Les autorités turques soutiennent les actions d’Osmanen Germania et les qualifient d’activités antiterroristes »

- Herbert Reul, ministre de l'Intérieur régional

Mais les officiels allemands affirment que leurs actions vont bien au-delà d’une simple admiration de l’AKP. Ils prétendent que ce groupe a été coopté par les services du renseignement turc et utilisé pour intimider et cibler les adversaires du gouvernement turc en Allemagne.

Le 18 octobre, Herbert Reul, ministre de l’Intérieur de l’État allemand de Rhénanie-du-nord-Westphalie, a envoyé un rapport au parlement de sa région, alléguant qu’Osmanen Germania était instrumentalisé par les services de sécurité turcs comme une unité antiterroriste en Allemagne.

« Les autorités turques soutiennent les actions de l’Osmanen Germania et les voient comme des activités antiterroristes menées en Allemagne – ciblant directement le PKK, les Turcs d’extrême gauche et le mouvement de Gülen », écrit Herbert Reul, ministre régional de l’Intérieur, selon le journal allemande General-Anzeiger.

Le mouvement de Gülen ou Hizmet (services), est dirigé par Fethullah Gülen, un prédicateur musulman turc basé aux États-Unis, qui, d’après les autorités turques, aurait orchestré en juillet dernier avec ses partisans la tentative ratée de coup d’État.

En réponse à une question posée au parlement de la région concernant les activités du renseignement turc, Reul a déclaré que le MIT (renseignements turcs) était actif en Rhénanie-du-nord-Westphalie et a cité quatre listes soumises au gouvernement fédéral par les autorités turques concernant des personnes et des institutions ayant des liens avec Gülen.

Il a affirmé que la première liste comprenait 165 personnes, résidant actuellement en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, présumée affiliées à Gülen.

Les allégations de Reul sont corroborées par certains habitants, qui affirment avoir été victimes d’intimidations de la part de membres du gang.

Metin (un pseudonyme) a déclaré à Middle East Eye qu’il avait reçu pour la première fois des menaces en début d’année, alors qu’il faisait campagne pour le « non » au référendum en Turquie, qui a octroyé au président turc, Recep Tayyip Erdoğan, des pouvoirs presque illimités et sans contre-pouvoirs.

« Le type qui nous a menacés, ma famille et moi, de violences si nous ne cessions pas de faire campagne, vit dans le même bâtiment que nous depuis des années », raconte-t-il.

« La peur empêche les gens de dire quoi que ce soit à leur encontre »

- Metin, militant pour le « non » au référendum en faveur de plus de pouvoirs pour Erdoğan

« Ces membres d’Osmanen Germania sont connus de tout un chacun dans la communauté turco-allemande, mais la peur empêche les gens de dire quoi que ce soit à leur encontre ».

Le jeune homme de 33 ans, qui vit à Ludwigshafen depuis trente ans, a d’abord affirmé que la communauté turco-allemande ne voyait dans Osmanen Germania qu’une « bande de jeunes Turcs qui se réunissaient en quête d’identité ».

« Maintenant les gens se sont rendus compte qu’il s’agit d’un gang de criminels. Ce sont des trafiquants de drogue qui font aussi dans le trafic sexuel », assure-t-il.

« Les familles commencent maintenant à craindre que leurs enfants se laissent duper par cette farce politique nationaliste ottomane et se laissent entraîner dans la criminalité."



Des militants du « non » à Berlin, pendant le référendum turc (AFP)

Voix, ennemis et Osmanen Germania

Osmanen Germania a été créé en avril 2015, au moment même où les tensions entre l’Allemagne et la Turquie ont commencé à couver en raison du militantisme croissant autour de la campagne turque en  Allemagne.

Ce n’est qu’en 2012 que les lois ont été amendées et que les Turcs vivant à l'étranger ont acquis le droit de voter aux élections de Turquie, sans avoir à s’y rendre.

Les partis turcs, en particulier l’AKP, ont donc mené une campagne massivement réussie dans des pays comme l’Allemagne, où la population turque est nombreuse.

Les tensions se sont exacerbées à l’approche du référendum d’avril 2016, au cours duquel la Turquie a décidé de supprimer le système parlementaire pour une présidence exécutive. L’Allemagne et d’autres pays européens ont empêché les représentants du gouvernement turc de faire campagne dans leur pays.

Le gouvernement de l’AKP a qualifié cela d’hypocrisie, affirmant que les groupes désignés comme terroristes, tels que le PKK kurde, étaient ouvertement autorisés à organiser des rassemblements, alors que les responsables turcs en avaient l’interdiction.

Des fonctionnaires turcs ont également accusé l’Allemagne d’abriter des gulénistes.

Dans un rapport de septembre, l’Office fédéral allemand des migrations et des réfugiés a indiqué qu’à ce jour 5 040 demandes d’asile avaient été rejetées sur les 8 547 présentées par des citoyens turcs en 2017.

Des fonctionnaires allemands ont également déclaré que 615 citoyens turcs munis de passeports diplomatiques et de service avaient également demandé l’asile, sans préciser s’ils étaient tous liés au mouvement de Gülen.        

Osmanen Germania prétend diriger, entre autres, des clubs de boxe et aider les jeunes d’origine turque à faire leurs devoirs scolaires.



Herbert Reul, ministre de l’Intérieur de Rhénanie-du-nord-Westphalie (Reuters)

Louanges de la part de la Turquie

Le seul lien direct établi jusqu’à présent entre le groupe et les autorités turques s’incarne en la personne d’un conseiller présidentiel turc – Ilnur Cevik – qui, en réponse à la question d’un média allemand, a fait l’éloge du groupe pour son action auprès de la communauté turque. 

Sevim Dağdelen, député du parti Die Linke et critique féroce de l’inaction perçue du gouvernement allemand à l’égard d’actes prétendument commandités par le gouvernement d’Erdoğan a, à plusieurs reprises, soumis au parlement des questions sur Osmanen Germania : il estime beaucoup plus profonds les liens de cette organisation avec le gouvernement turc.

Dans une question posée le 19 septembre, Dağdelen a interrogé le gouvernement fédéral au sujet d’une réunion tenue en août à Antalya, où Mehmet Bagci – qui se fait appeler président mondial d’Osmanen Germania – aurait rencontré des responsables de l’AKP.

Dans sa réponse, le gouvernement a indiqué qu’il était « au courant » de ces informations rapportées par les médias.

Dans une autre question, M. Dağdelen a demandé de quelles informations disposaient les autorités allemandes sur la création d’un réseau en Allemagne impliquant Osmanen Germania, les services de renseignement turcs et l’Union des démocrates turcs européens (UETD), considérée comme le bras de l’AKP pour son lobbying en Europe.

Dans sa réponse, le gouvernement a indiqué ne disposer d’aucune information autre que des reportages qui, dans les médias, évoquent l’existence d’un réseau de ce genre, mais être pleinement au courant de liens individuels entre Osmanen Germania et l’UETD, et que les membres d’Osmanen Germania agissaient en qualité de gardiens de la sécurité pendant des événements organisés par l’UETD.

En Allemagne, Osmanen Germania compte plus de 40 sections. Mais la majorité d'entre elles se trouvent dans la région la plus peuplée d’Allemagne, la Rhénanie-du-nord-Westphalie.

Reul, ministre de l’Intérieur de cette région, a déclaré qu’il s’agissait de l’un des gangs au développement le plus rapide, avec huit filiales dans ce seul État. Il a indiqué que le groupe était sous intense surveillance policière et que les sections d’Osmanen Germania dans d’autres États avaient également fait l’objet d’une descente de police, en rapport avec du trafic d’armes et de drogues.

Pour l’instant, ces forces restent relativement moins actives à l’extérieur de leur place forte de Rhénanie-du-nord-Westphalie.

Portée limitée

Devrim, citoyen allemand d’origine turque originaire de Hambourg, explique à MEE qu’Osmanen Germania est presque inconnu de la communauté turque du nord.

« J’ai lu quelques articles de journaux au sujet de certains des actes criminels qu’ils ont perpétrés dans la ville. Hormis cela, je n’ai jamais entendu personne en parler dans la communauté », souligne Devrim.

Leur rapide montée en puissance et leurs positions politiques affichées ont toutefois alimenté des craintes d’affrontements avec d’autres gangs dirigés par des Kurdes – des bandes turques ou allemandes d’extrême gauche.

« J’ai lu quelques articles de journaux au sujet de certains des actes criminels qu’ils ont perpétrés dans la ville »

-Devrim, habitant de Hambourg

Depuis 2016, des affrontements entre Osmanen Germania et certains groupes de la bande bikers les Hell's Angels ainsi qu’avec des bandes kurdes comme celle de Bahoz, réputée liée au PKK, ont été rapportés dans les médias allemands.

« Osmanen Germania, Bahoz et tous ces autres groupes de motards ne sont que des gangs criminels, rien d’autre », affirme Mertin.

« Tous ces drapeaux et ces affiliations politiques ne sont que prétextes pour se donner bonne conscience. Leur nationalisme et leur patriotisme ne servent qu’à dissimuler haine et racisme ».

Ni Osmanen Germania, ni le gouvernement turc n’ont commenté les allégations de Reul.

 

Traduit de l'anglais (original) par Dominique Macabies.