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Après la Syrie, le Liban tombera-t-il dans l’orbite russe ?

Ces derniers mois, plusieurs indices laissent entrevoir une volonté russe d’étendre son influence, déjà acquise en Syrie, au Liban. Beyrouth pourrait-il à son tour succomber aux appels du pied de Moscou ?

BEYROUTH – Que cherche donc la Russie au Liban ? Ces dernières semaines, la question revient comme un leitmotiv dans les milieux diplomatiques occidentaux. L’hyperactivité russe ne cesse d’intriguer les chancelleries occidentales. Pas une semaine ne passe sans que des diplomates rencontrent des journalistes bien informés ou des experts pour les interroger sur l’activité grandissante de la Russie dans le pays.

Français, Britanniques ou Américains observent avec intérêt et suspicion les moindres manœuvres opérées par les Russes sur le territoire libanais, que ce soit dans le champ économique, culturel, militaire ou diplomatique, en relation avec le conflit syrien. Il faut dire que, ces derniers mois, les Russes ne ménagent pas leurs efforts. La question demeure de savoir si Beyrouth pourrait se laisser séduire par les multiples appels du pied de Moscou.

Une présence russe sur tous les terrains

L’an dernier, le Kremlin a ainsi posé sur la table un package deal plus qu’alléchant, à hauteur d’un milliard de dollars, comprenant la livraison d’armes russes couplée avec une coopération militaire et technique, le tout assorti d’un taux d’intérêt à 0 % et remboursable sur quinze ans.

Français, Britanniques ou Américains observent avec intérêt et suspicion les moindres manœuvres opérées par les Russes sur le territoire libanais. Il faut dire que, ces derniers mois, les Russes ne ménagent pas leurs efforts

Sur le plan économique aussi, les liens libano-russes se renforcent, années après années, mois après mois. La compagnie russe Novatek a remporté l’appel d’offres lancé par le gouvernement libanais pour l’exploitation des ressources pétrolières et gazières dans les eaux territoriales libanaises, au sein d’un consortium formé avec le Français Total et l’Italien ENI. Les contrats ont été signés le 29 janvier 2018.

En avril 2017, le ministre libanais du Commerce et de l’Économie, Raed Khoury, a spécifié à l’agence de presse russe Sputnik son intention d’augmenter le commerce du Liban avec la Russie pour atteindre 1,5 milliard de dollars d’ici deux à trois ans et accroître les investissements, notamment dans le secteur bancaire.

La compagnie russe Novatek a remporté l’appel d’offres lancé par le gouvernement libanais pour l’exploitation des ressources pétrolières et gazières dans les eaux territoriales libanaises (MEE/Sunniva Rose)

Déjà, en l’espace de cinq ans, les exportations russes vers le Liban ont presque doublé, passant de 423 millions de dollars en 2012 à quelque 770 millions de dollars en 2017. Par ailleurs, la Russie pourrait s’appuyer sur le territoire libanais pour participer à la reconstruction en Syrie.

Le 6 juin dernier, c’est le président du Parlement libanais, Nabih Berri, qui y est allé de sa petite phrase. Dans une interview, passée presque inaperçue, accordée à Sputnik, il estimait que rien n’empêchait son pays de commercer avec la Russie en rouble et en livre libanaise, bien que cette dernière reste adossée au dollar. « Bien sûr que c’est possible, rien ne l’empêche. Mais ces opérations se font actuellement au cours officiel du rouble par rapport à la livre libanaise, qui reste ancrée au dollar américain. »

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Sur le plan culturel aussi, Moscou fait preuve d’une activité débordante. Trois centres culturels russes fondés par des Libanais ont ouvert leurs portes au Liban cet été, s’ajoutant à celui installé dans le quartier de Verdun, à Beyrouth-Ouest, depuis 1951.

Sur le plan diplomatique, le Kremlin s’est investi dans le processus du retour des réfugiés syriens dans leur pays, en créant un centre spécifique présidé par l’ambassadeur russe au Liban, Alexander Zasypkin, ainsi que des commissions ad hoc. Une initiative fort appréciée par l’ensemble de la classe politique libanaise, alors que le pays ploie sous un fardeau de 1,5 million de déplacés installés sur son sol depuis le début de la guerre en Syrie.

Les initiatives russes en faveur du retour des réfugiés syriens ont été appréciées par les dirigeants libanais (AFP)

Plus qu’une simple volonté de commercer ou d’implanter la langue de Tolstoï au pays du Cèdre, l’hyperactivité russe au Liban serait partie intégrante de la stratégie de Moscou d’élargir et renforcer sa sphère d’influence au Moyen-Orient.

Le journaliste Nicholas Blanford relevait le 15 mars dernier, dans Christian Science Monitor, que le package deal russe d’un milliard de dollars pourrait menacer le programme américain d’assistance militaire en vigueur depuis 2006, et en vertu duquel l’armée libanaise s’est vue livrer un arsenal léger en armes et équipements divers et a bénéficié d’entraînements et de formations, pour un total de plus d’1,6 milliard de dollars.

« Il n’y a pas de réelle volonté au sein du pouvoir politique libanais de signer un accord militaire avec la Russie, à cause des pressions américaines »

- Rafi Madayan, directeur du Lebanese Institute for Studies and Information

Les Américains ne prennent pas cette menace à la légère et ne cacheraient pas leur désapprobation auprès des autorités libanaises. Un tel accord ferait en effet figure de camouflet et pousserait le Pentagone à suspendre purement et simplement son assistance à l’armée libanaise, selon des analystes. D’autant qu’à Washington, certains s’interrogent quant à l’utilité de soutenir encore le Liban, alors que les dernières législatives ont mené à la victoire du Hezbollah et de ses alliés.

Jusqu’à présent, et malgré les multiples relances russes, les autorités libanaises temporisent et n’ont toujours pas donné suite. Ce n’est pas la première fois d’ailleurs que la Russie propose un marché similaire aux Libanais.

Rafi Madayan, directeur du Lebanese Institute for Studies and Information (LISI), indique à Middle East Eye qu’en « 2009, les Russes avaient proposé de fournir gracieusement des avions de chasse Mig-29, se heurtant au veto américain mais aussi [à une opposition] au sein de l’armée libanaise, d’autant que ce type d’armement n’était pas adapté au contexte libanais ».

Le blocage serait également venu du ministre de la Défense de l’époque, Elias Murr, comme le révèle un câble Wikileaks émanant de l’ambassadrice américaine alors en poste à Beyrouth, Michele Sison.

Hélicoptère d’attaque Mil-24 russe dans la région de Deir Ez-Zor, en Syrie (AFP)

Un an plus tard, les Russes reviennent à la charge en proposant de doter l’armée de « 6 hélicoptères d’attaque MI-24, munis de canons et de missiles sol-air, similaires aux Cobras américains ». Là aussi, indique Rafi Madayan, la Russie se voit opposer une fin de non-recevoir américaine et, en filigrane, israélienne, les deux pays « ne souhaitant pas que le Liban soit équipé d’armements sophistiqués aériens leur procurant une puissance de feu ».

« Une réorientation aussi importante ne pourrait pas se faire en douceur, car il y a les États-Unis derrière. Un retournement du Liban vers la Russie marquerait, s’il se produisait, un bouleversement stratégique, mais aussi une volonté d’indépendance »

- Walid Charara, journaliste et chercheur au Centre consultatif pour les études et la recherche

En 2011, nouvelle offre, déclinée elle aussi. « Il n’y a pas de réelle volonté au sein du pouvoir politique libanais de signer un accord militaire avec la Russie, à cause des pressions américaines », observe le directeur du LISI. « Les États-Unis comme Israël ne tiennent pas spécialement à ce que l’armée libanaise soit en possession de missiles anti-char russes de type Kornet et ne veulent pas entendre parler de missiles sol-air, d’aviation, etc. »

Rafi Madayan estime que pour le Kremlin, c’est « la Syrie qui reste avant tout stratégique, où il a déjà des bases à Tartous, Lattaquié, Hmeimim, Homs ». Une certaine coopération est déjà en œuvre toutefois entre les services de renseignement libano-russes, notamment en matière de partage d’informations.

Pressions américaines

Sur le plan politique, Moscou est parvenu à entretenir de bonnes relations avec toutes les parties libanaises, tant du 14-Mars que du 8-Mars. Mais, pondère l’expert, « ces bonnes relations ne signifient pas nécessairement que le Liban s’engagerait dans un tel revirement stratégique ».

Si Beyrouth se décidait en effet à rompre ses attaches avec les États-Unis pour se tourner vers la Russie, il s’agirait d’un bouleversement majeur.

Le président des États-Unis, Donald Trump, lors d'une conférence de presse avec le Premier ministre libanais Saad Hariri à la Roseraie de la Maison-Blanche à Washington, le 25 juillet 2017 (Reuters)

C’est d’ailleurs le point de vue du journaliste Walid Charara, journaliste au quotidien al-Akhbar et chercheur au Centre consultatif pour les études et la recherche. « Beyrouth et Moscou peuvent développer des relations de partenariats, dans plusieurs domaines, pas forcément militaires. Mais une réorientation aussi importante ne pourrait pas se faire en douceur, car il y a les États-Unis derrière. Un retournement du Liban vers la Russie marquerait, s’il se produisait, un bouleversement stratégique, mais aussi une volonté d’indépendance », indique-t-il à Middle East Eye.

Pour ce fin connaisseur de la géopolitique régionale, tout ce qui se déroule au Moyen-Orient doit d’ailleurs se lire « à travers le prisme d’une stratégie de confrontation entre Washington et Moscou ».

« La Russie essaie de s’imposer dans plusieurs régions du monde comme un acteur politique incontournable qui peut jouer un rôle dans la solution de conflits durables comme en Syrie, au Yémen, en Lybie, en Palestine. Cette posture de médiateur s’inscrit dans une stratégie de confrontation plus globale avec les États-Unis », note Walid Charara.

« Malgré la rhétorique belliqueuse des États-Unis de Trump, leur capacité à peser sur certains pays dans le monde est moins importante qu’auparavant »

- Walid Charara

« Malgré la rhétorique belliqueuse des États-Unis de Trump, leur capacité à peser sur certains pays dans le monde est moins importante qu’auparavant. La Turquie, pourtant membre de l’OTAN, a par exemple acheté des S-400 aux Russes car les États-Unis ne voulaient pas leur vendre les armes équivalentes en leur possession, ce qui est très mal vu par Washington. »

Le chercheur affirme par ailleurs que « s’il y avait eu une autre attitude européenne ou américaine envers la Russie, cette dernière ne serait sans doute pas intervenue en Syrie. Moscou a été amené à réaffirmer avec force son statut de puissance internationale, dans le cadre de cette stratégie de confrontation ».

« Les États-Unis ne sont plus crédibles en tant que médiateur. Même les pays les mieux disposés vis-à-vis d’eux ne peuvent pas accepter ce qui se passe en Palestine », conclut le chercheur.

Qu’en dit le Hezbollah ?

Si l’on sait d’ores et déjà quelle pourrait être la réaction de Washington à un revirement libanais dans l’orbite russe, on peut s’interroger aussi sur celle d’un autre acteur incontournable de la scène libanaise, le Hezbollah.

Comment la « Résistance » perçoit-elle les opérations séduction du Kremlin sur son territoire ? S’ils sont alliés de fait sur le terrain syrien, leurs agendas ne suivent pas forcément la même trajectoire.

Rassemblement du Hezbollah libanais le 31 août 2017 pour célébrer le retour de ses combattants de Syrie (AFP)

Le 4 juin dernier, un incident dans la région de Qoussair, à la frontière libano-syrienne, sème le doute. Ce jour-là, une unité de la police militaire russe décide de se positionner dans cette région du Liban où le Hezbollah dispose d’une très forte présence, la zone offrant un point de vue stratégique en matière de surveillance.

Selon une source proche du Hezbollah à Beyrouth, des « frictions » consécutives à une « incompréhension » s’ensuivent, sans toutefois provoquer un recours aux armes. Une intervention des Syriens permet de régler le différend, poussant les Russes à se retirer de la zone conflictuelle. L’incident, qui aurait pu dégénérer, aura fait figure de « test » entre les alliés de Damas, selon la source. Et démontre la complexité du jeu d’alliances en cours.

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Si, à première vue, le Hezbollah pourrait plutôt voir d’un bon œil un éventuel revirement stratégique du Liban vers Moscou, qui réduirait de fait la dépendance du pays envers les États-Unis, il ne servirait pas forcément son objectif ultime, qui reste la mobilisation de la résistance anti-israélienne. 

Le Hezbollah s’est toujours opposé au processus de paix israélo-arabe dès la conférence de Madrid en 1991 et prône la lutte armée pour libérer la Palestine. La Russie, elle, est favorable à une solution négociée au conflit. C’est là que leur vision diverge.

Le président russe Vladimir Poutine en compagnie du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, à Moscou (AFP)

La Russie, de son côté, se pose plus que jamais comme un médiateur, garant de la sécurité, désormais incontournable au Moyen-Orient, la place ayant été laissée quasi vacante par les États-Unis. Elle devrait continuer de tisser sa toile au Liban, patiemment, comme elle l’a fait ces dernières années avec la Turquie ou l’Égypte.

Photo : affiche électorale en faveur du président russe Vladimir Poutine adressée à la diaspora russe au Liban à l’occasion des élections présidentielles du 18 mars 2018, photographiée le 9 mars 2018 dans la ville libanaise de Tyr (AFP).