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Tunisie : grand déballage dans la course à la présidence

Alors qu’aucun candidat n’est certain d’être qualifié pour le second tour de la présidentielle, les apparitions médiatiques jouent un rôle déterminant pour consolider ou défaire l’adhésion des électeurs. Les Tunisiens ont assisté, à quelques jours d’intervalle, au pire et au meilleur
Dimanche 15 septembre, quelque sept millions de Tunisiens seront appelés aux urnes (AFP)
Par
TUNIS, Tunisie

Durant trois soirées successives depuis samedi, les candidats ont été invités en trois groupes à répondre aux questions des journalistes. Une première en Tunisie – seul précédent dans le monde arabe, le débat entre Amr Moussa et à Abdel Moneim Aboul Foutouh, en Égypte en mai 2012 –, qui permet aux électeurs de les entendre directement, sur un pied d’égalité, exposer leurs intentions.

Deux candidats étaient absents : Nabil Karoui, toujours en détention préventive dans le cadre de poursuites pour évasion fiscale, et Slim Riahi, poursuivi pour blanchiment d’argent, sous le coup d’un mandat de dépôt depuis le 17 avril dernier, qui réside hors de Tunisie depuis novembre 2018.

La Tunisie organise depuis samedi soir trois grandes soirées de débats télévisés pour permettre aux citoyens de choisir entre 26 candidats à la présidentielle, un événement rarissime dans le monde ara

Ce dernier, avec la complicité de Sami el Fehri et de la chaîne El Hiwar El Tounsi (qui appartient officiellement à sa femme), a offert, le 4 septembre, un aperçu des aspects les plus sordides de la politique tunisienne.

L’entretien enregistré dans une villa louée dans les environs de Saint-Tropez illustre à quel point, derrière la civilité de cette campagne, se joue pour certains candidats, une lutte de clans sans merci.

Slim Riahi s’est livré, sans aucun contradicteur, à une exécution de Youssef Chahed dans une version de la cuisine peu ragoûtante des alliances en renégociation permanente durant la législature écoulée. Des pratiques qu’il connaît bien puisqu’il est lui-même au cœur de ces turpitudes.

Slim Riahi : « Je suis à l’étranger parce que j’ai choisi Béji Caïd Essebsi »
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Slim Riahi a débarqué durant l’été 2011 de Libye où il a grandi suite à l’exil politique de son père et prospéré dans les affaires. En vue des élections d’octobre 2011, il a lancé un parti politique, l’Union patriotique libre (UPL), bâti sur sa seule fortune.

Arrivé troisième aux législatives de 2014 avec 4,02 % des voix et seize députés et à ce titre, intégré dans la première coalition gouvernementale jusqu’en 2016, président d’un deux grands clubs de foot de Tunis (le Club africain) de 2012 à 2017, il s’est parvenu à se fabriquer ainsi une position de faiseur de roi, mais un faiseur de roi vulnérable en raison des doutes qui entourent les origines du capital grâce auquel il a acheté son ticket d’entrée dans la politique tunisienne.

Il aurait, selon des soupçons non prouvés, détourné l’argent d’investisseurs libyens proches de Kadhafi, qu’il recyclerait à présent en Tunisie.

Compte tenu de l’importance des alliances durant une législature marquée par la décomposition du parti majoritaire, Nidaa Tounes, il s’est retrouvé au cœur des tractations, tout en se débattant sous l’accumulation des poursuites judiciaires pour blanchiment, chèques sans provision, détournement de fonds au Club africain, agrémentées d’un gel de ses avoirs depuis le 28 juin 2017 et d’une interdiction de voyage.

Slim Riahi a donc livré un le récit vertigineux du tourbillon de coups tordus et de marchandages dans lequel il s’est impliqué pour relancer sa carrière

Ligoté de toutes parts, il a tiré profit du conflit entre Béji Caïd Essebsi et Youssef Chahed, que le chef de l’État voulait évincer de son poste de Premier ministre, pour desserrer un peu l’étreinte.

Mercredi soir, il a donc livré un le récit vertigineux du tourbillon de coups tordus et de marchandages dans lequel il s’est impliqué pour relancer sa carrière, tout en donnant le mauvais rôle au Premier ministre.

Il l’a accusé en particulier de disposer de « couloirs » dans le système judiciaire pour dicter des décisions de justice. Ces connexions auraient ainsi permis à Slim Riahi d’obtenir la levée de son interdiction de voyage, le 24 juillet 2018, notifié par un SMS laconique du chef du gouvernement : « C’est réglé ».

Une contrepartie au vote des députés UPL, le 28 juillet, en faveur de Hichem Fourati choisi par Youssef Chahed comme ministre de l’Intérieur. Dans le contexte du moment, cette investiture valait une motion de confiance en faveur du Premier ministre.

En octobre 2018, il a obtenu l’annulation de condamnations dans quatorze affaires de chèques sans provision. « Youssef Chahed m’a envoyé la décision d’annulation des condamnations pendant que j’étais reçu par Béji Caïd Essebsi », a-t-il assuré.

En fait, Slim Riahi préparait à ce moment là un nouveau retournement d’alliance après que Ie Premier ministre lui ait refusé le ministère de… la Justice dans son prochain gouvernement, un détail qu’il s’est bien gardé de rappeler.

Le « mérite » de cette décision judiciaire revient-elle à Youssef Chahed qui tentait de garder le soutien de Slim Riahi, ou à la présidence ? Toujours est-il qu’elle est intervenue à la veille d’un accord, le 17 octobre, avec Hafedh Caïd Essebsi, suite auquel l’UPL a fusionné avec Nidaa Tounes dont Slim Riahi est devenu le secrétaire général.

Putsches

À cette période, il avait lancé l’accusation contre Youssef Chahed, réitérée mercredi soir, d’avoir bâti une coalition parlementaire en vue de destituer Béji Caïd Essebsi sous prétexte d’une « faute grave » inventée de toute pièce.

C’est Lazhar Akremi, aujourd’hui conseiller politique de Youssef Chahed, qui l’aurait informé du « putsch » prévu pour mars 2019. La plainte déposée par Slim Riahi en novembre 2018 pour dénoncer ce projet a été classée sans suite dès le mois de décembre, faute de preuve. Il n’en a pas fourni davantage lors de son entretien.

Le jeudi 27 juin, alors que deux attaques kamikazes frappaient Tunis et que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé, Youssef Chahed aurait tenté de faire prononcer la vacance du pouvoir (AFP)

Il enfoncé le clou en affirmant que, durant le « jeudi noir », le 27 juin, alors que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé, Youssef Chahed avait également tenté de devenir le Président par intérim, en faisant prononcer la vacance provisoire du pouvoir, avec l’appui des parlementaires. « Il aurait remplacé les militaires qui escortent les urnes, pour les remplacer par des sécuritaires et falsifier les résultats des élections », accuse-t-il.

L’entretien a depuis été retiré du site de la chaîne sur injonction de la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HAICA) qui l’a assimilé à de la publicité politique et a infligé une amende de 50 000 dinars (15 000 euros) à la chaîne, dont la ligne éditoriale est désormais de ne rien dire qui puisse gêner Abdelkrim Zbidi, ministre de la Défense et candidat.

« J’ai prévenu Youssef Chahed que si le Parlement continuait, je placerais deux chars devant les portes du Parlement pour empêcher un coup d’État institutionnel »

- Abdelkrim Zbidi, candidat

Abdelkrim Zbidi a lui aussi accusé, dans un entretien télévisé mardi soir, les parlementaires d’avoir tenté de profiter de l’hospitalisation du chef de l’État, alors que courait la rumeur de son décès, durant ce fameux « jeudi noir », pour faire prononcer la vacance du pouvoir.

Ils auraient, selon lui,  voulu écarter Mohamed Ennaceur, président de l’Assemblée (absent pour raison de santé) qui aurait dû assurer l’intérim en cas de vacance définitive. « Averti par des parlementaires, j’ai mis l’armée en état d’alerte maximum et prévenu Youssef Chahed que si le Parlement continuait, je placerais deux chars devant les portes du Parlement pour empêcher un coup d’État institutionnel », s’est-il vanté.

La panique du 27 juin s’explique rétrospectivement par le contexte de crise politique et la défiance mutuelle qu’elle suscitait, et par le vide institutionnel créé par l’absence de Cour constitutionnelle.

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Mohamed Ennaceur a lui-même précisé depuis qu’Abdelfattah Mourou, vice-président de l’Assemblée, lui avait demandé de venir au Parlement pour assister à une réunion dont l’objectif était de débattre des mesures à prendre dans cette situation critique et imprévue.

Mais l’accusation d’Abdelkrim Zbidi permet à la fois de faire passer Youssef Chahed pour un apprenti putschiste et d’apparaître comme le « sauveur de l’État » prêt à utiliser la force.

Il utilise d’ailleurs l’image de l’armée dans sa campagne dans laquelle l’ancien chef d’état-major, Rachid Ammar, ne cache pas sa présence. Une immixtion discrète mais inédite de l’armée dans la politique tunisienne.

Abdelkrim Zbidi a également accusé Youssef Chahed, dans un entretien radio, d’utiliser depuis plusieurs mois les moyens de l’État pour sa campagne électorale, d’avoir plusieurs fois utilisé un avion militaire « pour assister à une conférence médicale ou inaugurer une station photovoltaïque qui n’entrera en exercice qu’en 2020 ».

Plus grave, il l’a accusé également de donner des consignes aux gouverneurs et aux omdas (chefs d’arrondissement) pour encadrer les élections.

Alliance entre Sahéliens et Tunisois

Abdelkrim Zbidi se veut au-dessus des partis mais il devra aussi son élection et sa future marge d’action à Nidaa Tounes et à Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, dirigeant du parti, dont l’affairisme avait été dénoncé par des dissidents du parti présidentiel.

Ce rapprochement dessine une alliance entre le candidat du Sahel et une partie de la bourgeoisie tunisoise contre Youssef Chahed, avec qui les grandes familles tunisoises commencent à prendre ses distances.

Fouillé à la douane de l’aéroport à son retour du Qatar, le 23 août, suite à une information des services de renseignement sur le fait qu’il transportait d’importantes sommes en liquide, Hafedh Caïd Essebsi est pour l’instant en France par crainte de rejoindre Nabil Karoui en prison.

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Les tentatives de Youssef Chahed pour écarter Nabil Karoui de la course, dont il reste l’un des principaux favoris, ont pour l’instant échoué.

Ni les amendements de la loi électorale, non promulgués, ni son arrestation le 23 août, ne brisent l’élan du magnat des médias.

Ses déboires amplifient au contraire son aura de Robin des Bois, victime de pratiques dictatoriales, et lui permettent de dépeindre un Premier ministre prêt à tout pour arriver au pouvoir.

Cerise sur le gâteau, ils permettent à un entrepreneur protégé par les pouvoirs depuis les débuts de sa chaîne en 2007 (même si le clan Ben Ali a exercé des pressions financières sur lui comme il l’a fait sur tous les business rentables), intimement lié à l’ascension de Béji Caïd Essebsi, d’apparaître comme un candidat hors système.

Youssef Chahed s’est fait beaucoup d’ennemis depuis qu’il a commencé à prendre son autonomie : de l’homme d’affaires Chafik Jarraya, soutien économique de Hafedh Caïd Essebsi et de Nabil Karoui, qu’il a fait arrêter en avril 2017, jusqu’à une partie de l’appareil sécuritaire qui ne lui pardonne pas l’arrestation de Saber Laajili, directeur de l’antiterrorisme et Imed Achour, directeur des services spécialisés, respectivement en mai et novembre 2017 et libérés en avril dernier, en passant par l’UGTT (centrale syndicale) dont il a menacé certains cadres d’utiliser des dossiers de corruption.

S’il n’était pas élu, l’avenir politique de Youssed Chahed en Tunisie pourrait être compromis

S’il n’était pas élu, son avenir politique en Tunisie pourrait être compromis. 

Ce grand déballage d’une vie politique où l’argent et les dossiers, héritage non soldé du benalisme, comptent plus que les actions, ne va sans doute pas réconcilier les Tunisiens avec leur classe politique.

Mais il ouvre un espace à des candidats décidés à jouer réellement leur rôle de représentant politique. Une étape peut-être nécessaire de la transformation.