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Récit d’un passeur : comment un homme a aidé des Irakiens à fuir l’État islamique

Les forces de sécurité autour de Hawija ont rapporté qu’environ 20 000 personnes ont fui au cours des derniers mois en dépit des menaces d’exécution
Des Irakiens fuient Hawija, à 60 km de Kirkouk, suite à la progression du groupe État islamique (AFP)

AMMAN – Au milieu des rumeurs d’offensives imminentes de la coalition contre l’État islamique dans le nord-est de l’Irak, on rapporte de plus en plus que des personnes tentent de fuir le district de Hawija, dans l’est de l’Irak.

Ceux qui parviennent à atteindre les zones contrôlées par les peshmergas ou l’armée irakienne parlent de faim, de violents passages à tabac et d’une marche terrifiante vers la liberté. Ceux qui sont surpris en train de fuir seraient exécutés tandis que leurs amis et leurs voisins se verraient ordonner de se repentir.

Malgré ces risques, le commerce du passage de clandestins est florissant ; il permet aux habitants désespérés de Hawija d’être transportés secrètement à l’extrémité du territoire de l’État islamique, déposés dans l’obscurité et dirigés vers les lignes de front des peshmergas.

Cela témoigne du désespoir de personnes qui essaient de survivre sous un double assaut : le règne violent de l’État islamique, et une économie paralysée et coupée du monde extérieur. La guerre et les blocus contre le groupe État islamique ont décimé l’industrie. Les emplois sont rares, la nourriture et les médicaments sont chers.

Il est difficile de définir des chiffres sur le long terme ; toutefois, selon NPR, la police et les forces de sécurité autour de Hawija ont rapporté qu’environ 20 000 personnes ont fui au cours des derniers mois.

Rapporter les témoignages des passeurs de Hawija, comme de tout dissident vivant sous le règne de l’État islamique, est une tâche pleine de défis. Décrire leurs actions en détail augmente la possibilité de mettre à mal leurs couvertures et de mettre leur vie en danger.

Toutefois, un passeur de Hawija vivant dans la clandestinité a récemment déclaré via un intermédiaire qu’il s’était retiré de la partie. La répression accrue de l’État islamique a fait que le risque ne valait plus la rémunération financière. Son récit et celui de l’un de ses clients peuvent être relatés en toute sécurité. Grâce à ces témoignages, MEE peut présenter des détails exclusifs de la façon dont certains passeurs s’emploient à dissimuler leurs opérations et à transporter à la hâte leur cargaison humaine vers la sécurité. Les noms et les éléments permettant d’identifier les protagonistes ont été modifiés afin de protéger le passeur et la famille des deux hommes.

Le passeur

Abou Karim est un trafiquant d’animaux quinquagénaire à la retraite. Il se souvient que sa vie s’est « arrêtée » lorsque les militants de l’État islamique ont pris le contrôle de sa ville en juin 2014, mais selon lui, d’autres étaient plus optimistes.

« Les gens pensaient d’abord que leur vie allait changer pour le mieux, qu’il n’y aurait plus d’atrocités », a-t-il raconté.

Au moment où ils ont compris qu’ils avaient tort, ils étaient coincés. À la fin de l’été, il était devenu difficile pour les Arabes sunnites d’entrer dans la ville de Kirkouk, située à 65 km à l’ouest, et dans la zone régie par le Gouvernement régional du Kurdistan, sans être parrainé.

Fuir vers les zones contrôlées par les milices chiites au sud de Hawija était tout aussi difficile. Pour Abou Karim, une opportunité allait se présenter.

« Quand Daech [l’État islamique] a commencé à arrêter des anciens membres des forces de sécurité et à les exécuter, j’ai commencé à faire sortir des gens clandestinement », a-t-il expliqué.

Pour 400 dollars, il conduisait un client à l’extrémité du territoire de l’État islamique et le dirigeait vers la liberté.

« Mon travail m’aidait, comme j’avais accès à toute la zone de Hawija. Je travaillais depuis longtemps dans le commerce des animaux, donc je pouvais me permettre d’être vu partout. Mon âge aidait également. De plus, j’ai un cousin dans les rangs de Daech. C’est un combattant. J’allais à la mosquée avec lui et je leur faisais croire que je les soutenais juste pour qu’ils ne me soupçonnent pas. »

Des contacts des deux côtés des lignes de front entourant Hawija lui permettaient de s’assurer que les livraisons étaient programmées aux points faibles entre les patrouilles. Quelques cousins faisaient le guet lorsqu’Abou Karim se rapprochait du front à bord de son vieux camion.

« Plus il y avait de clients au cours d’un voyage, plus le travail devenait risqué. Avec un homme ou deux, il y avait toujours une réponse toute faite au cas où nous nous faisions repérer par Daech. Je pouvais dire qu’ils travaillaient avec moi, et nous utilisions habituellement mon camion, qui était de toute évidence un camion de commerce d’animaux, ce qui était donc une bonne couverture. »

Il a expliqué que son approche changeait en fonction des facteurs de risque, du trafic sur des itinéraires particuliers et même des saisons.

« À quelques reprises, je profitais de la moisson pour faire passer les clients pendant qu’ils travaillaient dans les champs. Je faisais transporter des clients sur le front à l’aide d’un cousin dans la région. Il confiait aux hommes des camions de récolte et leur montrait les itinéraires sûrs et sans EEI [engins explosifs improvisés] », a-t-il raconté.

Malgré les prix, la demande de passeurs est élevée, mais le coût est encore plus élevé si un passeur dévoile son identité auprès de la mauvaise personne. Abou Karim s’imposait une politique stricte par laquelle il n’acceptait que des clients par recommandation personnelle. La transaction était structurée par des intermédiaires afin de maîtriser les risques, mais le dernier mot lui appartenait.

Généralement, un client rencontrait Abou Karim à un endroit spécifique et utilisait le mot de passe « Il me faut deux chevreaux jumeaux ». Si Abou Karim répondait « J’ai des moutons jumeaux », la transaction était lancée.

Les vêtements pouvaient déterminer la réussite ou l’échec d’une évasion.

« Les clients doivent porter une robe de couleur brune afin de ne pas être visibles de loin. Le plus important est de porter une chemise blanche sous la robe. Ils en ont besoin lorsqu’ils commencent à marcher en direction des Hachd al-Chaabi [milices chiites] ou des forces gouvernementales, afin de l’utiliser comme un drapeau, en signe de paix », a-t-il expliqué.

Il conseillait également aux gens d’éteindre leur téléphone et de supprimer tout numéro suspect, y compris le sien.

Même s’il savait comment s’échapper, Abou Karim a choisi de rester à Hawija et de travailler comme passeur pendant plus d’un an.

« La misère des autres était ma fortune. Je suis désolé de dire cela, mais ces gens avaient besoin de moi et j’étais dans une position où je pouvais faire cela pour eux et gagner de l’argent », a-t-il confié à MEE.

L’itinéraire préféré d’Abou Karim pour sortir d’Hawija, menant à la ville d’Alam, a été compromis lorsqu’un groupe important de personnes a tenté de s’enfuir à pied. L’un des derniers clients qu’il a déposés sur cet itinéraire était un jeune homme nommé Khaled, qui, comme beaucoup de clients, a quitté Hawija en dernier recours.

Le client du passeur

Lorsque l’État islamique a envahi Hawija, Khaled venait de terminer le lycée et était sans emploi. Au cours de l’été, il a compris que ses perspectives d’avenir étaient sombres et n’allaient qu’empirer.

« Je ne voyais pas de vie sous l’État islamique. J’ai vu des gens se faire arrêter et punir pour des raisons absurdes. J’ai perdu espoir et toute possibilité de trouver un emploi, et je ne voulais pas devenir un combattant dans leurs rangs, a raconté Khaled à MEE.

Ma famille était connue pour son soutien au gouvernement, donc je me suis dit que ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne frappent à ma porte. »

Khaled a expliqué qu’il connaissait un des cousins du passeur depuis longtemps et qu’il avait fait part au cours d’une conversation de son souhait de se rendre à Kirkouk. Le cousin a affirmé qu’il pouvait l’aider.

« J’ai été très heureux de l’entendre dire cela. J’attendais avec impatience qu’il revienne vers moi, puis il m’a dit : "Tu seras bientôt à Kirkouk, si Dieu le veut". Nous avons ensuite discuté du prix et sommes tombés d’accord sur 400 dollars. »

Une nuit, à la fin du mois d’octobre, Khaled a voyagé clandestinement à bord du camion d’Abou Karim jusqu’à l’extrémité du territoire de l’État islamique. Il s’est glissé dans l’obscurité avant de ramper jusqu’à un fossé à quelques centaines de mètres de la ligne de front, où il a suivi l’instruction d’attendre jusqu’à l’aube.

« Je me souviens de cette nuit en plein air ; c’était tellement horrible. Je n’avais jamais vécu cela auparavant. Je n’ai pas été dans l’armée », a-t-il confié.

Khaled a passé la nuit à même le sol, à grignoter un sandwich et à boire une bouteille de yaourt mélangé avec de l’eau, que sa mère lui avait préparés. Juste avant l’aube, Khaled s’est tortillé pour enlever son t-shirt blanc et s’est préparé à l’agiter comme un drapeau de reddition.

« J’ai attendu que le ciel s’éclaircisse. J’ai commencé à voir de la lumière de l’autre côté, alors j’ai commencé à me rapprocher de plus en plus en rampant, jusqu’à ce que je me rende compte que je me trouvais seulement à quelques centaines de mètres des peshmergas », a-t-il raconté.

« Je suis resté dans un fossé jusqu’à ce que le soleil se lève et qu’ils puissent me voir. Je n’ai pas souhaité commencer à marcher vers eux avant cela, car c’était l’instruction d’Abou Karim : il fallait être visible, puis marcher et crier "Je me suis échappé, je veux être en sécurité, ne tirez pas sur moi, s’il vous plaît", en levant les bras et en agitant le t-shirt blanc », s’est souvenu Khaled.

Il a suivi les instructions et a été reçu sous la menace d’armes par les forces de sécurité.

Des combattants peshmergas se tiennent à côté d’un panneau de l’EI à l’entrée de la ville d’Hawija, dans le nord de l’Irak et au sud de Kirkouk, le 9 mars 2015, après que ces derniers auraient repris la zone des mains de l’EI (AFP)

« On m’a demandé de me retourner, de leur montrer mon dos et de soulever ma dishdasha [robe] pour qu’ils puissent voir que je ne portais rien de suspect », a-t-il poursuivi.

Une fois en sécurité de l’autre côté, Khaled s’est surpris lui-même.

« Une fois que j’avais rejoint les forces de sécurité, la première chose que j’ai faite a été de penser à fumer une cigarette, et je ne suis même pas fumeur ! Mais Daech a rendu cela tellement désirable », a-t-il raconté.

L’État islamique considère que fumer constitue un « lent suicide » ; le groupe a imposé une interdiction sur tout le territoire qu’il contrôle et brûlé plusieurs millions de paquets de cigarettes en Irak et en Syrie.

Ceux qui sont surpris en train de fumer encourent une peine minimale de quarante coups de fouet, l’on sait également que les militants exécutent même les récidivistes.

Vivant en sécurité à Kirkouk avec sa famille élargie, Khaled a lui-même rejoint la contrebande. Attiré par la promesse d’une commission sur toute affaire qu’il rapporte, il fait du démarchage auprès de ses amis à Hawija pour trouver de futurs clients et les renvoie à des passeurs qui travaillent encore dans la zone.

La contrebande en pleine croissance

Des éléments indiquent une croissance des évasions du territoire contrôlé par l’État islamique. Les Peshmergas postés le long des lignes de front entre Hawija et Kirkouk affirment être à l’affût des évadés voyageant seuls ou en groupes allant jusqu’à vingt personnes.

L’État islamique s’affaire à contenir le flux avec des contrôles routiers, des lourdes peines pour les tentatives d’évasion et des avertissements sévères : une photographie diffusée sur les médias sociaux montre un panneau routier de l’État islamique interdisant les chauffeurs de camion d’embarquer des « soldats de l’État islamique ».

Cet avertissement est le signe d’une faiblesse du prétendu « califat », a soutenu Charlie Winter, associé de recherche principal à la Transcultural Conflict & Violence Initiative de l’université d’État de Géorgie.

« L’État islamique veut posséder ce territoire contigu, et sa propagande affirme que c’est le cas, mais les faits sur le terrain sont différents. Il est possible de passer les frontières », a précisé Winter.

« Le mouvement des personnes est beaucoup plus fluide que ce que l’État islamique ou le gouvernement irakien peuvent insinuer. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.