Aller au contenu principal

Prêt pour un comeback : le Palestinien Dahlan a « le pouvoir mais pas la popularité »

Dahlan – avec les liens étroits qu’il entretient avec l’Egypte et les Emirats arabes unis, plus sa fortune personnelle de 120 millions de dollars – pourrait constituer une menace pour la direction actuelle de la Palestine
20 Juin 2007 : le parlementaire palestinien, Mohammed Dahlan, anciennement chef de la sécurité du Fatah à Gaza, reçoit des personnalités religieuses, dans son fief de Ramallah en Cisjordanie (AFP)

Lorsqu’en avril de cette année, un tribunal de Ramallah a blanchi l’homme politique palestinien, Mohammed Dahlan, des accusations de corruption qui pesaient sur lui, Sevag Torossian, l’un des membres de son équipe juridique, a qualifié la décision de la cour de « grande victoire pour l’avenir politique de la Palestine ».

La réaction prophétique de Torossian à cette décision de justice s’inscrit dans une série de faits indiquant que l’ancien homme fort du Fatah – exclu du parti et exilé aux Emirats arabes unis depuis 2011 – est en train de se positionner pour faire son comeback sur la scène politique de la Palestine.

Pour le professeur Sufian Abou Zaida, collègue et confident de Dahlan, « il ne fait aucun doute » que le retour de Dahlan à Ramallah est imminent. Il a déclaré que Dahlan possède tout le « charisme » nécessaire pour jouer un rôle de premier plan en politique palestinienne. Abou Zaida souligne que les relations que Dahlan entretient avec les EAU et l’Egypte  attestent de son poids politique, et de la véritable menace qu’il représente pour la direction actuelle de la Palestine, et pour le président Abbas en particulier.

« Sissi l’aime. Mohammed ben Zayed l’aime aussi. Ils lui font tous les deux confiance. Ils le soutiennent, même dans sa bataille électorale avec Abbas. Il est porté par l’argent des Emirats et la puissance de l’Egypte. Que lui faut-il de plus ? »

Abou Zaida, comme le professeur Ghassan Khatib, vice-président de l’université de Birzeit et homme politique à la retraite, conviennent ensemble que Dahlan a acquis un poids politique redoutable grâce aux relations développées avec l’Egypte, les Emirats arabes unis et même le Hamas. « Personne ne peut dire que Dahlan n’a pas de pouvoir », affirme Abou Zaida. Cependant, si le professeur Khatib concède que Dahlan est effectivement devenu un acteur important dans la région, il ne croit pas pour autant que Dahlan jouisse de la même –et indispensable – popularité. « Il a du pouvoir, certes, mais il n’est pas du tout populaire ... Là où ça compte, Dahlan n’a même aucune popularité », estime le professeur Khatib.

Le candidat de la continuité

Les ardents adversaires de l’Autorité palestinienne actuelle seraient ravis d’un changement de dirigeant, mais ne voient pas Dahlan remplacer Abbas. On ne le perçoit pas comme une alternative à la présidence d’Abbas : plutôt comme une décevante continuation de la même politique.

« A mes yeux », explique le Dr Sattar Kassem, professeur de sciences politiques à l'université An-Najah de Naplouse qui s’est également présenté aux dernières élections présidentielles en Palestine comme candidat indépendant, « Abou Mazen et Mohammad Dahlan c’est bonnet blanc, blanc bonnet. Si Dahlan prend la direction du Fatah, il se battra contre le Hamas et collaborera avec les Israéliens ».

Le professeur Kassem est du même avis que Grant Rumley, analyste politique palestinien basé à Washington, qui estime que Dahlan se contenterait de « ne pas faire de vagues ». Dahlan n’offre guère d’espoir aux Palestiniens qui espèrent voir une nouvelle direction imprimer au parti une nouvelle trajectoire politique. « Il va s’arranger avec les Israéliens », suggère Rumley, « et coopérer avec les Américains ». Et il ajoute : « avec tous les autres casse-tête au Moyen-Orient, les Etats-Unis ne lui demanderont sans doute rien de plus que ne pas faire de vagues, ce qui explique pourquoi la candidature d’un Dahlan pourrait les séduire ».

Le programme politique de Dahlan et les points sur lesquels il pourrait se démarquer de la direction actuelle de l’Autorité palestinienne, ou même d’un autre candidat, se  limitent à continuer de prendre des mesures unilatérales sur la scène internationale, suggère le Professeur Khatib à Birzeit.

« Quelle que soit leur étiquette, les candidats sortent tous du même moule, et ont la même façon de penser », affirme Khatib. « Leur chemin est déjà tout tracé, et les limites clairement définies par Israël. La seule marge de manœuvre des présidents en exercice est celle dont dispose la direction actuelle : jouer un rôle sur la scène internationale ».

Bien qu’Abou Zaida prétende que Dahlan a le soutien de l’AP, le professeur Khatib estime que Dahlan aurait bien du mal à se forger un large soutien au sein de l’AP, pourtant indispensable à l’obtention d’un poste important. « Quiconque ambitionne de diriger le pays a besoin d’être issu du Fatah, ou d’être acceptable à ses yeux », a-t-il indiqué ; avant d’ajouter : «  mais Dahlan a un gros problème avec le Fatah, surtout en Cisjordanie ».

Le passé politique de Dahlan est hanté par une série de squelettes dans le placard, qui réapparaissent régulièrement. En 2007, il a été évincé de son poste de chef de la sécurité du Fatah dans la bande de Gaza, quand le grand rival, le Hamas, a vaincu le Fatah dans la bande côtière. En 2011, soupçonné de corruption, et accusé d’avoir participé à la préparation d’un coup d’Etat contre le président Abbas, il a été exclu du parti.

Au sein de l’AP, une latente mais véhémente opposition à Dahlan est toujours prête à resurgir. Le porte-parole des services de sécurité de la Palestine, le général de division Adnan Damiri, par exemple, a dit à MEE que Dahlan est « politiquement mort en Palestine », tandis que le gouverneur de Naplouse, Akram Rajoub ajoutait que l’un des atouts politiques de Dahlan c’était de bien savoir battre en retraite.

« Dahlan est bon pour s’enfuir et pour se cacher. D’abord, il s’est enfui de la bande de Gaza, ensuite de la Cisjordanie. Dans le passé, il s’est dressé contre Arafat ; et maintenant contre Abou Mazen. Si je pense qu’il représente une alternative viable pour l’Autorité palestinienne ? La réponse est non. »

Le pouvoir sans la popularité

Dahlan n’a guère de soutien populaire, explique le Dr Khatib, qui conduit également des sondages dans son poste pour le centre de médias et communication de Jérusalem. Il s’avère que Dahlan est « très impopulaire auprès des Palestiniens, des militants, et tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Fatah ».

« A Gaza, les sondages sur Dahlan pointent une certaine popularité. Mais Gaza ne compte pas dans l’équation parce que c’est une région contrôlée par le Hamas. Le soutien dont il jouit à Gaza ne l’aide pas beaucoup en Cisjordanie. Là où ça compte, Dahlan n’a pas la moindre popularité. Dans les sondages, c’est l’affaire de même pas 1 %. Il a du pouvoir, mais aucune popularité ».

En mars 2014, suite aux accusations de corruption du président Abbas contre Dahlan, un sondage effectué par le Centre palestinien pour la politique et la recherche (PCPSR) a montré qu’à peine 7 % des électeurs  pensent que les accusations portées contre lui étaient fausses, quand bien même il en a été blanchi ultérieurement. Un sondage du centre de médias et communication de Jérusalem donne le même résultat.

Trois mois plus tard, un sondage du PCPSR sur la façon dont le grand public perçoit la nomination éventuelle d’un adjoint au président Abbas – a montré que Dahlan faisait partie des candidats les moins populaires : loin derrière Marwan Barghouti, Rami al Hamdallah, Saeb Erikat ; et à égalité avec Mustafa Barghouti.

Le danger du vide

Les partisans de Dahlan que MME a approchés en Cisjordanie ont refusé de dire ouvertement pourquoi ils pensent que l’exilé de Gaza est le mieux à même de prendre le relais du leader. Malgré notre assurance d’anonymat, ils craignent des représailles par les forces de sécurité de l'Autorité palestinienne.

« L’autorité, la direction, a été si impitoyable envers Dahlan et toute personne associée de près ou de loin qu’on a peur de s’exprimer en sa faveur. Voilà pourquoi personne ne vous parlera à visage découvert ». Abou Zaida a confié à MEE que sa voiture avait été fusillée de vint balles après qu’il ait critiqué publiquement la façon dont le président Abbas avait traité Dahlan.

Comme le dit le professeur Khatib, « Maintes fois, des personnes soupçonnées de liens avec Dahlan l’ont payé très cher. C’est très dangereux d’être associé à Dahlan ». A Washington, Rumely précise que cette menace s’étend aux membres actifs de l’Autorité palestinienne, où tout soutien public à Dahlan risque de coûter leur poste aux cadres du parti ; et de conclure : « On a du mal à évaluer le soutien en faveur de Dahlan, tant en qualité qu’en quantité : on ne connait pas le nombre de ses partisans, ni jusqu’où ils sont prêts à rouler pour lui ».

D’après Katib, « La vraie question à poser c’est ce qui se passera après le départ [d’Abbas]. C’est une affaire grave, à mon avis ; les Palestiniens devraient y réfléchir très sérieusement ou s’y préparer. Pour l’instant, personne ne songe à s’y préparer. Personne de prévu pour assurer l’intérim, aucun système de succession, aucune disposition officielle – si ce n’est des individus qui agitent des factieux qui, le moment venu, s’affronteront pour prendre le pouvoir : et ça, c’est très dangereux ».

Traduction de l'anglais (original) par Dominique Macabies.