Qui est responsable de la crise monétaire en Turquie ? C’est la question que tout le monde se pose

Qui est responsable de la crise monétaire en Turquie ? C’est la question que tout le monde se pose

#Turquie

Dans les rues d’Ankara et d’Istanbul, MEE a rencontré des Turcs et leur a demandé qui était à l’origine de la catastrophe monétaire

Un marchand vend des fruits dans un bazar d’Istanbul le 14 août (Reuters)
Ece Goksedef's picture
16 août 2018
Last update: 
Friday 17 August 2018 5:08 UTC
Last Update French: 
17 août 2018

ANKARA – Dans la capitale turque, il n’y a qu’un seul sujet sur toutes les lèvres : la crise monétaire.

Après plusieurs jours durant lesquels la livre semblait ne jamais pouvoir cesser de plonger, la monnaie turque s’est quelque peu stabilisée lundi et mardi, bien que la Turquie et son économie ne soient certainement pas sorties d’affaire.

Le président Recep Tayyip Erdoğan se montre très clair quant il s’agit de désigner les responsables de la crise : les États-Unis, qu’il accuse d’avoir poignardé la Turquie dans le dos en doublant les prix de l’acier et de l’aluminium à un moment où Ankara avait le plus besoin de soutien économique.

Mardi, le président a poursuivi sa rhétorique enflammée en promettant de boycotter tous les produits américains. « S’ils ont des iPhone, il y a des Samsung de l’autre côté », a-t-il déclaré, en référence au téléphone du géant américain Apple et à la grande marque d’électronique sud-coréenne.

Des mots forts

Dans les rues d’Ankara, les mots d’Erdoğan semblent gagner du terrain dans certains cercles.

« Eh bien, je ne comprends pas grand-chose à l’économie mais je peux voir que les États-Unis essaient de nous piéger », relève pour Middle East EyeHarun Arslan, un agent de sécurité âgé de 55 ans travaillant dans un centre commercial animé du centre-ville. « Notre président est très fort et ils n’aiment pas ça, ils veulent le voir s’incliner devant les États-Unis. »

« Je ne vois aucune différence pour le moment, j’ai du travail, ils peuvent toujours me payer, alors je ne pense pas que ce soit aussi grave que la crise précédente », ajoute-t-il. « Je veux dire que nous n’avons pas besoin d’écouter ce qu’ils disent. Nous devrions nous en tenir à notre position honorable. »



Des habitants échangent de l’argent dans un bureau de change d’Istanbul, le 13 août 2018 (Reuters)

Ces propos optimistes ont trouvé un écho dans ceux de Tolga Aslan, un chauffeur de taxi qui a soutenu son pays et son président durant son ascension au sommet.

« Je pense que la vraie raison des problèmes de notre économie est que notre président tient tête à ceux qui veulent nous nuire. Tous les pays et les dirigeants étrangers qui veulent détruire notre pays sont responsables de la chute de la livre. Mais cela me va, même si le dollar monte à dix livres (1,50 euro), je pense que notre président fait ce qu’il peut faire de mieux. »

« Eh bien, je ne comprends pas grand-chose à l’économie mais je peux voir que les États-Unis essaient de nous piéger »

– Harun Arslan, agent de sécurité

« Je pense que tout redeviendra normal s’il n’abandonne pas, jamais. Ils abandonneront à un moment donné, nous n’avons pas besoin de les écouter », ajoute Aslan, 30 ans.

« En tant que pays, nous avons connu ces choses auparavant, pendant les années 1970. Nous avons attendu dans des files pour du pain, mais nous n’avons jamais abandonné. Debout, nous sommes devenus de plus en plus forts. Nous deviendrons encore plus forts si nous n’abandonnons jamais. »

Alors que la fierté pouvait se lire sur le visage d’Aslan, un de ses jeunes collègues affirme depuis son taxi qu’il est d’accord avec lui. Un autre chauffeur, plus âgé, s’est éloigné en râlant, irrité par leur amour pour le président.

Une économie vacillante

À Istanbul, Gülcan Karakoç, une comptable de 39 ans, travaille dans une imprimerie ancienne de la vieille ville historique. Bien qu’elle partage le point de vue d’Aslan selon lequel Washington est responsable, elle se montre plutôt circonspecte quant à la capacité de l’économie à résister à la pression.

« Ils ont ouvert une guerre économique contre la Turquie. Nous connaissions déjà une mauvaise situation économique, qui déclinait lentement. [Le président américain Donald] Trump s’en est rendu compte et a entamé la guerre économique pour que celle-ci empire encore », souligne-t-elle.

« La situation déjà mauvaise de notre économie était due au fait que nous ne produisons pas assez, que nous ne faisons que consommer.Nous devons tous faire ce que nous sommes censés faire pour résoudre le problème », insiste-t-elle en faisant référence de manière appuyée aux grandes entreprises et aux riches businessmen pour qui les dollars pleuvent.

Gökçe Dinçer, une vendeuse de 37 ans originaire de Kırklareli, une ville du nord-ouest du pays, a reconnu que l’économie était dans une situation désespérée avant le début de la chute de la livre.

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« Nous avions déjà une économie faible qui ne dépendait que des exportations et ne se focalisait pas sur la production », affirme-t-elle.

Cependant, pour Dinçer, qui envisage d’ouvrir très prochainement son propre magasin de cosmétiques, le coupable de la dernière dépression économique est Erdoğan lui-même plutôt que son homologue américain.

« La raison de la chute de la livre est le choc entre la politique étrangère de la Turquie et les politiques des autres pays. Les dirigeants turcs prennent de mauvaises initiatives et se livrent à de l’intimidation, ce qui a un impact négatif sur la livre », argumente-t-elle.

« Je pense que la valeur de la livre ne pourra être normalisée qu’avec une meilleure politique étrangère. Et après cela, nous devrons investir dans des capacités de production à long terme. »

Une entreprise risquée

Bien que les diatribes verbales d’Erdoğan puissent plaire à de nombreuses personnes en Turquie, d’autres y voient un risque.

Deniz Bulut, propriétaire d’un restaurant, estime que si Erdoğan arrête de parler, une première étape sera franchie pour que la livre retrouve sa valeur.

« Les politiques économiques sont mauvaises car notre politique financière n’est pas gérée par des personnes qualifiées »

- Bahadır Erşık, graphiste

« Je pense que c’est à cause du président que le dollar gagne en valeur face à la livre. Il parle trop et chaque fois qu’il parle, il défie quelqu’un ou quelque chose et notre livre perd de sa valeur. Mon activité ne cesse d’empirer, je peux encore survivre mais s’il continue de parler comme cela, je ne sais pas ce qui va se passer », témoigne-t-elle.

Bulut, qui dirige l’affaire avec sa famille depuis plus de cinq ans, raconte qu’elle et ses proches pensent qu’Erdoğan le fait exprès : « Si vous voyiez que la livre plonge en suivant le même chemin, vous changeriez de politique. Mais il ne le fait pas. Alors cela doit être fait exprès, mais je ne sais pas quel est le but ici. »



Des passants déambulent dans une rue du centre d’Ankara, le 13 août 2018 (Reuters)

Père de trois garçons, Bahadır Erşık, un graphiste de 46 ans, attribue également l’instabilité à Erdoğan et à ses politiques, tout en qualifiant le système politique de « régime d’un seul homme ».

« Les investisseurs étrangers fuient la Turquie à cause de l’instabilité politique sous le régime d’un seul homme. »

Selon Erşık, la décision d’Erdoğan de nommer son gendre Berat Albayrak comme trésorier et ministre des Finances a été un désastre et a uniquement contribué à renforcer le manque de confiance des marchés étrangers dans l’économie turque.

« Les politiques économiques sont mauvaises car notre politique financière n’est pas gérée par des personnes qualifiées », indique-t-il.

« Ce chemin négatif ne s’arrêtera que lorsque la stabilité et la fiabilité reviendront dans le pays. Lorsque le règne d’un seul homme sera terminé et que des personnes crédibles et qualifiées commenceront à gérer la politique économique, nous reviendrons à la normale. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.