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Rue de l’Étoile, Bethléem tente de faire briller à nouveau son âme

Marie serait entrée à Bethléem par ce chemin, classé depuis au patrimoine mondial de l’UNESCO. La rue de l’Étoile est en rénovation, mais cela suffira-t-il à panser les blessures laissées par l’occupation israélienne et des décennies d’exode des habitants ?
Des vêtements traditionnels palestiniens sont exposés devant l’une des rares boutiques de la rue de l’Étoile encore ouvertes à Bethléem. Cette allée pavée était autrefois le cœur vibrant de la ville palestinienne où vivait une grande communauté chrétienne (MEE/Marie Niggli)
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BETHLÉEM, Cisjordanie occupée

Pour qui cherche à échapper aux groupes de touristes qui s’agglutinent devant la basilique de la Nativité afin de se recueillir quelques minutes dans la grotte où serait né Jésus, selon la tradition chrétienne, la rue de l’Étoile offre une étrange quiétude, en plein centre-ville de Bethléem, à quelques marches d’escalier de la route encombrée par les cars de touristes.

Ici, au milieu de la ruelle aux lisses trottoirs beiges, seules résonnent les cloches de l’église voisine. Des maisons de pierre qui la bordent ne jaillissent plus ni musique ni éclats de voix et, au rez-de-chaussée, de lourds volets de fer, aux couleurs vives, cachent des devantures décrépies.

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« Aujourd’hui, il n’y a qu’un seul magasin ouvert, là, sur tout ce pan de rue », montre Saed Abu Hmoud, né il y a 42 ans dans l’une des bâtisses voisines. Avant, gamin, il se rappelle des trois bars, du restaurant où il achetait des falafels et celui qui vendait des glaces.

La rue de l’Étoile, bâtie sur le chemin qu’aurait emprunté la Vierge Marie pour entrer à Bethléem, était autrefois la principale artère commerçante de la ville palestinienne. « Il y avait du mouvement, il y avait du monde ! », s’enthousiasme-t-il.

Mais le quartier de Saed a périclité depuis bien longtemps déjà, après le début de la première Intifada. En 1987, débute un large soulèvement populaire dans les territoires palestiniens pour protester contre l’occupation israélienne. Les Palestiniens organisent grèves, boycotts et manifestations, en grande majorité pacifiques. La réponse israélienne est violente, le ministre de la Défense de l’époque, Yitzhak Rabin, appelle à « briser les os » des Palestiniens.

Le soulèvement dure six ans et s’achève en 1993, avec la signature des accords d’Oslo qui auraient dû déboucher sur la création d’un État palestinien. Plus de 25 ans après, les Palestiniens de Bethléem n’ont pas d’État, mais un mur qui leur barre l’horizon – et la route vers Jérusalem, pourtant toute proche. L’occupation israélienne, qui dure depuis plus de 50 ans en Cisjordanie, s’est quant à elle intensifiée.

« Après la première Intifada, beaucoup d’habitants ont émigré. Certains pour les études, d’autres pour le travail… Beaucoup de jeunes ont déserté », remarque Saed, qui est l’un des rares de son âge à être resté. « La plupart des résidents maintenant sont vieux. »

Un projet à quatre millions de dollars

Pourtant, en 2012, la rue est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, en même temps que la basilique de la Nativité. Mais rien n’y fait, les portes des magasins restent closes. Alors, depuis cet été, la mairie a entamé des travaux pour rénover la rue. À défaut de passants, des ouvriers s’affairent dans la poussière ; le chantier est presque terminé. Et au milieu des jeunes hommes qui alignent les pavés, Sami Khamis valse en fredonnant, un plateau de tasses de café à la main.

« Cette rue était mal en point depuis longtemps ! », s’exclame le cafetier. Il hausse les épaules quand on lui demande si les ouvriers font tourner sa boutique. « Ce qu’il nous faut, ce sont des touristes qui s’arrêtent, qui viennent boire un thé ! »

Sami Khamis, le cafetier emblématique de la rue, espère que les travaux lui ramèneront des touristes à qui il pourra offrir un thé devant son petit réduit (MEE/Clothilde Mraffko)
Sami Khamis, le cafetier emblématique de la rue, espère que les travaux lui ramèneront des touristes à qui il pourra offrir un thé (MEE/Marie Niggli​​​​​​​)

C’est tout le but de la rénovation entamée il y a quelques mois, assure la mairie : dévier les circuits touristiques et attirer les groupes de pèlerins pour ranimer la rue. Un plan déjà envisagé dans les années 2000, assure Ziad al-Sayeh, responsable du département des projets à la municipalité.

À l’époque, la mairie envisage de faire passer les touristes « par la rue de l’Étoile pour arriver à la basilique [de la Nativité] », explique-t-il. Mais six mois après le début du projet, en septembre 2000, éclate la seconde Intifada.

Cette fois-ci, le soulèvement est bien plus violent. Quatre ans après, à la mort du dirigeant palestinien Yasser Arafat, plus de 3 000 Palestiniens ont été tués ainsi que 900 Israéliens. La rue, comme l’ensemble du centre-ville, est le théâtre d’incursions israéliennes et de combats ; elle est peu à peu complètement abandonnée.

« Tous les magasins sont pourris. Alors oui, maintenant les volets sont colorés, c’est joli. Mais si vous ouvrez, vous ne trouverez que des rats »

- Said Zarzar, riverain

D’autant plus que le terminal de bus où se garent les cars de touristes passe entre les mains d’une société privée palestinienne, rapporte Ziad al-Sayeh : la municipalité n’a plus le pouvoir de dévier les itinéraires des pèlerins comme prévu.

Plus de quinze ans après, la mairie a enfin récupéré la station, et les travaux de rénovation ont débuté il y a cinq mois, rapporte à Middle East Eye un porte-parole de la ville de Bethléem, Fadi Ghattas. Il assure qu’après la rénovation, une entreprise va être en charge de ramener de l’activité économique dans la rue.

Le coût du projet, qui comprend aussi d’autres aménagements dans la ville, s’élève à quatre millions de dollars. Tout a été financé par la Russie ; c’est d’ailleurs le président russe, Vladimir Poutine, qui devrait inaugurer la nouvelle rue, une fois la rénovation terminée, d’ici la fin janvier, explique le porte-parole.

Habitants délaissés

Tout cela est un « one-man-show », regrette Said Zarzar. Sa famille habite dans la rue depuis plus de cinq siècles. Bien sûr qu’il fallait la rénover, admet-il, mais « les résidents devraient faire partie du projet ! Sinon, vous ne faites que bouger des pierres ». Il dénonce des travaux mal finis, qui ne prennent pas en compte « l’authenticité de la rue ».

« Devant chez moi, ils ont remplacé des escaliers vieux de 500 ans. Pourquoi ne pas les réparer plutôt que tout enlever ? », poursuit le trentenaire, coordinateur de projets pour une association locale. Le chantier n’a pas été planifié selon lui, un peu « comme un étudiant qui connaît tout par cœur pour un examen mais ne comprend rien à ce qu’il a appris ».

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Depuis le local où il travaille, dont les grandes fenêtres arquées offrent une vue imprenable sur la ville, Said a créé un festival, avec des amis. Depuis cinq ans, le Bet Lahem Live fait rire et danser le centre-ville et la rue en plein été, la sortant de sa léthargie pour retrouver son animation d’autrefois.   

Cela « a ramené des investisseurs » et a été bien plus utile, assure-t-il, que la rénovation effectuée par la mairie. « Tous les magasins sont pourris. Alors oui, maintenant les volets sont colorés, c’est joli. Mais si vous ouvrez, vous ne trouverez que des rats. »

Un peu plus haut dans la rue, la télé à fond diffusant le générique d’un film égyptien, Meri George Thaljeyyeh attend des hypothétiques clients – ou des voisines pour tromper l’ennui. La vieille épicière de 78 ans fait le compte sur ses doigts fins : « Rien qu’autour de nous là, on est six à se déplacer avec une canne, on ne peut pas marcher. »

Elle affirme que la mairie ne les a pas consultés pour la restauration. Et que la plupart des résidents, qui ont presque son âge, s’inquiètent de ce que la rue soit devenue piétonne, sans exception. « Ils ont interdit aux voitures de venir devant nos maisons. Ce n’est pas tolérable ! », s’insurge-t-elle.

« En 2000, ils avaient prévu un projet ici, on en a jamais profité. Personne. La plupart de ceux autour de moi ont fermé boutique et sont partis », raconte avec calme la vieille dame aux cheveux courts. « Moi je suis là, je vais mourir ici. »

Chrétiens boudés par les pèlerins

Car l’histoire de la rue de l’Étoile est aussi celle de l’exode des Palestiniens. Les chrétiens qui vivaient là sont partis vers le nord de l’Europe ou en Amérique latine. « J’ai 40 ans. Et depuis que je suis là, les gens partent », remarque le révérend Munther Isaac, pasteur dans l’église chrétienne luthérienne de la rue.

« Bethléem est une prison à ciel ouvert »

- Munther Isaac, pasteur

« Bethléem est une prison à ciel ouvert », regrette-t-il.

Comme beaucoup d’habitants, il a vu la situation se dégrader. Non seulement les après-midis qu’il passait dans son enfance à Jérusalem sont devenus inenvisageables aujourd’hui, mais même pour se déplacer à l’intérieur de la Cisjordanie occupée, chaque trajet peut prendre des heures – en fonction des check-points israéliens.

Lui défend pourtant le projet de rénovation et espère que les touristes viendront, découvriront que « Bethléem est une communauté palestinienne vivante ». Il se dit offensé par les pèlerins chrétiens « déformés par les récits selon lesquels [Israël s’est emparé] d’une terre vide ».

« Ils ont des itinéraires tout tracés et sont seulement intéressés par les événements bibliques. Mais il s’est passé tant de choses après ! »

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Le pasteur espère qu’en passant plus de temps dans la ville, au contact des habitants dans la rue de l’Étoile, les touristes changent leur point de vue sur la situation dans les territoires occupés.

La tâche est rude, prévient-il, notamment parce que beaucoup de guides sont israéliens ou des Palestiniens travaillant pour des agences de voyage israéliennes – donc « invités à ne pas parler de politique sous peine de perdre leur job », explique-t-il.

Pour lui, le projet est une chance d’essayer de faire comprendre à ceux qui viennent visiter la ville que Bethléem et les Palestiniens sont plus « que des vieilles pierres et des hôtels aux prix abordables ».