Aller au contenu principal

Syrie, retour sur la visite d’une délégation parlementaire française

Le voyage en Syrie de quatre parlementaires français a suscité un tollé général en France. L’un d’entre eux, le député PS Gérard Bapt, répond aux questions de MEE
La plupart des pays européens ont mis un terme à leurs relations diplomatiques avec Bachar el-Assad en 2012 (AFP)

Le voyage en Syrie de quatre parlementaires français a suscité un tollé général en France. Depuis la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Damas, en mai 2012, les contacts avec le régime de Bachar el-Assad sont officiellement inexistants. Cette visite a très vite été désapprouvée par les autorités françaises. Le Premier ministre, Manuel Valls, a ainsi déclaré « condamner avec la plus grande vigueur » ce voyage qu’il a qualifié de « faute morale », rappelant les 200 000 morts causées par la guerre civile syrienne.

L’un des quatre parlementaires membres de cette délégation française, Gérard Bapt, député PS (Parti socialiste) de Haute-Garonne, répond aux questions de Middle East Eye (MEE) sur ce voyage controversé.


MEE : Quel était le but de ce voyage et pourquoi maintenant ?

Gérard Bapt : C’était un voyage effectué à titre privé. Nous souhaitions voir la réalité de la situation vécue par la population syrienne. Cela a été une décision mûrement réfléchie depuis plusieurs mois par des parlementaires français qui se sentent concernés par ce qui se passe en Syrie et par les incidences que cette crise a sur la sécurité des Français. Nous avons pu visiter des camps intérieurs de réfugiés, des hôpitaux, le lycée français Charles de Gaulle. Nous avons également rencontré des organisations humanitaires, des médecins et des autorités religieuses. C’était une visite privée exploratoire, sans mission politique, même si nous étions deux députés et deux sénateurs, issus à la fois de l’opposition et de la majorité. Nous n’étions pas en mission officielle.

MEE : Avez-vous rencontré également des officiels du régime syrien ?

Gérard Bapt : En ce qui me concerne, j’ai rencontré le président de l’Assemblée du Peuple [le Parlement syrien] Mohamed Jiham Laham, et le ministre des Affaires étrangères Walid al-Mouallem. Mais je n’ai pas rencontré le président Assad en raison de la position officielle de la France et je m’étais engagé à ne pas le rencontrer. Par contre les trois autres élus membres de cette délégation, qui n’appartiennent pas à la majorité comme moi, l’ont rencontré. Nous avons aussi rencontré le grand mufti sunnite, Ahmad Badreddin Hassoun, ainsi que le patriarche melkite catholique et le patriarche orthodoxe. Leur coexistence active était intéressante à observer.

MEE : Auprès de qui vous étiez-vous engagé, à titre personnel, à ne pas rencontrer Bachar el-Assad ?

Gérard Bapt : Auprès des conseillers diplomatiques de l’Elysée, du Quai d’Orsay qui m’avaient déconseillé de faire le voyage [ndlr : le député UMP Jacques Myard, qui lui a rencontré Bachar el-Assad, a affirmé qu’il ferait un rapport au gouvernement sur son entretien avec le président syrien].

MEE : Donc les autorités françaises étaient parfaitement au courant de ce voyage ? Vu le tollé suscité par ce voyage, on a pu avoir l’impression du contraire…

Gérard Bapt : Oui, elles l’étaient pourtant…

MEE : La désapprobation est quasi générale dans la classe politique mais aussi dans la presse française, notamment le journal Le Monde. Comment l’expliquez-vous ?

Gérard Bapt : Le journal Le Monde n’a pas une position équilibrée sur le sujet de la crise syrienne. Il y a longtemps qu’il a pris position contre le régime syrien et pour les rebelles, mais pas pour Daesh [le groupe Etat islamique] évidemment. Par contre le journal La Croix ou encore Libération ont eu une position plus équilibrée sur ce voyage.

MEE : Certains vous accusent de considérer à nouveau Bachar el-Assad comme un interlocuteur alors que la France a rompu toute relation diplomatique depuis trois ans avec le régime syrien.

Gérard Bapt : Beaucoup de pays européens considèrent ce gouvernement comme fréquentable. Plusieurs pays occidentaux ont rouvert leur ambassade à Damas, comme l'Espagne récemment. Les Américains y sont encore présents. J'ai ainsi croisé Ramsey Clark, ex-ministre de la Justice américain, dans un ascenseur. Ces éléments méritent d'être apportés au débat. Je n’ai pas eu l’impression d’avoir vu à Damas un régime en train de s’effondrer. Pour moi, l’urgence est de diminuer les souffrances civiles. Or pour faire la paix, il faut à un moment trouver le moyen de se parler. L’autre urgence est aussi de lutter contre Daesh qui est l’organisation qui menace le plus la paix dans la région mais aussi les citoyens européens. La situation sur place est grave.

MEE : Avez-vous rendu compte de ce voyage au Quai d’Orsay ou à des membres du gouvernement, ou même au président Hollande?

Gérard Bapt : Je viens de rentrer mais j’ai évidemment proposé de le faire. Je veux juste rapporter ce que j’ai vu et contribuer au débat sur cette crise syrienne.

MEE : Est-ce que ce voyage a aussi été une façon de dire que la France devrait revoir sa politique en Syrie et notamment son refus net de toute discussion avec Bachar el-Assad ?

Gérard Bapt : Cela peut s’interpréter comme cela. Mais ma position en tant que membre de la majorité, je la ferai connaître lors des entretiens que je vais avoir avec le gouvernement et le Parti socialiste, qui veulent me rencontrer. Je ne veux pas aller à l’encontre des intérêts de la France ou de sa politique. Mais il y a peut-être des adaptations à faire. C’est une guerre civile avec des intrusions étrangères énormes. Le pays fait face aux assauts continus de Daech au nord comme au sud du pays. Cette semaine encore, des centaines de chrétiens ont été enlevés par les islamistes. Il y a pour la société syrienne, si proche historiquement de la France, urgence à trouver une solution.