Aller au contenu principal

Premiers signes de malaise entre l’Égypte et l’Arabie saoudite

Le Président Sissi joue à l’équilibriste avec la politique étrangère fluctuante de l’Égypte, et les Saoudiens risquent de prendre leurs distances
Le roi saoudien Salmane ben Abdelaziz en conversation avec le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors de sa visite à Riyad le 1er mars dernier (AFP/HO/SPA)

Des signes de tension entre l’Arabie saoudite et l’Egypte autour de leurs politiques respectives au Moyen-Orient sont apparus récemment lors d’une dispute ayant éclaté dimanche dernier durant le sommet de la Ligue arabe, au complexe touristique égyptien de Charm el-Cheikh.

A cette occasion, le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a demandé la lecture publique d’une lettre écrite par le Président russe Vladimir Poutine, provoquant la colère du ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud al-Fayçal, qui en a vivement critiqué le contenu.

Dans cette lettre, Poutine se prononce contre les attaques menées par les Saoudiens au Yémen et appelle à « la résolution pacifique de tous les problèmes qui affectent le monde arabe, sans aucune interférence externe ».

Saoud al-Fayçal a répondu en accusant Poutine d’hypocrisie, rétorquant que le dirigeant russe « parle des problèmes du Moyen-Orient comme si la Russie n’y contribuait aucunement », et d’ajouter que la politique de Moscou « est la cause majeure des atrocités endurées par le peuple syrien ».

Contrairement à la dernière réunion de la Ligue arabe, aucun représentant de l’opposition syrienne n’était présent, ce que certains ont interprété comme un pas supplémentaire vers le rapprochement de l’Egypte avec la Russie, qui soutient le régime du Président syrien Bachar al-Assad.

Guerre des médias

Les déclarations officielles effectuées des côtés saoudien et égyptien ne reflètent pas l’existence de divisions entre les deux Etats. Riyad a maintenu son soutien financier au Caire depuis le renversement du Président élu, Mohamed Morsi, le 3 juillet 2013.

Cependant, d’importantes personnalités médiatiques des deux pays se sont engagées depuis peu dans une série de polémiques publiques mettant à nu des divergences entre les politiques nationales respectives qui ne sont pas officiellement admises.

Un certain nombre de présentateurs de chaînes télévisées privées critiquent Riyad de plus en plus ouvertement depuis l’accession au trône, en janvier dernier, du roi Salmane après le décès du roi Abdallah, connu pour son soutien au Caire.

Les opposants égyptiens au roi Salmane avaient exprimé leur mécontentement face au rapprochement entre Riyad et Ankara à la suite d’une visite récente du Président turc Recep Tayyip Erdogan, ouvertement favorable à Morsi.

La visite indiquait pour certains un changement dans la politique étrangère de l’Arabie saoudite.

Tournant dans la politique étrangère saoudienne

« L’Arabie saoudite n’est plus "obsédée" par les Frères musulmans, et d’autres Etats du Golfe devraient en faire autant », a déclaré le chroniqueur saoudien bien informé et directeur général de la chaîne de télévision Alarab, Jamal Khashoggi.

Celui-ci a reconnu que les priorités de l’Arabie saoudite en matière de politique étrangère ont été redéfinies et que Riyad se concentre désormais sur les menaces grandissantes que représentent Daech et l’Iran.

Entre-temps, des commentateurs égyptiens ont appelé à un resserrement des relations avec l’Iran et la Syrie, dont les gouvernements sont soutenus par la Russie. Moscou a déjà renforcé ses liens avec le Président égyptien Sissi.

Certains commentateurs, tels qu’Ibrahim Issa et Yousef al-Hussaini, ont été particulièrement virulents à l’encontre de la politique de l’Arabie saoudite sous le roi Salmane, et dernièrement au sujet du Yémen, leur valant ainsi la critique de Jamal Khashoggi qui a accusé les médias égyptiens de n’être que les porte-paroles « du régime ». 

Face à cette accusation, Yousef al-Hussaini a conseillé avec ironie au chroniqueur saoudien de prendre exemple sur les médias des Emirats arabes unis dans l’analyse des affaires égyptiennes.

Frictions au sujet de la Syrie

Alors que certains observateurs accusent les deux personnalités médiatiques d’être aux ordres du Président égyptien Sissi en propageant ses opinions sans les lui attribuer, ce que des fuites de conversations privées dans les médias avaient également suggéré, d’autres prétendent que ces positions reflètent fidèlement la pensée de la gauche égyptienne.

« Les médias égyptiens offrent une grande variété de points de vue et d’opinions » a déclaré à MEE Mohammed Mohsen Abo el-Nour, analyste politique et chercheur en relations internationales et affaires iraniennes, ajoutant que la gauche égyptienne a traditionnellement été anti-saoudienne.

Cependant, el-Nour fait également remarquer que même si Le Caire bénéficie encore largement du soutien de Riyad, comme le montre la participation du roi Salmane en personne au sommet de Charm el-Cheikh, l’adoption par l’Egypte d’une « position neutre par rapport au conflit en Syrie pourrait causer des frictions avec ses partenaires du Golfe ».

« Le roi Salmane a réorienté la politique étrangère de l’Arabie saoudite, [visant] notamment le rétablissement de l’équilibre de la sphère sunnite afin de contrer la sphère chiite, dirigée par l’Iran », a ajouté Mohammed Mohsen Abo el-Nour.

Le Caire-Moscou : un retour au nassérisme ?

Le rapprochement entre l’Egypte et la Russie a été attribué à un certain nombre de facteurs, et les analystes mettent en garde contre le risque de vouloir exagérer les implications d’une relation plus étroite entre Le Caire et Moscou.

« Le Président égyptien Sissi aimerait se présenter comme le nouveau [ancien Président égyptien Gamal Abdel] Nasser, dont la force militaire reposait largement sur les armements soviétiques », a commenté à MEE Peter Oborne, ancien directeur de la rubrique politique du quotidien The Daily Telegraph.

Le Président égyptien essaie de paraître indépendant vis-à-vis de l’Occident, mais Washington tout comme Moscou soutiennent  la « guerre contre la terreur » de Sissi, en particulier dans la péninsule du Sinaï, a ajouté Peter Oborne, citant d’anciens points d’accord entre les Etats-Unis et la Russie, y compris en ce qui concerne la guerre en Tchétchénie.

« L’éducation militaire du Président Sissi a été influencée par les Américains et non par les Russes », a expliqué à MEE Kal Abraham, un analyste basé à Londres, ajoutant que « l’objectif de courtiser Moscou ne vise qu’à rendre Washington jaloux et obtenir ainsi un soutien plus déterminé des Etats-Unis ».

Si cette analyse se révèle correcte, la prise de position conciliante du Président égyptien face à Moscou et sa politique de « diversification » des fournisseurs d’armes illustrée par les achats effectués par l’Egypte auprès de la France et de l’Allemagne semblent avoir fonctionné.

Les Etats-Unis suspendent le gel de la livraison de F-16 à l’Egypte

La Maison Blanche a annoncé mardi la suspension du gel des livraisons d’une douzaine d’avions F-16 à l’Egypte, qui avait été mis en place suite à l’éviction de Morsi et à la répression sanglante des manifestations de 2013 par le nouveau gouvernement.

Selon Mohammed Mohsen Abo el-Nour, l’industrie militaire égyptienne dépend principalement des Etats-Unis pour le remplacement de pièces d’équipement et d’artillerie.

Le communiqué américain a été diffusé au moment où Amnesty International publiait un rapport sur la peine de mort en 2014 plaçant l’Egypte au deuxième rang mondial après le Nigéria quant au nombre de condamnations à mort prononcées, 509 au total, bien que Le Caire n’ait procédé qu’à une seule exécution jusqu’à présent.

L’annonce de Washington fait également suite à un rapport récemment publié par la Commission européenne critiquant le bilan du Caire en matière de droits de l’homme et de libertés individuelles, tout en rappelant que l’Egypte demeure « un partenaire majeur en matière de politique étrangère ».

« L’Egypte n’a fait que des progrès limités […] concernant notamment la mise en place d’une démocratie solide et durable », peut-on lire dans le rapport de l’UE sur les pays du voisinage, qui condamne « les restrictions exercées par le gouvernement du Caire sur la société civile et toute manifestation pacifique » ainsi que son « application continue de la peine capitale ».

Certains observateurs remarquent que la volonté réitérée par les autorités officielles du Caire de combattre la menace terroriste est une des raisons pour lesquelles certains Etats sont prêts à ignorer les violations des droits de l’homme. Les Egyptiens sembleraient également s’être assuré le soutien des pays du Golfe en raison de la crainte grandissante de ces derniers de voir l’influence des Frères musulmans se propager chez eux.   

Le vent du changement au Yémen

Toutefois, alors que la peur générée par les Frères musulmans se serait estompée au sein de la nouvelle cour de Riyad face à l’expansion de Daech et à l’influence accrue que revendique l’Iran dans la région, Le Caire semble vouloir se faire bien voir de l’Arabie saoudite en offrant un soutien rapide aux opérations saoudiennes menées au Yémen.

La manœuvre égyptienne semble montrer un changement de politique envers le Yémen par rapport aux relations secrètes, exposées par certain rapports, entre Le Caire et des représentants de la milice houthie soutenue par l’Iran, dans le but de contrecarrer l’influence du parti yéménite al-Islah, affilié aux Frères musulmans.

Les Saoudiens, à leur tour, ont fait marche arrière par rapport à leur politique initiale – conçue sous le roi Abdallah – dont le but était de contrer l’influence d’al-Islah, et ont finalement établi le contact avec le parti yéménite. 

L’établissement d’une ligne de communication entre l’Arabie saoudite et le parti al-Islah précède la visite prévue par le Hamas à Riyad, au grand déplaisir du Caire. La visite aura lieu au moment même où les relations entre le mouvement palestinien et l’Iran ont peine à retrouver l’entente maximale atteinte avant le soulèvement syrien, débuté en mars 2011. Celui-ci est soutenu par le Hamas et les Saoudiens alors que l’Iran et la Russie appuient férocement le gouvernement du Président Assad.

Une force arabe unie souffrant de « profonds différends »

Une autre source probable de désaccords entre Saoudiens et Egyptiens à l’avenir est la proposition faite récemment par le Président égyptien aux vingt-deux membres de la Ligue arabe d’établir une force conjointe, et ce malgré l’accueil initialement favorable de cette idée par Riyad.

« La notion d’une force militaire arabe réellement unie demeure encore une aspiration plutôt qu’une réalité », a déclaré à l’AFP Frederic Wehrey, expert au sein de l’organisation Carnegie Endowment for International Peace, ajoutant que celle-ci fait face à « la méfiance politique des Etats [membres] ».

L’opinion de Frederic Wehrey est partagée par James Dorsey, spécialiste du Moyen-Orient à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour.

« Je doute que cette force soit suffisamment solide », a déclaré James Dorsey à l’AFP. « Malgré l’unité proclamée, d’importants différends perdurent entre les Etats arabes. »


Traduction de l'anglais (original).