Yémen : les Houthis procèdent à leurs premières exécutions publiques à Sanaa

Yémen : les Houthis procèdent à leurs premières exécutions publiques à Sanaa

#GuerreYémen

Bien que de nombreux Yéménites approuvent la peine capitale pour les meurtriers et violeurs d’enfants, certains craignent que le châtiment extrême ne soit bientôt infligé aux adversaires politiques des Houthis

Rassemblement à Sanaa à l’occasion de l’exécution de Muhammad al-Maghribi, qui a été reconnu coupable du viol et du meurtre d’une fille de 3 ans (Reuters)
23 août 2017
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Thursday 24 August 2017 9:29 UTC
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24 août 2017

SANAA, Yémen – Les habitants étaient rassemblés par milliers lorsque Muhammad al-Maghribi, un homme d’une quarantaine d’années, a été extirpé d’une camionnette par la police armée, les mains liées derrière le dos, et amené vers une zone dégagée sur la place Tahrir de Sanaa.

Alors que la police contenait une foule de plus en plus nombreuse, Maghribi a été agenouillé sur un tapis, maintenu la tête baissée et abattu de plusieurs tirs de fusil automatique dans le dos. Son exécution publique a été la première de ce que le mouvement houthi annonce comme une nouvelle répression contre les criminels endurcis.

La deuxième est survenue quelques jours plus tard. Hussein al-Saket, 22 ans, a été abattu de plusieurs tirs dans le dos sur la même place et de la même manière, mais cette fois-ci, son corps sans vie a été hissé par une grue et suspendu à la vue de tous.

Bien que la grande majorité des personnes ayant assisté aux exécutions aient soutenu le châtiment réservé à Maghribi et Saket – tous deux ont été accusés de viol et d’assassinat d’enfants –, les méthodes employées et leurs dérives potentielles font craindre une nouvelle vague de violence d’État visant les dissidents en plus des criminels.



Muhammad al-Maghribi conduit sur le lieu de son exécution (Reuters)

Le crime de Maghribi

Nous étions fin juin et la fête de l’Aïd el-Fitr offrait une distraction plus que nécessaire au milieu de la guerre sévissant au Yémen. Mais pour la famille de Rana, 3 ans, la joie allait bientôt voler en éclats lorsque son corps sans vie fut retrouvé dans une maison voisine.

Elle avait été violée et assassinée ; les soupçons se sont rapidement portés sur le propriétaire de la maison dans laquelle elle avait été retrouvée.

Immédiatement, des protestations ont éclaté à l’extérieur de la maison, dans le quartier de Beit Meyad à Sanaa, les habitants demandant l’arrestation et l’exécution du propriétaire. À travers le pays, une photo du coupable présumé, Maghribi, qui avait déjà fui vers le sud et la province de Dhamar, a commencé à être partagée.

Deux jours plus tard, des habitants de la province, avec l’aide des forces de sécurité, l’ont pourchassé et arrêté. Maghribi a reconnu sa culpabilité et a ensuite été appelé à comparaître devant un tribunal de Sanaa.

Des manifestants ont rapidement encerclé le bâtiment du tribunal, exigeant de nouveau la peine capitale pour Maghribi.



La foule se dispute le meilleur point de vue pour assister à l’exécution de Muhammad al-Maghribi (Reuters)

« C’était une problématique d’ordre humanitaire et des personnes de différents camps ont salué cela, car on considère qu’il n’y a rien de mal à procéder à de telles exécutions »

– Abdul Hamid Ahsan, manifestant

Abdul Hamid Ahsan, pharmacien, faisait partie des centaines de manifestants qui sont venus ce jour-là pour exiger l’exécution de Maghribi.

« Ce qui est arrivé à Rana al-Matari était déjà particulièrement triste, mais comme cela est arrivé pendant l’Aïd et que le criminel a privé sa famille de cette fête, ce crime a provoqué une réaction unique », a expliqué Ahsan à MEE.

Alors que les affaires judiciaires de ce type avaient tendance à traîner au sein du système judiciaire – du tribunal de première instance à la cour pénale, en passant par la cour d’appel –, le procès de Maghribi a été accéléré tandis que les manifestants menaçaient d’encercler le bâtiment si le procès venait à être retardé.

« Un jour, la cour d’appel a essayé de reporter le procès à la semaine suivante, a ajouté Ahsan. Nous n’allions toutefois pas laisser cela se produire et nous avons tenté de faire irruption dans le tribunal, mais les soldats ont confirmé que les juges annonceraient leur verdict ce jour-là, ce qu’ils ont fait. »

Le procès a été beaucoup plus rapide que dans les cas normaux et l’ensemble de la procédure, qui a impliqué trois tribunaux différents, a duré un mois au total.



Des policiers escortent Muhammad al-Maghribi, 41 ans, reconnu coupable du viol et de l’assassinat d’une fillette de 3 ans, vers le lieu de son exécution, à Sanaa (Reuters)

Après sa condamnation à mort, Maghribi a été fouetté sur une place publique puis abattu par un soldat. Une foule a afflué de toute la ville pour assister à la première exécution publique du règne des Houthis.

Les partisans comme les adversaires du groupe rebelle houthi – au pouvoir à Sanaa – ont salué l’exécution et beaucoup estiment que celle-ci servira à dissuader de commettre des crimes similaires à l’avenir.

« C’était une problématique d’ordre humanitaire et des personnes de différents camps ont salué cela, car on considère qu’il n’y a rien de mal à procéder à de telles exécutions. Pour ma part, je continuerai de protester pour exiger l’exécution des criminels qui touchent aux enfants », a soutenu Abdul Hamid Ahsan.

Maghribi était bien connu dans le centre de Sanaa et réputé pour son instabilité mentale, selon des habitants. Les questions d’ordre psychologique n’ont toutefois pas été prises en compte par les tribunaux.

En 2014, Maghribi a été chargé de l’ouverture d’un centre culturel à Sanaa après le refus du ministre de la Culture d’accepter l’invitation des Houthis – il s’agissait alors d’une pique adressée au ministre, remplacé par un personnage local.

Priorité aux questions relatives aux enfants

Le père de Rana, Yahya al-Matari, estime que le cas de sa fille a peut-être déclenché une vague de soutien en faveur des exécutions publiques et que les tribunaux seront désormais encouragés à rechercher des peines similaires.

« Le cas de mon enfant a réveillé les eaux dormantes et je pense que nous verrons plus de peines de ce type dans le cas de crimes contre des enfants », a-t-il indiqué à MEE.

Une semaine après l’exécution de Maghribi, les tribunaux de Sanaa ont condamné le violeur d’un enfant à 25 ans de prison.

Un autre meurtrier d’enfant, Hussein al-Saket, 22 ans, a ensuite été exécuté et pendu à une grue sur la même place que celle où Maghribi avait été exécuté. Il a été reconnu coupable d’avoir enlevé, violé et assassiné une enfant de 5 ans il y a deux ans.



Hussein al-Saket, 22 ans, est pendu à une grue après avoir été exécuté pour avoir violé et assassiné une fille de 5 ans, sur la place Tahrir de la capitale Sanaa, le 14 août (AFP)

Yahya al-Matari se montre reconnaissant envers les Yéménites qui se sont mobilisés pour que le meurtrier de son enfant soit pendu et qui ont fait en sorte que son procès soit accéléré, le transformant en sujet de débat public.

Il a désormais l’impression que les crimes contre les enfants sont devenus une priorité pour les tribunaux.

Il n’a enterré Rana que lorsque son meurtrier a été exécuté.

« Il était difficile d’enterrer le cadavre de mon enfant alors que son meurtrier était encore vivant. Le châtiment est la loi d’Allah et j’espère voir plus de criminels subir leur peine. »

Un juge du tribunal de Sanaa a indiqué à MEE sous couvert d’anonymat (n’étant pas autorisé à parler aux médias), que suite aux manifestations du mois dernier, tous les crimes dont les victimes sont des enfants sont désormais prioritaires et toutes les affaires en suspens sont traitées le plus tôt possible.

« Il était difficile d’enterrer le cadavre de mon enfant alors que son meurtrier était encore vivant. Le châtiment est la loi d’Allah »

– Yahya al-Matari, père d’une victime

« Au cours du dernier mois, les tribunaux de Sanaa ont rendu trois jugements sur des crimes impliquant des enfants, dont deux ont été punis d’exécution. »

« Les tribunaux n’ont pas exécuté de criminels reconnus coupables de leurs méfaits au cours des deux dernières années, mais nous avons commencé à le faire depuis le mois dernier. Et nous mènerons des procès équitables », a déclaré la source.

Malgré les critiques, la source a déclaré que les tribunaux fonctionnaient de manière indépendante et que les protestations à l’extérieur des tribunaux avaient contribué à encourager les juges à prononcer la peine capitale.

« Les juges décident du type de peine et des méthodes selon le crime, de sorte que personne à part les juges ne puisse décider du type de peine que le criminel mérite », a indiqué la source.

La peine de mort est jugée cruelle, inhumaine et dégradante par les groupes de défense des droits de l’homme.

Sarah Leah Whitson, directrice de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient, a déclaré à MEE que bien que son ONG n’eût pas encore été en mesure d’examiner les affaires en détail, elle était opposée à la peine de mort dans n’importe quel cas.

« Comme vous pouvez l’imaginer, nous nous opposons à la peine de mort quelles que soient les circonstances et nous nous méfions particulièrement des peines de mort prononcées dans un contexte comme celui du Yémen, où il est difficile d’obtenir un procès équitable même en temps de paix ».

Amnesty International s’oppose également à la peine de mort en toutes circonstances – quels que soient l’accusé, le crime, le niveau de culpabilité ou d’innocence ou la méthode d’exécution.

Un manque de confiance vis-à-vis des tribunaux

Nabil Fadhel, directeur de l’Organisation yéménite pour la lutte contre la traite des êtres humains, a déclaré que son ONG surveillait de nombreux crimes commis contre des enfants et que souvent, les familles des victimes avaient honte de rendre publiques ces affaires en raison des perceptions sociétales du viol, ce qui permet souvent aux victimes d’échapper à la justice.

Au Yémen, le viol d’enfants est parfois considéré comme une source de honte pour la famille de la victime et de nombreuses familles préfèrent donc garder ces affaires secrètes.

« Si le procès du meurtrier de Rana al-Matari a été aussi rapide, c’est principalement dû à la campagne menée sur les réseaux sociaux et aux protestations devant les tribunaux – nous n’avons pas l’habitude de voir des procès se terminer en un mois », a expliqué Nabil Fadhel à MEE.

« En outre, les proches des victimes évitent généralement de porter plainte parce que la police n’arrête pas souvent les criminels et que si elle le fait, les tribunaux retardent tellement l’affaire que les procès prennent des années pour commencer ; souvent, les gens préfèrent alors enterrer leur enfant sans se plaindre. »

« Nous craignons que les Houthis aient commencé à exécuter des criminels pour se mettre ensuite à exécuter leurs adversaires »

– Activiste social anonyme

« Notre organisation a essayé de suivre des affaires de viol et de meurtre, mais les procès sont retardés depuis si longtemps que les proches des victimes ont abandonné tout espoir de voir les auteurs de ces crimes être punis », a ajouté Fadhel.

Néanmoins, bien que de nombreux Yéménite approuvent les exécutions publiques, certains craignent que le châtiment extrême ne soit bientôt infligé aux adversaires politiques des Houthis.

S’exprimant sous couvert d’anonymat, un activiste de Sanaa a indiqué à MEE que selon lui, les Houthis essaient d’envoyer un message montrant qu’ils sont encore forts et qu’ils continuent de gouverner d’une main de fer alors que la situation humanitaire se dégrade chaque jour, entraînant une déception croissante à leur égard de la part de la population.

« Cette période est délicate et les gens commencent à perdre confiance dans les Houthis, car le niveau de criminalité augmente et les fonctionnaires vivent sans salaire depuis plus de dix mois », a-t-il expliqué.

« Nous craignons que les Houthis aient commencé à exécuter des criminels pour se mettre ensuite à exécuter leurs adversaires. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.