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La Turquie va enregistrer son nouveau nom, Türkiye, à l’ONU dans les semaines à venir

Le ministère des Affaires étrangères et d’autres institutions publiques turques ont déjà acté le changement, même si tout le monde n’est pas ravi de cette nouvelle initiative
Le drapeau national turc flotte sur le pont des Martyrs du 15 juillet, connu sous le nom de pont du Bosphore, lors du 42e marathon d’Istanbul, le 8 novembre 2020 (AFP)
Le drapeau national turc flotte sur le pont des Martyrs du 15 juillet, connu sous le nom de pont du Bosphore, lors du 42e marathon d’Istanbul, le 8 novembre 2020 (AFP)
Par
ANKARA, Turquie

Le gouvernement turc prévoit de remplacer par « Türkiye » son nom officiel en anglais (Turkey), reconnu par la communauté internationale, en enregistrant ce changement auprès de l’ONU dans les semaines à venir, indiquent à Middle East Eye deux responsables turcs. 

Le gouvernement pourrait entériner ce nom par une simple notification au bureau d’enregistrement de l’ONU mais la lettre « ü » qui ne fait pas partie de l’alphabet latin selon la norme ASCII, pourrait poser un problème. « Türkiye » est simplement la forme turque de Turquie. 

Un haut responsable turc confie qu’Ankara n’a pas encore évoqué le problème du « ü » avec l’ONU, mais cette source espère qu’une solution sera trouvée. Certains observateurs indiquent qu’il suffirait d’utiliser le « u » sans accent dans le nouveau nom. 

« Le moment exact du changement n’a pas encore été décidé par le gouvernement », rapporte un haut responsable turc à MEE. « Mais le processus est engagé. » 

Un porte-parole de l’ONU indique à MEE que la Turquie a contacté l’institution internationale concernant ce futur changement de nom. 

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« La mission permanente turque a contacté le service du protocole de l’ONU afin de s’informer sur la procédure pour communiquer un changement de nom de pays au cas où, mais nous n’avons pas reçu de communication officielle », explique le porte-parole. 

La démarche du changement de nom a été lancée en décembre après que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a publié une note et demandé au public d’utiliser « Türkiye » pour désigner le pays quelle que soit la langue. 

« Türkiye est accepté comme marque ombrelle pour notre pays au niveau national et international », a précisé Erdoğan. « Türkiye est la meilleure représentation et expression de la culture, la civilisation et les valeurs du peuple turc. » 

Dans la même note, le président a conseillé aux sociétés d’utiliser « made in Türkiye » ou « fabriqué en Türkiye » en lieu et place de « made in Turkey » ou « fabriqué en Turquie » pour l’étiquetage des biens exportés. Et il a également donné pour consigne aux institutions publiques d’utiliser « Türkiye » dans leur communication, en particulier avec les organisations internationales, au lieu de son équivalent dans différentes langues (Turkey, Türkei, Turquie). 

Dinde et turkey

Si au départ, le public turc ne savait pas si cette initiative était vraiment sérieuse, les organes de presse financés par les fonds publics n’ont pas tardé à emboîter le pas au gouvernement.

L’agence de presse Anadolu et TRT World utilisent maintenant « Türkiye » dans leurs programmes en anglais (mais pas encore en français). Un article de TRT World tente d’expliquer le raisonnement en se référant à un dictionnaire anglais : « Parcourez le Cambridge Dictionary, “turkey” y est défini comme un lamentable échec ou encore une personne stupide ou bête ».

De son côté, le ministère des Affaires étrangères n’a pas perdu de temps. Son site accueille désormais les visiteurs par la mention « République de Türkiye ». Les missions étrangères turques à travers le monde utilisent elles aussi désormais « Türkiye » dans leur communication. 

Le ministère des Affaires étrangères turques a déjà adopté Türkiye dans sa communication officielle et son identité visuelle (capture d’écran)
Le ministère des Affaires étrangères turques a déjà adopté Türkiye dans sa communication officielle et son identité visuelle (capture d’écran)

Les partisans du changement de nom estiment que c’est une question de souveraineté turque et évoquent la meilleure impression laissée par « Türkiye ». 

Meryem İlayda Atlas, journaliste et membre du conseil d’administration de TRT, assure qu’avec le passage au numérique, l’usage du terme « Türkiye » en anglais est plus facile pour tout le monde. 

« S’exprimer hors des limites de l’anglais est une tendance mondiale », assure-t-elle à MEE. « “Türkiye” est un nom très ancien qui a une signification pour nous. Désormais grâce à la technologie, utiliser Türkiye dans les textes anglais ne pose plus aucun problème technique. Par le passé, les ordinateurs ne l’auraient pas reconnu. »

D’autres qu’Ankara ayant le droit souverain de s’appeler comme ils veulent, Atlas pointe une autre raison à ce changement : « Les attaques xénophobes et islamophobes assimilent souvent la Turquie à la dinde », déplore-t-elle. « Préserver la réputation d’un pays est également très important. » 

« Les attaques xénophobes et islamophobes assimilent souvent la Turquie à la dinde. Préserver la réputation d’un pays est également très important »

- Meryem İlayda Atlas, journaliste

En anglais, le nom du pays et le mot « dinde » sont homonymes et les étudiants turcs ne connaissent que trop bien le problème quand ils apprennent l’anglais. Et c’est un sujet sensible pour de nombreux Turcs depuis des décennies. 

Un historien turc, qui s’exprime sous couvert d’anonymat en raison de son affiliation à un institut public, raconte qu’aucun effort n’a été fait dans le passé pour changer le nom du pays.

« On a constaté certaines critiques dans la presse à propos de la façon dont les Occidentaux assimilaient la Turquie à un oiseau dans les années 1930 », selon l’historien. « Mais il n’y a eu aucune initiative officielle pour y remédier, puisque ce nom était utilisé depuis des siècles en Europe, bien avant l’effondrement de l’Empire ottoman, les Italiens appelaient déjà la zone “Turchia”. » 

Le discours historique développé il y a près de 50 ans à la radio américaine NPR par Mario Pei, professeur de langues romanes à l’Université de Columbia, avance deux scénarios pour expliquer comment la dinde s’est retrouvée associée à la Turquie. 

Le premier suppose que des marchands, originaires pour la plupart d’Istanbul, expédiaient l’oiseau en Grande-Bretagne depuis l’Amérique au XVIe siècle. Les Britanniques faisaient référence au « Turkey coq » (coq de Turquie) puisqu’il était vendu depuis la Turquie. À l’époque, on avait l’habitude de relier tout ce qui passait par la Turquie ou les marchands turcs à la Turquie. Par exemple, les tapis persans étaient appelés « tapis turcs » et la farine indienne était appelée « farine turque ». 

La seconde théorie suggère que les Européens, bien avant la découverte de l’Amérique, aimaient manger un oiseau sauvage qui venait de Guinée, en Afrique de l’Ouest, via les marchands turcs. Cet oiseau était surnommé « Turkey coq » (coq de Turquie) parce qu’il transitait via Istanbul, alors baptisée Constantinople. 

Donc lorsque les colons britanniques arrivèrent dans la baie du Massachusetts et découvrirent leur premier oiseau des bois américain, ils l’appelèrent « turkey » malgré des caractéristiques différentes et sa taille plus imposante. 

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Ünal Çeviköz, ancien ambassadeur, député et cadre du CHP (principal parti d’opposition turc) pense qu’il ne faut pas se montrer susceptible vis-à-vis de l’association de la Turquie avec la dinde.  

« En turc, on associe cet oiseau avec l’Inde et on l’appelle “hindi” », rapporte-t-il à MEE. « Je pense que c’est une perte de temps. »

La journaliste Meryem İlayda Atlas oppose que le peuple turc ne s’est jamais moqué de l’Inde comme les Occidentaux se moquent de la Turquie dans des vidéos virales ou des images associées à la dinde. 

Mais pour Çeviköz, il y a des arguments en faveur de l’ancienne orthographe : le mot Turquie est utilisé en Occident pour parler du pays depuis des siècles. « Qu’allons-nous faire ? Allons-nous utiliser Türkiye aussi en russe, qui n’utilise pas l’alphabet latin ? », demande l’ancien diplomate.

Ünal Çeviköz fait valoir que chaque pays a son propre nom dans la langue locale. « La Grèce s’appelle Hellas. L’Arménie, Hayastan. La Suisse, Helvetia », énumère-t-il. « Mais aucun d’entre eux ne tente de changer son nom en anglais. » 

Origine italiennes ou française

Introduire ce nom sur la scène internationale est une chose, convaincre tout le monde de l’utiliser en est une autre. En 2016, la République tchèque a écourté son nom en Tchéquie, mais cela n’a jamais vraiment pris. 

La Birmanie a changé pour devenir le Myanmar sous l’impulsion de la junte militaire dans les années 1990 et, aujourd’hui, certains font valoir qu’utiliser ce nouveau nom est un soutien implicite en faveur de l’armée.

Meryem İlayda Atlas affirme quant à elle que l’ensemble des anciens États yougoslaves ont connu une transition sans problème vers leur nouveau nom, même la Macédoine qui a changé son nom pour Macédoine du Nord après une querelle avec la Grèce. « S’il y a la volonté, le changement n’est pas très difficile », estime-t-elle. 

L’ambassadeur à la retraite considère en revanche que la Turquie s’est établie comme marque il y a bien longtemps et n’a pas besoin d’en changer. « La Turquie fait partie des cinq principales destinations touristiques à travers le monde, tout le monde le sait », assure-t-il. « Vous pouvez renforcer une marque en changeant l’impression qu’elle laisse au public. » 

La direction de la communication de la présidence turque a lancé la semaine dernière une nouvelle campagne avec une publicité, « HelloTürkiye », visant à présenter le changement au grand public. 

Traduction : « La Turquie se renforce et renforce son identité par la langue et la communication comme dans tous les autres domaines ! ‘’Türkiye’’ pas ‘’Turkey’’. Pour la Türkiye #HelloTürkiye ! »

Fahrettin Altun, directeur de la communication auprès de la présidence, a déclaré à la presse qu’Ankara établirait également un bureau de la marque Türkiye pour renforcer ce nouveau nom. 

« Nous pouvons renforcer la marque Türkiye via une solidarité totale à travers le monde », affirme Altun, appelant la société civile, les médias et le monde universitaire à soutenir cette cause. 

L’historien turc n’est, quant à lui, pas d’accord. « C’est une perte de temps. Nous devrions nous concentrer sur d’autres sujet d’importance. » 

Dans tous les cas, un dictionnaire étymologique turc, élaboré par l’intellectuel turco-arménien Sevan Nişanyan, rapporte que l’origine du terme Türkiye est italienne ou française. 

« Türkiye est une adaptation de l’italien “Turchia” ou du français “Turquie”, ce qui signifie pays des Turcs », d’après le dictionnaire. « Ce mot dérive du nom propre Türk. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.