Tunisie : comment un conflit interne à un parti politique paralyse le pays

Tunisie : comment un conflit interne à un parti politique paralyse le pays

#Tunisie

Un conflit au sein de Nidaa Tounes entre le Premier ministre et le fils du président retarde le consensus sur les réformes nécessaires

Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif de Nidaa Tounes, et le Premier ministre tunisien Youssef Chahed (AFP)
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21 juin 2018
Last update: 
Monday 24 September 2018 12:13 UTC
Last Update French: 
24 septembre 2018

TUNIS – Le sort du Premier ministre tunisien est en jeu, la lutte pour le pouvoir entre le fils du président et lui ayant fait dérailler les négociations nationales organisées pour aborder les réformes nécessaires. 

Les discussions cruciales entre les syndicats et les partis politiques au sujet du pacte de Carthage II, feuille de route économique et sociale, se sont désagrégées à la fin du mois dernier suite à un désaccord sur la démission de Youssef Chahed.

« Ce différend portera préjudice à la Tunisie parce que cela se produit à un moment critique sur le plan social et économique, et en l’absence de véritables solutions aux problèmes majeurs »

- Salaheddine Jourchi, analyste politique

Le Premier ministre, âgé de 42 ans, a été à la barre pendant les périodes difficiles au cours des deux dernières années, qui ont connu des protestations majeures et des luttes politiques dans le pays.

Mais peut-être que la plus grande lutte vient de son propre parti politique, Nidaa Tounes – et de Hafedh Caïd Essebsi, le directeur exécutif du parti et le fils du président tunisien Béji Caïd Essebsi.

Le conflit en cours entre les deux hommes politiques s’est achevé le mois dernier après l’échec de Nidaa à remporter la victoire aux élections municipales du pays. Les reproches avaient fusé de part et d’autre.



Un bureau de vote à Kasserine lors des élections municipales de mai (AFP)

Ces dernières semaines, Hafedh Caïd Essebsi a demandé à Chahed de démissionner, mettant sur le dos du Premier ministre les problèmes économiques et sociaux du pays. Chahed, quant à lui, a déclaré qu’Essebsi avait utilisé ses relations familiales pour contrôler les institutions étatiques et a fait de Nidaa Tounes un parti qu’il ne reconnaît plus.

Maintenant que les parties concernées cherchent à relancer les discussions de Carthage II et que Nidaa appelle à un nouveau gouvernement de coalition, l’avenir de Chahed reste en suspens. Certains vont plus loin, affirmant que cette lutte de pouvoir personnelle menace la stabilité de la Tunisie.

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L’analyste politique Salaheddine Jourchi explique à Middle East Eye : « Ce différend portera préjudice à la Tunisie parce que cela se produit à un moment critique sur le plan social et économique, et en l’absence de véritables solutions aux problèmes majeurs tels que la dépréciation du dinar, l’absence de projets de développement et l’augmentation du chômage. »

Depuis sa fondation en 2012, les dirigeants de Nidaa Tounes ont lutté pour préserver l’harmonie au sein de leur parti.

Fragile depuis le début  

Créé en grande partie dans le but de s’opposer au parti islamiste Ennahdha, Nidaa a rassemblé des membres hétéroclites, des membres de l’ancien parti au pouvoir à des hommes d’affaires en passant par des syndicalistes, qui n’avaient pas forcément beaucoup en commun.

Lorsque le parti a atteint son objectif en remportant les élections législatives et présidentielles fin 2014, les fissures entre ses nombreux clans ont commencé à se manifester. Un des principaux griefs était l’influence et le pouvoir que Hafedh Caïd Essebsi – nommé par son père en tant que chef du parti en mai 2014 – a tenté d’exercer sur Nidaa.

« Quelle stabilité voulez-vous préserver ? La stabilité de la détérioration du pouvoir d’achat du peuple tunisien ? La stabilité du terrible effondrement de tous les indicateurs économiques ? »

- Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif de Nidaa Tounes

De nombreux dirigeants du parti ont démissionné, y compris l’ancien secrétaire général Mohsen Marzouk, qui a quitté Nidaa en décembre 2015, avec plusieurs autres responsables du parti, pour lancer le mouvement « Projet de la Tunisie ».

Les tensions ont éclaté en mai dernier quand Chahed a lancé une sérieuse campagne anticorruption qui a vu Chafik Jarraya, un donateur et activiste clé de Nidaa, arrêté le premier jour, laissant à certains responsables le sentiment que la campagne ciblait spécifiquement leur parti.

Accusé de haute trahison et de s’être mis à la disposition d’une armée étrangère, Jarraya a été condamné à la prison à vie par un tribunal militaire le mois dernier.

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Depuis lors, plusieurs autres personnalités du monde des affaires de Nidaa et leurs partisans ont été ciblés, ce qui alimente les tensions entre ceux qui soutiennent cette campagne et ceux qui croient que Chahed nuit au parti pour se promouvoir.

Cependant, c’est la défaite du parti lors des élections locales du mois dernier qui a vraiment fait passer la prise de bec entre Chahed et Hafedh Caïd Essebsi à la vitesse supérieure.

Dans la foulée des résultats électoraux loin d’être spectaculaires – et avec les élections législatives et présidentielles de 2019 à l’horizon – le président Essebsi a appelé à la reprise des discussions de Carthage fin mai.



Le président tunisien Béji Caïd Essebsi accueille son fils Hafedh Caïd Essebsi au palais de Carthage en 2016 (AFP)

C’est lors de ces discussions du 22 mai que son fils a insisté pour que Chahed soit démis de ses fonctions, affirmant qu’il n’avait pas réussi à endiguer les problèmes économiques du pays.

Le lendemain, il a écrit sur sa page Facebook que le gouvernement de Chahed avait échoué à tous les niveaux, qu’un changement était nécessaire et que c’était la raison pour laquelle son parti demandait à Chahed de démissionner.

« Quelle stabilité voulez-vous préserver ? La stabilité de la détérioration du pouvoir d’achat du peuple tunisien ? La stabilité du terrible effondrement de tous les indicateurs économiques ? La stabilité de l’effondrement de la valeur du dinar ? », écrivait-il.

Un remaniement

Le 27 mai, il a réaffirmé dans un message Facebook que Nidaa souhaitait d’un remaniement du gouvernement en raison de la situation économique critique, des protestations publiques et de la perte de confiance du peuple tunisien, qui craint l’effondrement de la démocratie dans son pays.

« La stabilité du pays n’est pas garantie par ce gouvernement ou par un autre, mais prend sa force, sa garantie et sa légitimité de l’accord politique national entre les partis et les organisations nationales », a écrit Essebsi.  

C’est ce dernier message, en particulier, qui a suscité la controverse à travers le pays.

« Nous avons seize mois pour réparer ce que l’égoïsme, les ambitions personnelles et l’injustice ont gâché, et nous n’avons pas de temps à perdre pour des disputes secondaires »

- Sahbi Ben Fredj, député de Nidaa Tounes

Wafa Makhlouf, un député du parti Nidaa, a déclaré à Mosaïque FM qu’Essebsi devenait un membre de l’opposition et avait déçu le parti, rappelant aux auditeurs la démission de nombreux dirigeants du parti.

L’ancien chef de Nidaa, Lazhar Akremi, a posté sur Facebook qu’Essebsi devrait être arrêté pour sauver le pays, et libérer son père pour diriger.

Le 29 mai, Chahed a réagi lors d’un discours télévisé dans lequel il a accusé le fils du président de détruire Nidaa Tounes et de laisser les tensions déborder du parti jusque dans les institutions de l’État.



Sahbi Ben Fredj, qui a quitté le parti pour rejoindre le mouvement « Projet de la Tunisie » (Facebook)

Il a évoqué les réalisations de son gouvernement, reconnu qu’il y avait du travail à faire et s’est engagé à poursuivre les réformes nécessaires. « La responsabilité est l’honnêteté », a-t-il dit, ajoutant qu’il ne s’en priverait pas.

C’était la première fois que Chahed critiquait directement Hafedh Caïd Essebsi, l’accusant d’abuser du pouvoir de sa famille pour contrôler les institutions étatiques. Essebsi a nié ces accusations, affirmant qu’il n’exerce que le droit politique attribué à tout le monde.

Suite à ce discours, l’ancien député de Nidaa Tounes, Sahbi Ben Fredj, qui a quitté le parti pour rejoindre le mouvement « Projet de la Tunisie », a écrit sur Facebook que les commentaires de Chahed expliquaient pourquoi lui et d’autres avaient quitté le parti.

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« Nous avons seize mois [avant les élections de 2019] pour réparer ce que l’égoïsme, les ambitions personnelles et l’injustice ont gâché, et nous n’avons pas de temps à perdre pour des disputes secondaires (surtout personnelles) qui nous feront manquer ce moment historique et nous serons jugés pour toujours », a-t-il écrit.

Sabrine Gobantini, une politicienne de Nidaa Tounes, a salué ce discours, affirmant à Mosaïque FM que le Premier ministre avait choisi de parler honnêtement au peuple.

Influence sur les ministres

« Tout le monde connaît le rôle de Hafedh Caïd Essebsi dans les nominations et son influence sur les ministres », a-t-elle dit, ajoutant qu’il essayait de chasser Chahed parce qu’il ne l’aimait pas.

Toutefois, beaucoup d’autres membres de Nidaa Tounes ont refusé de dire quoi que ce soit sur ce discours – ou en parlant de cela, ont dit que la situation ne pouvait être plus tendue.

Le député de Nidaa Mohamed Jalel Ghedira précise à MEE : « Remplacer Youssef Chahed ou le garder jusqu’aux élections de 2019 est une affaire parlementaire. Les partis qui négocient son licenciement n’ont pas le pouvoir de décision en la matière et doivent respecter la constitution. » 



Séance de vote à l'Assemblée des représentants du peuple (AFP)

Le 29 mai, le président Essebsi a suspendu les discussions sur Carthage II après que le désaccord des partis politiques impliqués dans les discussions sur le sort de Chahed.

Alors que Nidaa Tounes, l’Union générale tunisienne du travail et l’Union nationale des femmes tunisiennes auraient demandé le remplacement de Chahed, Ennahdha, l’Initiative nationale destourienne, le Voie démocratique et sociale et l’Union syndicale tunisienne de l’agriculture et de la pêche voulaient que le Premier ministre reste.

On ne sait pas quand Essebsi appellera à la reprise des discussions. En attendant, le sort du Premier ministre reste en suspens.   

Selon Bechir Khlifi, député du parti Ennahdha, son parti pourrait revenir sur sa position initiale en faveur du maintien de Youssef Chahed à son poste

Un porte-parole de Nidaa Tounes a refusé de faire une quelconque déclaration à propos de ce conflit à MEE, préférant attendre les résultats d’une réunion du parti, qui n’a pas encore été annoncée. Plusieurs autres députés de Nidaa Tounes se sont refusés à tout commentaire.

Cependant, Bechir Khlifi, député du parti Ennahdha, explique à MEE que son parti pourrait revenir sur sa position initiale en faveur du maintien de Youssef Chahed à son poste de Premier ministre.

Ennahdha, a déclaré Khlifi, va reprendre le dialogue avec Nidaa Tounes sur le sort de Chahed et prendra en considération son impact sur les améliorations économiques et sociales nécessaires avant de prendre leur décision.

 

Traduit de l’anglais (originalpar VECTranslation.