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Paris, une manifestation historique

Dès 12h, ils ont commencé à affluer. Des Parisiens, s’inscrivant dans la pure tradition française de la manifestation et décidés à montrer leur indignation après l’attentat contre Charlie Hebdo. Banderoles improvisées où on peut lire « Je suis Charlie », drapeaux français brandis, vieux numéro de Charlie Hebdo distribués, tout est bon pour afficher son soutien.
Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans les rues de Paris dimanche pour faire preuve d’unité nationale après les attaques meurtrières (AFP)

Choses vues et entendues

Des slogans reviennent, comme un cri de ralliement : « vive le vivre ensemble », « le Français est tissu de migrations », « même pas peur », « je suis tout le monde », « nous sommes Charlie et tous les autres ». Des exemplaires de Charlie hebdo sont présentés sous la forme de rouleaux sacrés, comme un ultime hommage facétieux au féroce esprit antireligieux du journal satirique.

Tous les manifestants ne lisaient pas forcément Charlie Hebdo. Mais certains y ont affuté leur conscience politique. Augustin, 29 ans, responsable d’association, qui brandit une banderole géante avec une reproduction du dessinateur Charb, précise : « J’étais lecteur régulier de Charlie. Je n’étais pas toujours d’accord avec eux, mais leur côté poil à gratter était indispensable. Même entre eux ils n’étaient pas d’accord, et j’aimais bien cet esprit ».

A 13h, la place de la République se remplit lentement. La statue colossale en bronze de Marianne est déjà prise d’assaut, des gens se hissant avec des drapeaux français, quelques drapeaux malien, algérien, tunisien, marocain et israélien. Dans la foule, on parle français mais on saisit aussi des mots en portugais, chinois, anglais, arabe. La Marseillaise scandée, reprise en cœur sur la place, avec en écho quelques youyous.

Un groupe de retraités observe un peu en retrait : « Il y a là un juif américain avec une marocaine musulmane, chaperonné par moi, un français basque », s’amuse Michel.

Laura, étudiante italienne, au téléphone avec sa famille, leur explique ce qu’elle voit. Elle précise : « Je suis là pour soutenir tout le monde. C’est une question d’humanité. Je suis là aussi en tant qu’Européenne. Cela pourrait se passer partout ailleurs.

Des cordons de CRS sont applaudis, on entend ici et là « merci la police ». Un stand improvisé propose du thé à la menthe au passant tandis qu’un commerçant avec kippa sort de son bar pour offrir le café aux policiers.

Au milieu de la foule, un homme qui vend le journal L’Humanité afin d’en reverser le profit à Charlie Hebdo est pris d’assaut. Un jeune garçon d’une dizaine d’années achète le numéro, le rapporte avec fierté à ses parents et entonne aussitôt le slogan « on est tous Charlie ».

La foule bloquée pendant une heure à République s’amuse, avec cet esprit gouailleur très parisien. Des blagues fusent : « Il a plu donc Hollande ne doit pas être loin », allusion au fait que le président a la réputation de faire pleuvoir partout où il passe. « Tu crois qu’il viendra avec Julie Gayet ? » ironise Delphine, venue de banlieue parisienne avec ses amies. 

Un débat s’improvise entre trois hommes d’une soixantaine d’années  autour de la notion d’identité française : « Moi je suis tunisien et j’ai appris le coup de ‘'mes ancêtres les gaulois’’ ». « Moi je suis descendant d’envahisseurs normands », s’amuse un autre. Une femme surenchérit : « Moi je suis une petite-fille d’immigré italien », « Et moi d’origine espagnole », ajoute son amie.

 « On est tous français maintenant, et ça il ne faut pas qu’on l’oublie », conclut l’un des manifestants. Puis le débat vient sur le terrain de la géopolitique : « On n’aurait pas dû aller en Libye. On vend des armes et ensuite on se retrouve avec des attentats. »

Ahmed, ingénieur d’une trentaine d’années, remarque : « D’habitude on ne se parle pas, là on se parle, ça fait du bien. On se tient chaud ».

Acia Benberkat, secrétaire générale de l’association Franco-Algériens Républicains Rassemblés et professeure d’anglais, brandit une pancarte « musulman indigné » sous les applaudissements. Elle essaie de hisser toujours plus haut sa pancarte improvisée malgré un évident mal au bras. Acia murmure, comme pour elle : « C’est un jour historique ».

Le cortège s’ébranle enfin boulevard Voltaire. Sur la tracée de la manifestation, une Marianne géante, blessé au front mais brandissant un couteau contre des corbeaux menaçants, lesquels symbolisent les menaces contre la République, connait un vif succès. La foule applaudit avec des cris de joie quand la Marianne de carton-pâte les repousse avec force.

Inquiétudes pour le vouloir vivre-ensemble

Dans cette ambiance d’unité affichée, certains manifestants s’inquiètent toutefois des dangers qui menacent encore, selon eux, le vouloir vivre-ensemble en France.

« Il y a un mauvais climat depuis quelque temps en France. Un très mauvais climat. J’ai peur pour l’avenir, même si ce que je vois aujourd’hui me rassure, mais un peu seulement » regrette Véronique, 51 ans, directrice de centre de loisirs.

Sonia et Jocelyne, juives françaises d’une cinquantaine d’années, venues avec leurs filles adolescentes, dénoncent les attaques contre les juifs français : « Il y a trop eu de laxisme en France. Nous les Juifs de France, on a peur. On a banalisé les attaques. C’est comme si c’était devenu normal qu’on s’attaque à nous. Mais on est venues pour dire qu’on est tous ensemble et pour les victimes aussi, pour leur mémoire ».

Karim et Hamida, la trentaine, venus avec leurs deux garçons, s’inquiètent quant à eux de l’islamophobie qu’ils disent ressentir de plus en plus : « On est là pour la fraternité. On est choqué évidemment par ces derniers jours mais on veut dire qu’il faut éviter tout amalgame ». Un passant intervient : « On est là pour exorciser ». Karim et Hamida approuvent avec force.

Hajere, 31 ans, dessinatrice franco-tunisienne, pose avec une banderole célébrant l’héroïsme du jeune employé de l’épicerie, Lassané Bathily, qui a caché des otages à l’hypermarché casher de Vincennes : « Je suis là pour celui qui a sauvé les quinze personnes. Lui est un vrai musulman. Il mérite la légion d’honneur. Ces tueurs ne sont pas de vrais musulmans. On a dû les endoctriner. Il y a trop de zones d’ombres, je ne comprends pas. Soit ce sont des fanatiques, soit ce sont des mercenaires. »

Arborant une écharpe tricolore d’élu, Christophe Dietrich a tenu à venir avec sa fille âgée de 10 ans. Ce maire de Laigneville, dans le département de l’Oise, est aussi policier de métier : « Je suis là à plusieurs titres. Je suis maire, policier et sapeur-pompier bénévole. On nous a mis en garde sur les réseaux sociaux de ne pas venir, par référence au 11 septembre, car nous sommes le 11 janvier. Je voulais venir avec ma fille Axelle parce que c’est là comme une catharsis collective. Cette peur collective, il faut la déloger. Il nous faut montrer que nous sommes plus forts ensemble que désunis. J’ai peur qu’on le paie sinon dans les urnes. Il faut que les politiques réagissent bien, eux aussi en cohésion : ils ne doivent plus s’arrêter aux débats stériles. La France est au bord de la rupture, mais on peut se ressaisir pour plus de cohésion. »

Adèle, jeune dentiste, observe à son tour : « On va devoir s’habituer à manifester, parce que ça va être difficile en 2017, si le FN passe. »

Des invités controversés

Une cinquantaine de chefs d’Etat étaient présents lors de cette manifestation. Parmi eux, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, avec son ministre des affaires étrangères  Avigdor Lieberman. sont aussi présents le Président palestinien Mahmoud Abbas, le Roi de Jordanie Abdallah II et la Reine Rania, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, la Présidente du Kosovo, le Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu et le Président ukrainien Petro Porochenko.

Dès la veille ont circulé des appels à ne pas manifester en raison de la présence de certains invités controversés. « Mariano Rajoy, le néo-franquiste qui voulait ôter aux Espagnoles le droit à l'IVG, Viktor Orban, promoteur de lois racistes et persécuteur des Roms, Petro Porochenko, l'allié des néo-nazis, Ahmet Davutoğlu, qui embastille les journalistes et soutient Daesh contre les Kurdes et maintenant Ali Bongo », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux.

Le site d’information Algérie Focus avait ironisé quant à lui sur la présence à Paris du ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra : « Les marches et manifestations publiques sont interdites en Algérie, mais les ministres algériens ont le droit de marcher dans les rues de… Paris ! ».

Samia Hathroubi, coordinatrice européenne de la Foundation for Ethnic Understanding, ONG oeuvrant pour la coexistence pacifique entre les religions, précise à Middle East Eye : « On y est allé malgré tout. Des gens venus de Grande-Bretagne, d’Italie, des rabbins, des imams, sont venus pour nous soutenir. On voulait faire un plébiscite par nos pieds, marcher pour le vivre ensemble. Mais cette récupération par des gens qui viennent souiller notre marche citoyenne, ça nous met en colère. On a marché pour leur montrer que cette indignation ne leur appartient pas. On n’a pas marché derrière eux, mais après eux ».