Aller au contenu principal

Sahl al-Ghab, la plaine des buffles disparus

Dans le nord-ouest de la Syrie, l’élevage de buffles d’Asie est un savoir-faire qui se transmet de génération en génération, mais la guerre a durement frappé les éleveurs et leurs troupeaux
Buffles d’Asie dans le nord de la province de Hama (Syria Direct/Abdul Majeed al-Omar)

D’aussi loin que se souvienne Alaa Omar, 22 ans, sa famille a toujours élevé des buffles d’Asie dans leur village du nord de la province de Hama. Pendant la plus grande partie de son existence, Omar et ses trois frères se sont levés tôt pour s’occuper de la ferme familiale, emmenant leur troupeau de buffles paître dans les prairies entourant leur village. 

Omar a hérité la profession de son père, raconte-t-il, lequel, à son tour, a appris de son propre père à élever le buffle d’Asie – un bovin cornu semblable à une vache – dans les plaines fertiles du nord-ouest de la Syrie. À Sahl al-Ghab, une plaine composée de fermes et de prairies qui s’étend à travers les provinces de Hama et d’Idleb, le lait et les produits fromagers de bufflonnes faisaient autrefois partie intégrante de l’économie locale.

« Vous seriez bien en peine de trouver une ferme ayant deux ou trois buffles »

- Alaa Omar, éleveur de buffles d’Asie

Aujourd’hui, cependant, le nombre de buffles d’Asie est en forte diminution à Hama, ont rapporté à Syria Direct deux responsables agricoles et un éleveur locaux. Sept années de guerre ont détruit les moyens de subsistance des paysans de Sahl al-Ghab ; la violence a endommagé certaines fermes tandis que d’autres sont désormais désertées. Les propriétaires ont été déplacés par la guerre, abandonnant derrières eux leurs animaux qui ont dû se débrouiller seuls.  

Certains buffles sont morts de malnutrition et d’autres ont été vendus à la boucherie par des éleveurs désespérés, tandis que des familles entières d’éleveurs ont perdu leurs moyens de subsistance ou ont complètement abandonné la profession, a déclaré à Syria Direct un porte-parole de la direction agricole locale, administrée par l’opposition.

L’espèce de buffles élevés à Sahl al-Ghab a été introduite pour la première fois en Syrie au IXe siècle par des commerçants indiens, selon un rapport non daté sur le buffle syrien commandé par la Commission gouvernementale d’études agricoles.  

Les rivières, les ruisseaux et les plaines ondulantes de Sahl al-Ghab constituent un environnement idéal pour la survie des buffles d’Asie, a note Omar, l’éleveur.

Mais aujourd’hui, les pâturages autrefois fertiles de Sahl al-Ghab sont divisés entre les zones contrôlées par le gouvernement et celles contrôlées par l’opposition. Pour les fermiers comme Omar qui vivent à Hama, tenue par les rebelles, une grande partie des rivières, des champs et des prairies où s’épanouissait le buffle d’Asie se retrouvent à présent de l’autre côté de la ligne de front et sont donc inaccessibles. Les possibilités réduites de pâturage ont considérablement diminué la production de lait du troupeau d’Omar.

Avant le début de la guerre, la famille d’Omar élevait 150 buffles dans sa ferme située dans le village d’a-Shariah. Maintenant, en raison du coût élevé de la vie et après avoir vendu une grande partie de leur troupeau pour survivre pendant les mois où ils ont été déplacés, en 2013, Alaa Omar et sa famille ne peuvent garder plus de seize ou dix-sept bestiaux, se désole le jeune homme.

Le nombre total de buffles à Sahl al-Ghab n’est plus que le tiers de la population d’avant-guerre – passant de 600 en 2010 à un peu plus de 200 en 2017 –, indique Ishaq Ahmad, un porte-parole du bureau de l’irrigation, de l’agriculture et du bétail du Conseil provincial de Hama.

« Trois ou quatre ans après le début de la révolution, la population de buffles a diminué », constate-t-il à Syria Direct. Les déplacements, les bombardements et les ventes d’animaux à l’abattoir par des fermiers essayant de joindre les deux bouts ont contribué à ce déclin, explique-t-il, ajoutant que la population actuelle de buffles dans tout Sahl al-Ghab était désormais de 220 animaux.

« Aujourd’hui, vous seriez bien en peine de trouver une ferme ayant deux ou trois buffles », relève Oder.

Un commerce générationnel

Dans des régions comme Sahl al-Ghab en Syrie, élever des buffles peut se révéler être moins coûteux et plus aisé que d’élever des vaches ou des moutons. Comparé au bétail, le buffle d’Asie résiste mieux à la faim et peut subsister avec une végétation de qualité inférieure, selon un rapport  de 2016 sur l’élevage de buffles publié par le gouvernement australien.

En outre, les bufflonnes produisent du lait sur une période plus longue que les vaches laitières, ce qui les rend plus viables sur le plan économique pour certains agriculteurs de Hama, explique Muhammad Enizan, un porte-parole de la direction agricole de l’opposition à a-Shariah.

Le mouton est élevé dans de nombreuses régions de Syrie, mais élever des buffles d’Asie peut s’avérer moins coûteux et plus aisé (AFP)

Le lait et les produits fromagers de bufflonnes, riches en nutriments, sont parmi les aliments préférés des habitants du coin, reconnaît Enizan. Sahl al-Ghab est connu en Syrie pour ses produits laitiers de bufflonne, notamment le geimer – un fromage de buffle souvent consommé avec du miel ou de la confiture.

En tant qu’animal de ferme élevé pour produire des produits laitiers plutôt que pour sa viande, le buffle doit chercher sa nourriture et pâturer dans les herbages afin de s’alimenter suffisamment pour produire de grandes quantités de lait.

Toutefois, aujourd’hui, « nous ne pouvons plus accéder aux grands pâturages bien connus », regrette Omar à Syria Direct.

Le gouvernement syrien contrôle une grande partie du territoire situé à l’ouest du village d’a-Shariah – y compris la majeure partie de l’Oronte, un fleuve qui serpente à travers la province de Hama. De nombreux pâturages et zones humides habituellement fréquentés par les buffles d’Omar pour brouter se trouvent désormais de l’autre côté des lignes de front séparant rebelles et gouvernement. 

« Nous laissons les buffles se promener en liberté dans une zone limitée – nous sommes rarement en mesure d’en sortir », a déclaré l’éleveur. Traverser les lignes de front pour que les buffles puissent pâturer dans les prairies et nager dans les rivières est extrêmement dangereux.

Les frappes aériennes et les bombardements ont également contribué au déclin des troupeaux de buffles de Hama au cours des dernières années. Les bombardements peuvent tuer des animaux et détruire des fermes, tandis que les agriculteurs forcés à se déplacer doivent souvent choisir entre conserver leur bétail et prendre la fuite plus rapidement avec leur famille.

Buffles d’Asie dans la province de Hama (Syria Direct/Abdul Majeed al-Omar)

La région de Sael al-Ghab a connu plusieurs batailles intenses entre les forces du gouvernement et celles de l’opposition depuis 2011. En août 2015, de violents combats dans la campagne de Hama et des frappes aériennes gouvernementales sur les villages de Sahl al-Ghab ont ouvert la voie à un « exode massif » de civils, avait rapporté Syria Direct à l’époque. 

Dans la deuxième année de la guerre civile, un obus d’artillerie a frappé une ferme appartenant à l’oncle d’Omar, raconte-t-il. Trois buffles ont été tués et la destruction était telle que la ferme n’a pu être reconstruite. « Il a dû vendre ses animaux – sa ferme était trop endommagée », témoigne Omar à Syria Direct.

Les frappes aériennes du gouvernement à Sahl al-Ghab ont poussé Omar et sa famille proche à fuir leur propre ferme en 2013 et à chercher refuge dans la province voisine d’Idleb. Ils n’ont pas pu rentrer chez eux pendant trois mois, a rapporté l’éleveur.

« Imaginez quelqu’un qui a vingt buffles chez lui. Est-ce qu’il s’enfuit pour se mettre à l’abri avec les buffles ou avec sa famille ? »

- Muhammad Enizan, porte-parole de la direction agricole locale dirigée par l’opposition

Mais fuir à pied de village en village avec un grand troupeau de bétail pendant que les bombes tombaient autour d’eux s’est avéré difficile. « Nous avons cherché partout un endroit où loger, mais nous n’avons rien trouvé », raconte Omar. « Quelqu’un pourrait vous héberger vous et votre famille, mais héberger autant de buffles, c’est une autre paire de manches. »

Pendant leur déplacement forcé, Omar et sa famille ont vendu la majorité de leurs buffles à des agriculteurs du sud d’Idleb. Maintenant qu’ils possèdent moins de buffles, la perspective de fuir si les combats reprennent est « moins un casse-tête ».

Les frappes aériennes et les combats entre le gouvernement et les forces rebelles se poursuivent dans le nord de la province de Hama, mais les batailles d’envergure les plus proches du village d’Omar se situent à 30 km à l’est.

Mais si d’importants combats reprennent à Sahl al-Ghab, maintenir un troupeau de buffles pourrait constituer un handicap pour des familles comme celle d’Omar, reconnaît le responsable de l’opposition, Enizan.

« Imaginez quelqu’un qui a vingt buffles chez lui. Est-ce qu’il s’enfuit pour se mettre à l’abri avec les buffles ou avec sa famille ? »

Reportage d’Abdul Majeed al-Omar.

Lisez l’article original sur Syria Direct. Suivez Syria Direct sur Twitter.

Traduit de l'anglais (original) par Monique Gire.