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Des kurdes prennent les armes et déclarent l’autonomie en Turquie

Avec l’escalade de la violence dans le sud-est de la Turquie entre les militants du PKK et l’armée turque, certains jeunes Kurdes ont pris les armes
Des Kurdes turcs se rassemblent près de pneus en flammes, lors de la célébration de l’anniversaire de la création du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Lice, le 27 novembre 2014 (AFP)

DIYARBAKIR, Turquie – Au cours du mois dernier, alors que le processus de paix entre le PKK et le gouvernement turc vacillait, une grande partie du sud-est de la Turquie a été confrontée à la violence. À Diyarbakır, les tensions sont fortes et la police ainsi que des véhicules militaires armés patrouillent régulièrement dans les rues.

Le processus de paix, qui est en cours depuis plus de deux ans, s’est rapidement délité après que deux policiers ont été abattus dans la ville frontalière de Ceylanpınar fin juillet. La Turquie a lancé plus de 400 frappes aériennes sur le bastion du PKK, les montagnes de Qandil dans le nord de l’Irak. Selon l’agence de presse Anadolu, ces frappes ont tué plus de 700 militants depuis fin juillet. Dans le même temps, le PKK a tué plus de 60 policiers et soldats turcs, suscitant la crainte d’une nouvelle période de conflit ravageant la région.

Tandis que les affrontements continuent entre les militants du PKK et l’armée turque, un certain nombre de citoyens kurdes se préparent à rejoindre la lutte. Dans une dizaine de villes, les habitants ont pris les armes suivant ce qu’ils qualifient de stratégie d’« auto-défense ».

À Cizre, ville kurde près de la frontière irakienne, la situation a rapidement échappé à tout contrôle après l’assassinat d’un adolescent de 17 ans, Hasan Nerse, le 28 juillet. Ce dernier a été tué par la police tandis qu’il sortait avec ses amis en soirée ; sa famille pense qu’il a été pris pour cible parce qu’il portait des vêtements traditionnels kurdes. Les photos diffusées sur les réseaux sociaux montrent Hasan les mains liées dans le dos, avec plusieurs blessures par balles. Sa mère, Makbule Nerse, a déclaré à MEE : « Il ne s’est jamais impliqué en politique, tout ce qu’il a fait c’était porter des vêtements traditionnels kurdes que nous, les Kurdes, portons depuis des centaines d’années ».

Suite à la mort d’Hasan, les habitants de la zone de Cizre, aussi appelée région de Cudi, ont érigé des barricades et creusé des tranchées pour empêcher la police d’entrer.

« Les jeunes »

La nuit, MEE a pu constater que les rues de Cizre se vidaient et devenaient étrangement calmes jusqu’à ce que les affrontements commencent. Sous des posters du chef vénéré du PKK, Abdullah Öcalan, de jeunes hommes et femmes patrouillent dans les rues. Connus partout comme « la jeunesse », ces jeunes Kurdes sont armés et ne semblent pas craindre l’État turc. « Depuis deux semaines, nous défendons notre terre – la police n’y a pas pénétré et nous sommes maintenant autonomes vis-à-vis de l’État », a déclaré à MEE un habitant qui a refusé de donner son nom.

« Normalement à Cizre en été, les gens préfèrent ne sortir que le soir car il fait trop chaud pendant la journée », a expliqué Renaş Haşım, un étudiant en droit de Cizre qui vit désormais à Diyarbakır, « mais en ce moment, c’est le contraire : les habitants essayent de régler toutes leurs affaires pendant la journée et veillent à ne pas quitter leur domicile après 20 heures. »

Les « jeunes » qui patrouillent les rues font partie du groupe dit YDG-H. Souvent décrite comme l’aile jeunesse du PKK, YDG-H est une organisation relativement nouvelle qui a été mise sur pied ces trois dernières années.

« Les jeunes ont toujours fait partie du mouvement kurde », a expliqué à MEE un jeune Kurde de Diyarbakır, « mais le mouvement YDG-H a été créé pour les jeunes Kurdes qui ne souhaitaient pas rejoindre le PKK, mais qui pourraient organiser et résister à l’État depuis leurs villes. »

Beaucoup ont affirmé que c’était l’YDG-H, et non le PKK, qui a amorcé le récent conflit en tuant deux policiers à Ceylanpınar en juillet, bien que ces allégations soient impossibles à vérifier. Alors que les membres de l’YDG-H obéissent certainement aux ordres du PKK et affirment appartenir au mouvement kurde, la direction du PKK n’a aucun contrôle direct sur leur organisation. L’YDG-H est composée de groupes locaux, organisés de manière autonome, et il n’y a pas de direction clairement établie.

Creuser des tranchées

Pour Renaş Haşım, l’YDG-H représente une nouvelle force dans la politique kurde. « Avant il n’y avait pas de guérilla dans les villes, il fallait partir dans les montagnes pour lutter contre l’État. Mais aujourd’hui, les membres de l’YDG-H forment une guérilla urbaine qui a le pouvoir et la capacité de lutter contre les forces de sécurité de l’État. »

« Nous n’avions jamais vu ce genre de résistance de la part des villes auparavant », a rapporté Ali, un Kurde vivant à Lice, autre ville où les violences ont été particulièrement intenses. « Maintenant, l’État doit faire face aux jeunes dans les villes ainsi qu’au PKK. Avant seul le PKK leur posait des problèmes. »

Beaucoup de citoyens semblent soutenir le creusement de tranchées dans certains quartiers, car ils estiment que cela leur offre une certaine protection contre la police. « Ici, les gens ont connu de nombreux conflits avec l’État, et, par conséquent, n’accordent aucune confiance à la police », a expliqué Faysal Sarıyıldız, député de Cizre appartenant au parti pro-kurde, le HDP. « Bien sûr, la construction de ces tranchées est regrettable, mais que peuvent faire les gens à part se défendre ? »

Filiz Ölmez, avocate travaillant à Cizre, ne voit pas beaucoup d’avantages à cette nouvelle vague de violence entre le PKK et le gouvernement, mais estime que les policiers sont à l’origine des récents événements. « Si la police n’avait pas arbitrairement commencé à arrêter des centaines de Kurdes fin juillet, ces tranchées n’auraient pas été creusées », a-t-elle déclaré à MEE dans son bureau à Cizre. « Creuser des tranchées était la solution naturelle pour arrêter le déferlement d’arrestations. »

État d’urgence

En réponse aux tensions et aux violences qui se sont produites dans les villes ces dernières semaines, les gouverneurs de différents districts ont décrété l’état d’urgence et mis en place des barrages routiers.

À Lice, ville proche de Diyarbakır, l’armée a fermé de nombreuses routes et l’état d’urgence a été annoncé la dernière semaine, mais a été levé depuis. Sans signe de la jeunesse, les habitants préféraient rester chez eux, des hélicoptères scrutant en permanence le sol depuis le ciel à la recherche de tout signe indiquant la présence des militants. Les quelques habitants qui se sont aventurés dehors étaient occupés à tenter d’éteindre les feux de forêts allumés par l’armée, une stratégie déjà utilisée à plusieurs reprises dans les années 1990 pour détruire tout abris que les guérilléros du PKK pourraient utiliser.

« Parfois, les incendies se propagent à nos cultures – ça détruit nos moyens de subsistance », a expliqué à MEE Mustafa, assis sous l’auvent d’une station-service dans un village en périphérie de Lice. « Chaque fois qu’il y a eu un conflit, l’armée a attaqué aveuglément les citoyens faute de pouvoir atteindre le PKK. »

Dans la ville voisine de Silvan, la situation est devenue extrêmement tendue. Alors que l’armée turque s’est établie dans la ville, où les habitants ont résisté et déclaré l’autonomie dans quatre districts distincts, tous les accès à la ville ont été coupés et la connexion Internet est, au mieux, intermittente. Des journalistes auraient également été empêchés de se déplacer librement dans la région.

Une habitante, Feyza Odemir, a fui la ville dimanche en raison de l’intensité des combats. « Plus de la moitié de la population a fui », a-t-elle expliqué par téléphone, « la ville ressemble à Kobané dans certains quartiers. Tout le monde a peur de ce qui va arriver. »

Autonomie ou indépendance ?

L’une des exigences principales des Kurdes dans le processus de paix est de modifier la Constitution, leur offrant davantage d’autonomie dans le sud-est. Ces appels font écho à la revendication d’Öcalan et du PKK ces dix dernières années.

Erkan Demirer, militant kurde vivant à Diyarbakır, a fait valoir que le grand nombre de quartiers proclamés « auto-défense » montre le soutien accru dont bénéficie le PKK. « Les jeunes qui organisent et défendent leurs quartiers constituent une nouvelle force urbaine dans la politique kurde, laquelle ne peut pas être arrêtée par l’État. »

Alors que beaucoup soutiennent cette politique, d’autres croient qu’une telle idéologie est sans rapport avec ce que les Kurdes désirent vraiment : un Kurdistan indépendant. « Une révolution nationaliste a lieu dans la région », a déclaré une universitaire kurde qui a souhaité garder l’anonymat. « Ce que les jeunes Kurdes désirent vraiment, c’est l’indépendance, mais le PKK les trompe avec tout ce langage politique sur l’autonomie. »

D’autres se méfient de la façon dont l’État turc va répliquer dans le sud-est. « À part les membres de l’YDG-H, tout le monde a peur de ce qui arrivera lorsque l’État ripostera », a averti Idriss Aktas, habitant de Cizre, qui travaille actuellement à Mardin. « Les jeunes ne savent pas à quel point c’était dur dans les années 1990. Nous ne voulons pas revivre cette époque. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.