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Un accord pas si historique : la vision post-État islamique de l’Irak rencontre des difficultés

Le « règlement historique » était censé unifier l’Irak post-État islamique ; au lieu de cela, le scepticisme règne en maître dans un pays déjà assailli par le sectarisme
Ammar al-Hakim, chef du Conseil suprême islamique irakien (CSII), prend la parole lors d’une conférence religieuse dans la ville sainte irakienne de Nadjaf, le 11 juin 2015 (AFP)

Un plan de réconciliation politique dirigé par le chef du Conseil suprême islamique irakien, Ammar al-Hakim, promet de guérir l’Irak et d’unifier ses factions belligérantes.

Baptisée « règlement historique », l’initiative est basée sur les domaines autour desquels les blocs politiques chiites et sunnites pourront s’unir après la libération de Mossoul du groupe État islamique.

Le Conseil suprême islamique fait partie de la plus grande coalition politique chiite d’Irak, la coalition nationale (al-Wataniyya), et les questions telles que la sécurité nationale et régionale, le terrorisme et les arrangements politiques figurent toutes sur le programme proposé par Hakim.

Le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi (à droite) discute avec Ammar al-Hakim lors d’une session parlementaire à Bagdad, le 8 septembre 2014 (AFP)

Les termes – s’ils sont acceptés – doivent être appliqués en partenariat avec la Mission d’assistance des Nations unies en Irak (MANUI) et le roi de Jordanie, entre autres acteurs.

Dans un contexte de combats incessants, Hakim a loué la phase de maturité politique des relations entre chiites et sunnites et a appelé toutes les parties à abandonner « leurs illusions et leurs peurs ».

Cependant, tout le monde ne partage pas la conviction de Hakim – y compris des membres de sa propre alliance.

Certains ne sont pas convaincus que cet accord pourra ouvrir la voie à un Irak équitable, tandis que d’autres le voient d’un mauvais œil – et le considèrent comme une nouvelle manœuvre pour gagner en influence politique dans l’ère post-État islamique.

Des négociations dans l’ombre

L’ambiguïté des clauses concernant la gouvernance sectaire, le partage du pouvoir, la redistribution des richesses, le terrorisme et la corruption a entraîné une vive désapprobation des plans d’Hakim dans certains cercles.

Ahmad Mahmoud, analyste au Foreign Relations Bureau of Iraq (FRB-I), un groupe d’opposition basé à Londres, a déclaré que le « règlement historique » était « juste un grand nom sans substance. Il offre une échappatoire au lieu d’initier une véritable réconciliation. »

La promesse de réintégrer les représentants sunnites dans la vie politique « n’est guère plus qu’un mythe », a-t-il affirmé.

Ammar al-Hakim prend la parole lors d’une conférence religieuse dans la ville sanctuaire de Nadjaf, le 16 octobre 2014 (AFP)

Dans le cadre des conditions initiales du règlement, il a été décidé que les figures de l’État islamique et du parti Baas seraient exclues de la table des négociations.

Cette mesure aurait toutefois été rejetée par le gouvernement jordanien, selon Al-Monitor.

Dans un article publié plus tôt ce mois-ci, le site web a indiqué que l’inclusion de figures du parti Baas était une condition préalable fixée par le roi Abdallah. Ces affirmations n’ont pas été vérifiées par le parti.

Salah al-Mukhtar, représentant du parti Baas, a nié avoir été invité à y participer : « Peut-être que cela a été dit pour vendre l’initiative. »

Durant la phase initiale des discussions, Hakim ainsi que des représentants des deux plus grands blocs sunnites d’Irak ont rencontré le roi Abdallah, bien que ce fût lors de voyages séparés.

Les responsables politiques sunnites invités étaient Usama al-Nujayfi du bloc Mutahidoun et Saleh al-Mutlaq du bloc al-Arabiya, tous deux membres de l’establishment politique existant.

L’écrivain et intellectuel irakien Hassan al-Alawi à Bagdad, le 16 janvier 2010 (AFP)

Hassan al-Alawi, intellectuel chiite et homme politique expérimenté, a affirmé qu’Hakim n’était pas en Jordanie pour discuter du règlement : « Hakim est allé renégocier les relations bilatérales, premièrement en ce qui concerne la représentation sunnite et deuxièmement vis-à-vis des accords entre les deux pays en matière de pétrole brut et de gaz naturel. »

« Il n’est donc pas faux de lire toute cette tentative de "nouveau règlement" des différences politiques comme une farce », a ajouté Alawi.

Les groupes exclus de l’establishment politique actuel ont proposé des lectures semblables du dernier épisode en date des solutions imposées par l’État en Irak.

« Nous avons observé l’évolution des choses et, comme nous l’avons prédit, rien n’a abouti », a déclaré le cheikh Muthanna al-Dhari, secrétaire général de l’Association irakienne des érudits musulmans.

Il a ajouté que le plan en lui-même ne bénéficiait pas de l’approbation complète des partis qui forment la coalition gouvernementale sous domination chiite : « L’affirmation en elle-même selon laquelle le "règlement historique" a été initié par l’alliance est trompeuse. Le plan a été manigancé et poussé par la branche d’Hakim, mais en l’absence du consentement des autres branches. »

Plus les bienvenus

Al-Dhari s’est également demandé si Hakim était lui-même capable de diriger le dialogue et la conciliation, l’accusant d’être l’un des nombreux bénéficiaires de la corruption dans l’Irak post-2003.

Le point de vue de l’Association irakienne des érudits musulmans a été repris par d’autres voix provenant de l’ensemble du spectre politique.

Dans une interview accordée à la chaîne de télévision par satellite irakienne Al-Mada, le célèbre écrivain et penseur chiite Ghalib Shahbandar a ridiculisé Hakim et ce qu’il a décrit comme « sa dernière farce en date ».


Les propos virulents de Ghalib Shahbandar à la télévision irakienne (en arabe)

« À l’approche des élections, Hakim sait que la rue irakienne n’est plus sous son contrôle. Il ne peut plus se cacher derrière le slogan de l’injustice, car il est injuste, ni derrière la promesse de fournir des services qu’il a manqué à plusieurs reprises de fournir. Cette initiative n’est que son dernier slogan en date. »

Il a décrit Hakim et son proche collaborateur Humam Hamoudi comme des figures de proue « bourgeoises » et loin d’être des « candidats aptes à amorcer un dialogue de réconciliation ».

Ahmad Mahmoud, l’analyste basé à Londres, a également tenu des propos critiques envers le timing du plan : « S’il est approprié ? Non, car ces promesses sont répétées encore et encore quelques mois avant que les Irakiens ne se prononcent lors des élections locales. »

L’Irak après l’État islamique

Une fois finalisé, le projet ne pourra être mis en œuvre qu’après la défaite totale de l’État islamique.

« Et c’est là que réside le problème, a expliqué al-Dhari. Qui peut garantir la paix dans les territoires libérés ? »

« De plus, comment peut-on faire confiance aux paroles des responsables politiques qui ont accepté un système de quotas, imposé sous l’occupation, qui a détruit la possibilité de connaître la paix ? »

Mahmoud croit que le règlement ouvrira la voie à la renaissance des Sahwa, le mouvement sunnite qui a vaincu al-Qaïda et qui est devenu un pilier essentiel de la stratégie de contre-insurrection américaine pendant la guerre en Irak.

Bien que des décideurs politiques l’aient depuis décrit comme le plus grand accord militaire signé dans l’histoire des États-Unis, l’influence des Sahwa a décliné considérablement sous l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki.

« L’implication de riches hommes d’affaires sunnites avec de faibles qualifications politiques dans le programme d’Hakim » a fait craindre que l’establishment historique de ce dernier ne puisse remettre les provinces libérées telles que Mossoul de nouveau entre les mains des Sahwa, a indiqué Mahmoud, qui a ajouté qu’actuellement, cette force « manque de popularité et de portée militaire ».

Ammar al-Hakim prononce un sermon dans son quartier général, à Bagdad, le 11 septembre 2010 (AFP)

Un de ces hommes d’affaires est Khamis Khanjar, qui a assisté les forces américaines dans le cadre des Sahwa.

Khanjar est un multimillionnaire sunnite irakien qui a fait fortune en monopolisant le commerce local du tabac auparavant géré par Oudaï Hussein après la prise de Bagdad par les forces de la coalition.

Certains analystes se demandent si les sunnites qu’Hakim intégrera seront tous comme Khanjar – des piliers de l’élite dirigeante – ou comme les millions de sunnites privés de leurs droits qui vivent dans des tentes et des camps de fortune et qui sont essentiels pour toute forme de stabilité post-État islamique en Irak.

« En tant qu’ancien opérateur des Sahwa, Khanjar manque de soutien populaire auprès des sunnites irakiens pour gouverner dans les communautés. De plus, il n’a pas de forces sur le terrain. C’est l’invasion américaine qui a permis à Khanjar d’accéder à une position de richesse et de pouvoir », a déclaré Mahmoud.

Les voix de l’opposition contestent non seulement les propositions qui sont mises sur la table, mais se montrent également méfiantes face aux motivations des responsables du plan et sceptiques quant à leur volonté d’entreprendre une véritable réforme politique.

Un chiite en deuil brandit un portrait d’Ammar al-Hakim lors de la procession funéraire de son père, dans la ville sainte de Kerbala, le 29 août 2009 (AFP)

Alawi, l’homme politique irakien chevronné, a soutenu qu’« il ne pouvait y avoir de règlement sans reconstruire la confiance et des mécanismes consensuels. »

La couverture médiatique du règlement d’Hakim s’effectue également dans le contexte d’une crainte croissante des forces soutenues par le gouvernement, à savoir les Hachd al-Chaabi (« Unités de mobilisation populaire »), ainsi que d’allégations de crimes de guerre commis par ces forces.

Des groupes tels que l’Association irakienne des érudits musulmans, Amnesty International et Human Rights Watch ont entre autres condamné à plusieurs reprises ce qu’ils qualifient de « terrorisme d’État » et ont réclamé que les responsables aient à rendre des comptes.

« En période d’incertitudes sérieuses, les manœuvres politiques d’Hakim et d’autres responsables sont la dernière chose qui pourrait sauver l’Irak des turbulences économiques, des dysfonctionnements institutionnels, de la corruption, du terrorisme, de l’ingérence étrangère – et ce n’est là qu’une petite fraction des problèmes que rencontre notre pays », a soutenu Mahmoud.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.