Tunisie : la course aux municipales a commencé

Tunisie : la course aux municipales a commencé

#Tunisie

Alors que le dépôt pour les candidatures aux municipales du 6 mai se clôture aujourd’hui, les premiers chiffres annoncent une forte présence des partis et déjà, un face à face entre Nidaa Tounes et Ennahdha

Les élections municipales du 6 mai risquent de tourner au face-à-face entre Nidaa Tounes (mené par Hafedh Caïd Essebsi, à gauche) et Ennahdha (mené par Rached Ghannouchi, à droite) (AFP)
Lilia Blaise's picture
22 février 2018
Last update: 
Friday 23 February 2018 6:20 UTC
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23 février 2018

TUNIS – Avec 888 listes partisanes, 78 de coalitions, et 615 listes indépendantes pour 350 municipalités en lice, les derniers chiffres publiés mercredi 21 février par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) illustrent le regain d’intérêt des partis, qui s’étaient jusque là montrés peu concernés, pour les élections municipales 6 mai.

Malgré plusieurs reports du scrutin et des rumeurs selon lesquelles les partis n’arriveraient jamais à boucler leurs listes à temps, les municipalités ont été couvertes à 100 %, avec toutes au moins un candidat.

Ce scrutin devrait aussi donner une idée des tendances politiques qui se dessinent pour les élections législatives et présidentielles de 2019.



Rached Ghannouchi, leader d'Ennahdha (à droite), à côté du maire de La Marsa, Mohamed Riahi, le 19 septembre 2017, au moment de l’annonce du report des élections (AFP)

Les cinq millions de Tunisiens inscrits sur les listes sont donc attendus le 6 mai pour les premières élections municipales de l’après-révolution. Espérées depuis des années, elles devraient ancrer le processus démocratique à l'échelon local, avec leurs milliers d'élus, et améliorer la vie quotidienne des Tunisiens, exaspérés par la dégradation des services et infrastructures depuis la révolution.

Dans la foulée du soulèvement de 2011, les municipalités ont en effet été dissoutes et remplacées par des équipes provisoires, des « délégations spéciales », dont la gestion est parfois défaillante.

Nidaa Tounes et Ennahdha mènent la course pour les municipales avec plus de 300 listes chacun

Dans les QG des partis, la campagne électorale a déjà commencé. Nidaa Tounes, le parti majoritaire au pouvoir, s’est installé dans un bâtiment en banlieue de Tunis, sur lequel il a déjà affiché des posters gigantesques et le visage du président Béji Caïd Essebsi. Ennahdha (islamistes) a créé la surprise en annonçant la candidature d’un juif tunisien dans la ville côtière de Monastir à 160 km de Tunis. Les deux partis mènent pour l’instant la course pour les municipales avec plus de 300 listes chacun.

L’Union patriotique libre (UPL, libéral), un des partis à avoir réussi une percée lors des élections législatives de 2014 en obtenant seize sièges, a déclaré qu’il ne participerait pas aux élections. D’autres partis, comme le parti social libéral Afek Tounes, démissionnaire du gouvernement, a choisi de participer dans le cadre d’une coalition politique avec une dizaine d’autres partis

À LIRE : Tunisie : pourquoi les élections municipales sont les plus importantes depuis la révolution ?

Les indépendants ont également réussi à former des listes dans les temps malgré des conditions de participation très contraignantes.

« L’obligation de parité avec une alternance homme et femme, d’inclure un handicapé dans chaque liste, trois jeunes de moins de 35 ans et puis aussi la question du financement, tout cela n’a pas été  facile», explique à Middle East Eye Moez Attia, de Kolna Tounes. L’association a été créée pour l’observation de la décentralisation et les élections.

Maillage lié à la politique

Alors que dans les médias, les spéculations autour des deux grands partis sont alimentées par les sondages, à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), les députés ont accéléré le travail sur le code des collectivités locales, le texte nécessaire pour amorcer le processus de décentralisation. Sur 363 articles, 320 ont été discutés.

« Il reste quelques articles importants, avec des points de divergences, surtout sur la relation entre pouvoir central et pouvoir local, le rôle du gouverneur avec les conseils élus et les mécanismes de démocratie participative », précise Moez Attia.

« Monastir, autrefois assise du pouvoir central, a été surdécoupé en arrondissements et en municipalités »

- Maher Ben Rabeh, spécialiste en géographie et cartographie électorale

La question du pouvoir local a été au cœur d’un colloque organisé à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) sur la décentralisation, car depuis l’Indépendance, le découpage territorial en Tunisie n’a cessé de croître. De 75 après l'indépendance, le nombre de municipalités est passé à 331 en 2015 et 350 en 2016.

« Le maillage territorial a toujours été lié à la politique. On le voit, par exemple, avec le gouvernorat de Monastir. Autrefois assise du pouvoir central, il a donc été surdécoupé en arrondissements et en municipalités. Selon l’ISIE, Monastir est d’ailleurs la région où le plus de candidatures ont été déposées. À l’inverse, la région de Sfax, par exemple, continue de grandir sans avoir été bien découpée au départ. Résultat, elle reste plus difficile à gérer », commente Maher Ben Rabeh, spécialiste en géographie et cartographie électorale.



Youcef Chahed a annoncé que ces élections municipales devraient amorcer les premières politiques de décentralisation (Reuters)

Mais au-delà de la décentralisation, l’enjeu des élections municipales reste politique. Car une fois les élections terminées, le gouvernement ne décidera plus des découpages territoriaux comme il le fait actuellement. Cette prérogative sera déléguée au pouvoir local.

Le risque de bipolarisation entre les deux grands partis majoritaires au pouvoir est déjà perceptible aussi dans les intentions de vote. Selon les sondages, les élections municipales donnent le Nord favorable à Nidaa Tounes et le Sud, traditionnellement plus conservateur, à Ennahda.

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Dans ce scrutin, il reste aussi une grande inconnue : le taux d’abstention. Selon le dernier sondage réalisé par Sigma conseil et publié dans le journal arabophone Le Maghreb le 13 février, seuls 19 % des personnes interrogées sur un échantillon de 2 000 personnes ont déclaré qu’elles iraient voter.