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Un mouvement de la jeunesse s’attaque aux Frères musulmans et aux tabous des élections jordaniennes

Les électeurs doivent élire le nouveau parlement après une campagne secouée par l’émergence de la liste laïque Maan et d’une coalition d’activistes
Des affiches électorales pour les candidats au parlement emplissent les rues de Madaba, une ville située près d’Amman (Reuters)
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Les rues jordaniennes sont recouvertes d’affiches pour les 230 listes se présentant aux élections parlementaires qui se déroulent ce mardi en Jordanie.  

Une liste en particulier a attiré l’attention. La liste Maan, dont le nom signifie « ensemble » en arabe, est en lice dans la troisième circonscription d’Amman, où certains considèrent que son programme laïc brise certains tabous. Mais d’autres ont menacé ses membres de mort.

Maan s’envisage comme un acteur essentiel pour limiter la propagation des Frères musulmans dont l’aile politique jordanienne, le Front de l’action islamique (FAI), présente également des candidats pour la première fois depuis 2003.

Le FAI avait boycotté les deux dernières élections au parlement pour protester contre la précédente loi électorale, réformée cette année, en vertu de laquelle prévalaient les candidats individuels plutôt que des listes de partis.

En vertu de la nouvelle loi, les Jordaniens votent pour une liste en précisant le candidat qu’ils choisissent dans cette liste.

Pour beaucoup, les élections de cette année marquent un moment historique dans le développement de la démocratie parlementaire en Jordanie, certains espérant que le passage à des listes encouragera la consolidation des partis ayant des objectifs politiques plus ciblés.

« Nous entrons dans une nouvelle ère », a déclaré Mohammad Hussainy, analyste politique et directeur de Jordan Reform Watch et de l’Integrity Coalition for Election Observation.

Dans une interview accordée à Middle East Eye, Kais Zayadin, considéré comme le candidat vedette de Maan, a décrit pourquoi le parti s’est fait remarquer.

La prestation de Zayadin, qui a contribué à fonder Maan en août, est devenue virale sur internet récemment pour sa protection des arts au cours d’un débat contre un candidat FAI qui comparait les danseuses de ballet aux prostituées. En réponse, Zayadin a répondu que la filiale des Frères musulmans était « contre la civilisation ».

Maan s’est révélé attrayant pour de nombreux jeunes électeurs. Les affiches bien conçues de la liste annoncent leur programme au moyen de slogans provocateurs, proclamant « non à l’abus de la religion » et « contre le terrorisme et l’extrémisme ».

Ismael Ghananim, un professeur de langues étrangères, a confié qu’il aurait voté pour Maan ce mardi s’il vivait dans la bonne circonscription électorale.

« Ils sont assez audacieux », a-t-il déclaré, faisant référence à leur appel à un « État civil » et à l’égalité entre les sexes.

Menaces de mort

Le plus grand pari de la liste et sa proposition la plus attrayante peut-être, l’appel à la séparation de la religion et de la politique, a valu des menaces de mort, y compris des menaces de décapitation, aux candidats de Maan.

« Le concept d’un État civil est encore vague », a déclaré Hussainy. « Certaines personnes le comprennent d’une manière différente… comme quelque chose contre les traditions et la religion. »

Mais pour Nada Atieh, qui travaille dans la production de films, Maan innove dans le paysage politique jordanien.

« Pour une fois, nous avons un programme laïc progressiste », a-t-elle expliqué. Atieh et Zayadin ont tous deux affirmé que le programme de Maan avait « brisé un tabou » en Jordanie.

Plusieurs partisans de la liste qui ont parlé à MEE ont déclaré que ce serait la première fois qu’ils iraient voter, alors qu’ils auraient pu voter lors des précédentes élections.

Kais Zayadin parle à ses partisans lors d’une réunion de la liste Maan en août (MEE/Maria de la Guardia)

Ghananim s’est plaint des candidats traditionnels qui « perpétuent le népotisme et le clientélisme ». Une doléance commune, reprise par Zayadin, est que beaucoup entrent en politique juste pour poursuivre leurs relations d’affaires.

« J’avais choisi de ne pas voter avant », a déclaré Atieh. « Mais c’est ça que nous voulons pour la Jordanie. »

Nouveau parti de la jeunesse

Maan n’est pas le seul mouvement politique amplifiant les voix des jeunes en Jordanie. Shaghaf est une coalition de 5 000 jeunes militants formée en juin dans le but d’huiler les engrenages grinçants des processus démocratiques du pays.

MEE s’est entretenu avec Odai Harahsheh et Odai Bisharat, deux des fondateurs de Shaghaf, sur la façon dont le groupe cherche à transformer la politique de la base vers le haut.

Ce qui rend Shaghaf particulièrement unique, c’est qu’il cherche à décentraliser le paysage politique. Alors que la politique et les affaires jordaniennes sont généralement centrées à Amman, Shaghaf a émergé « de nulle part », ou plus exactement, « de l’extérieur d’Amman », a déclaré Harahsheh.

Avec un taux de participation généralement plus élevé hors de la capitale, la coalition espère puiser dans un niveau d’engagement qui, traditionnellement, rapportait peu en matière de retours politiques.

Shaghaf s’est lancé avec une réunion de 62 militants dans le centre d’Amman, mais à la fin de la journée, ils avaient reçu environ 4 800 demandes d’adhésion.

Quatre-vingt-quinze pour cent de leurs militants ont entre 20 et 30 ans, et 40 % sont des femmes, une statistique stupéfiante étant donné que seule une autre liste politique comprend plus d’une candidate, le minimum obligatoire.

Maan est la seule autre exception, avec deux candidates.

Mouvement de base

Ce qui est aussi frappant, c’est la détermination de Shaghaf à rester un mouvement de base indépendant, la coalition refusant les offres de financement d’organisations externes.

Harahsheh et Bisharat ont souligné qu’ils ne voulaient pas que le mouvement se laisse influencer par un quelconque bailleur de fonds individuel. Pour cette raison, tous les membres de Shaghaf sont bénévoles et le groupe n’a dépensé que 100 dinars (125 euros environ) en trois mois d’existence de l’organisation.

« Nous essayons de renforcer la confiance entre Shaghaf et le peuple », a déclaré Harahsheh, la confiance même que « les gens ont perdue [dans les] candidats et dans la prise de décision », a expliqué Bisharat.

En surveillant les objectifs proposés par les candidats et la façon dont ceux-ci seront réalisés plus tard (ou non) au parlement, ils espèrent rationaliser le processus démocratique.

Les milliers de militants, répartis dans tout le pays, qui travaillent avec Shaghaf sont divisés en groupes de travail dont le but est de préciser les besoins locaux des citoyens dans chaque région.

L’objectif à long terme est de décentraliser davantage la politique jordanienne et de résoudre le problème du manque d’investissement et de développement dans les zones en dehors de la capitale.

Un autre objectif des militants est de s’occuper de la crise chronique du chômage dans le pays, celui-ci atteignant actuellement près de 30 %, un problème qui frappe particulièrement les jeunes, qui représentent plus de 70 % de la population jordanienne.

Alors que ces mouvements de réforme de la politique peuvent rappeler le Printemps arabe, ni Shaghaf ni Maan ne se considèrent en opposition avec la monarchie jordanienne, qui domine sur le plan politique.

« Le roi Abdallah a une très bonne vision d’une relation pacifique avec le peuple », a déclaré Harahsheh.

Zayadin envisage la politique jordanienne comme un triangle : la monarchie et le gouvernement au-dessus et les Frères musulmans dominant dans le coin gauche.

Selon lui, le but de Maan est d’agir comme un contrepoids dans le coin droit en parlant au nom de la « majorité silencieuse ».

Accords moraux

En répondant aux besoins des populations locales via les candidats dans ce que le mouvement appelle un « accord moral », Shaghaf espère que la corruption déclinera et que « chaque dinar [sera dépensé] là où il faut ».

Le plus important, selon Harahsheh et Bisharat, est la nécessité d’investissements directs dans les régions, où ils voient des opportunités de développement pour les secteurs du tourisme et de l’agriculture.

Les prémices de ces accords, conçus par des activistes locaux de Shaghaf, sont une réussite : 55 % des candidats ont signé.

Cependant, Harahsheh a souligné que la courte période entre la fondation du groupe pendant le Ramadan et les élections n’était qu’un début. Ensuite, les groupes de travail locaux écriront des documents d’orientation à envoyer au gouvernement et surveilleront les réalisations des candidats au parlement.

Odai Harahsheh (à gauche) et Odai Bisharat de Shaghaf s’entretiennent avec MEE à Amman (MEE/Maria de la Guardia)

Bien que Maan et Shaghaf aient tous deux de grands espoirs pour le développement démocratique de la Jordanie, il est difficile de dire dans quelle mesure les deux groupes peuvent réussir.

Mohammad Hussainy a déclaré que la Jordanie n’était pas encore assez développée sur le plan politique pour que Shaghaf réalise ses objectifs.

« Les listes ne sont pas idéales, mais constituent un bon pas en avant », a-t-il affirmé, expliquant que la loi électorale devait encore être réformée pour encourager la formation de partis et blocs politiques au sein du parlement.

La prolifération des listes, vaguement ficelées ensemble et fondées sur l’origine tribale ou les relations d’affaires, signifie qu’il manque encore un programme politique clair à de nombreuses listes, a-t-il ajouté.

Alors que Maan a reçu des éloges pour son programme uni, malgré les différentes origines de ses candidats, il manque une telle vision à la plupart des listes, et donc, a estimé Hussainy, elles ne peuvent pas être tenues de rendre des comptes en particulier par des groupes tels que Shaghaf qui, dit-il, sont ambitieux, mais manquent d’expérience.

L’analyste politique Sean Yom n’est toutefois pas du même avis. Bien que Shaghaf soit inexpérimenté, dit-il, il a développé une « plate-forme intégrée pour un fonctionnement à long terme » à travers le pays, alors que Maan « existe uniquement pour ce cycle électoral ».

Le danger principal pour Shaghaf serait la cooptation par l’État, d’une manière similaire aux mouvements de jeunes qui ont émergé au lendemain du Printemps arabe en 2011-2012. Cependant, Yom a estimé qu’il était peu probable que Shaghaf n’ait pas été considéré comme une « menace directe ».

Taux de participation crucial

Pour Maan, le plus grand défi consiste peut-être simplement à persuader ses potentiels partisans d’aller voter.

Un sondage mené par le Centre d’études stratégiques (CSS) de l’Université de Jordanie a prédit que 39 % des Jordaniens n’iraient pas voter aux élections de mardi. Parmi les 18-34 ans, le groupe que Maan attire le plus souvent, 46 % ont répondu qu’ils ne voteraient pas.

En outre, la motivation la plus populaire pour aller voter, à 24 %, était le fait qu’un candidat offrait un service à un électeur.

Le réseau d’« achats » implicites de votes que Zayadin cherche à contester ne sera peut-être pas si facilement démantelé, d’autant plus que les hommes d’affaires influents, a-t-il affirmé, « utilisent la pauvreté des gens afin de gagner leurs voix ».

Dans la troisième circonscription d’Amman, où Maan se présente, le taux de participation n’a jamais dépassé 20 % et Zayadin a reconnu qu’une augmentation de la participation était essentielle à la réussite de la liste – « sinon, les Frères musulmans gagneront » – car, tandis que Maan est un nouveau visage, on estime que les Frères musulmans sont soutenus par jusqu’à 30 % de la population.

Yom estime que Maan, bien que courageux, peut avoir du mal à s’affirmer même si la liste rencontre le succès dans ces élections. « Maan pourrait même ne pas perdurer assez longtemps au-delà des élections pour mériter l’attention », a-t-il déclaré.

« Si les Frères musulmans remportent ne serait-ce que 10-12 députés, ce qui est le seuil général que le gouvernement est disposé à tolérer, alors la raison d’être d’un contrepoids civil laïc diminue. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.