Skip to main content

Tunisie : les éleveurs pris à la gorge par la crise du lait

Alors que les stocks de lait du pays sont épuisés et que les centrales laitières ferment, le gouvernement a annoncé le 18 décembre des mesures pour empêcher la filière de s’effondrer. Mais le malaise est profond
Prix du lait, hausse des coûts de production, changement climatique ou encore inadaptation des races importées mettent en danger les élevages laitiers tunisiens (AFP)

TUNIS – Imed Ouadhour n’aurait jamais pensé se retrouver réduit à vendre son troupeau après plus de vingt ans de métier. C’est la seconde fois dans sa carrière d’agriculteur qu’il vend son cheptel et, il se le promet, la dernière.

« La première fois que je l’ai vendu, c’est parce que je ne trouvais pas d’ouvriers qualifiés. Du jour au lendemain, ils partaient. Cette fois-ci, je vends parce que je ne peux plus couvrir mes charges avec l’augmentation des coûts de production », explique-t-il à Middle East Eye

En plus de son élevage de dix-sept vaches, Imed est aussi agriculteur. Mais il perd trop de temps à gérer sa ferme au détriment de ses terres. La passion de l’élevage transmise par son père se tarit rapidement. 

Sur un cheptel de 450 000 vaches, 30 000 ont été vendues en Algérie et 20 000 vendus aux bouchers (AFP)

« Je me suis rendu compte que ce n’était pas rentable. Je passais mon temps à résoudre des problèmes avec les ouvriers, le machiniste, les vaches et matériel agricole. Sans compter le prix du lait qui ne change pas. C’était très pénible et très solitaire. » 

S’il n’existe pas de statistiques officielles sur le nombre d’éleveurs qui ont jeté l’éponge, le nombre de vaches vendues en Algérie – près de 30 000 (via la contrebande ou le commerce illégal)– reflète le désarroi des agriculteurs. 

« Si on ajoute à cela les 20 000 vaches qui ont été vendues à des bouchers sur les 450 000 vaches que compte le pays, la filière traverse une véritable crise. La Tunisie a importé du lait en septembre et cela pourrait très bien se reproduire. Nous sommes condamnés à mourir si la stratégie du gouvernement sur les prix du lait ne change pas », affirme à MEE Boubaker Mehri, président de la chambre syndicale des industries laitières. 

« Nous sommes condamnés à mourir si la stratégie du gouvernement ne change pas par rapport au prix du lait » 

- Boubaker Mehri, président de la chambre syndicale des Industries laitières

Depuis l’été, les stocks de lait du pays sont épuisés. Dans les magasins, le rationnement est de mise. Des étiquettes préviennent : « Deux packs par personne maximum ». Ce qui entraîne parfois de la spéculation, notamment dans les épiceries où certains commerçant, eux-mêmes sous pression des fournisseurs conditionnent l’achat du lait à d’autres produits. 

À Tunis, le lait demi-écrémé devient une denrée rare. En septembre, le gouvernement a annoncé l’importation de dix millions de litres et dans les rayons, du lait importé de Belgique se mêle désormais aux produits tunisiens. 

Si les officiels tentent de relativiser la crise, soulignant que ce n’est pas la première fois que la Tunisie doit importer du lait, le contexte révèle aussi un problème vieux de plusieurs années : l’endettement des éleveurs face à l’inflation et à la hausse des coûts de production. 

Le 18 décembre, le ministère de l’Agriculture a annoncé que de nouvelles mesures seraient prises pour 2019, notamment une augmentation de la prime d’engraissement des veaux, de la prime de transport des fourrages et de la subvention destinée aux soins médicaux du cheptel. Mais les agriculteurs restent sceptiques et demandent une réadaptation du prix du lait.

À LIRE ► Tunisie : la crise du lait, dernier malaise d'une économie en crise

« Le coût de la nourriture pour les vaches – céréales, soja, maïs… – a augmenté car certaines matières premières sont importées », relève Aziz Bouhejba, éleveur à Sminja, au nord de Tunis. Il s’est déjà séparé de la moitié de son troupeau et pense à bientôt laisser tomber l’élevage.

Les plus touchés par la crise du lait : les petits éleveurs, qui n’arrivent plus à rentabiliser leur commerce et qui perdent 250 millimes (0,07 centime d’euro) sur chaque litre de lait vendu. Suivent les collecteurs, qui ont subi la hausse des prix du carburant : eux, perdent 50 millimes (0,01 centime d’euro). Puis les industriels, qui perdent 100 millimes (0,02 centime d’euro) sur les coûts de production comme l’emballage, aussi importé. 

Au cœur du problème, le prix du lait

Au cœur du problème, le prix du lait. Fixe pour le consommateur (car le lait est subventionné par l’État), il augmente en amont : il est passée 766 millimes à 890 millimes (de 0,22 à 0,26 euro) le litre. 

Depuis 2015 – la Tunisie connaissait alors une surproduction de lait – et en 2018 où la production est en baisse, la filière s’est enlisée dans une crise difficile à résorber. 

Pour Hager Chabbah, agronome et chef de produit au sein du Groupement des éleveurs de race tarentaise (GERT), les petits éleveurs qui représentent près de 80 % de la production laitière sur le total des 112 000 éleveurs que compte la Tunisie, sont aussi touchés par le changement climatique. « Les éleveurs ont parfois de très petits terrains très morcelés dont ils ne peuvent pas augmenter la superficie. En période de sécheresse, ils sont par conséquent très vite touchés », explique-t-elle à MEE

Les petits éleveurs sont touchés aussi par les changements climatiques (AFP)

Un autre agriculteur, Amin Trabelsi, dans la zone de Bizerte, au nord de Tunis, regarde tous les jours le papier sur lequel il note les variations du prix du lait, ses dépenses en foin et le coût de l’électricité. 

Ce peintre en bâtiment de 65 ans, retraité, avait choisi l’élevage par passion et pour léguer un savoir-faire à ses enfants. Aujourd’hui, ses dix-sept vaches sont devenues un fardeau, seuls les veaux qu’il revend au souk lui rapportent un peu d’argent. 

« Je me retrouve à dépenser ma retraite pour entretenir les vaches. Je perds tous les jours de l’argent alors qu’avant, j’arrivais à gagner environ 400 dinars (120 euros) grâce à mes bêtes », témoigne-t-il à MEE

« Je me retrouve à dépenser de ma retraite pour entretenir les vaches, je perds tous les jours de l’argent » 

- Amin Trabelsi, éleveur

Il ne sait pas encore s’il va vendre son troupeau ou attendre de voir la situation s’arrange et laisser le cheptel à son fils. « Nous discutons avec le gouvernement via les syndicats mais pour l’instant, il n’y a pas de réponse. » 

Naceur Khemiri, éleveur et formateur en élevage bovin au lycée agricole à Tibar, dans le gouvernorat de Beja, au nord de la Tunisie, n’arrive pas à croire que son pays, autrefois glorieux producteur de lait, en soit arrivé là.

« Quand j’ai commencé l’élevage il y a 30 ans, les prix d’achat étaient très bas. On encourageait les agriculteurs à acheter des vaches. Maintenant, nous subissons la crise mais aussi la sècheresse qui impacte l’alimentation des vaches », souligne-t-il. « Et cela ne touche pas que la Tunisie, donc je ne sais pas où on sera dans dix ans. Je ne sais pas quoi dire à mes étudiants. »

À LIRE ► Économie : la Tunisie menacée par le scénario grec

À Bizerte, dans un village au nord de Tunis, Mahmoud ben Mansour, 33 ans, tente de trouver des solutions à sa façon. Héritier de plusieurs hectares de cultures, il s’est aussi lancé dans l’élevage avec un petit troupeau de dix vaches. Comme Karim, il mélange les races : la vache Monbeliarde de Suisse et la Limousine sont ses préférées. Il les destine à l’engraissement plus qu’à la production de lait. 

« Je regarde leur croissance, si elles peuvent être croisées et ce que ça donne ». Pour lui, il y a encore de l’espoir pour un éleveur en Tunisie mais comme Karim, il estime qu’il faut savoir se diversifier. « Il ne faut pas pousser un jeune qui veut faire de l’agriculture à s’endetter en achetant des vaches qui ne sont pas vraiment adaptées. Aujourd’hui, il faut que les jeunes suivent de réelles formations pour comprendre le métier d’agriculteur au-delà de la technique, et sachent aussi expérimenter », avance-t-il. 

Tentatives d’innovation

D’autres ont anticipé la crise due aussi à l’inadaptation des vaches productrices de lait au climat et à l’environnement tunisien. 

« Depuis les années 1950, le ministère de l’agriculture a basé le développement de la filière laitière sur l’importation de vaches de race Holstein car elles sont les plus productrices en lait. Sauf qu’en Tunisie, le climat chaud, le manque de pâturages, les déséquilibres alimentaires font que ces vaches ont une durée de vie productive plus courte, avec des coûts de productions élevés », explique à MEE Karim Daoud, président du Syndicat des agriculteurs de Tunisie (SYNAGRI) et également éleveur.  

« Elles ne sont pas rentables dans notre système d’élevage. Dès les années 1990, j’ai commencé à expérimenter avec d’autres races de vaches comme les Tarine (race d’origine française très adaptée aux régions montagneuses, au froid et à la chaleur) qui produisent moins mais sont plus résistantes et donc sur la durée, plus rentables. » 

« Depuis les années 1950, le ministère de l’Agriculture a basé le développement de la filière laitière sur l’importation de vaches qui ont une durée de vie productive plus courte, avec des coûts de productions élevés » 

- Karim Daoud, éleveur et président du syndicat des agriculteurs de Tunisie

Il a aussi diversifié son modèle économique en produisant avec sa femme, Claire Daoud, des fromages directement dans sa ferme, Tarenti. « Nous avons décidé de faire de la transformation fromagère avec des fromages de type européen pour ajouter de la plus-value à notre travail d’éleveur et garantir un avenir face à l’augmentation des coûts. C’est une façon de faire face aux tensions sur les coûts de production du lait. C’est un modèle qu’on aimerait bien promouvoir pour les petits éleveurs en Tunisie. » 

Mais si certains tentent d’innover, les premières fermetures de centrales laitières montre la fragilité de la filière. 

Celle d’ElBene, implantée sur la côte, a fermé ses portes fin novembre, endettée à près de 4,5 millions de dinars (1,3 millions d’euros) faute d’avoir pu couvrir l’augmentation du coût de ses charges ces dernières années. Résultat : 550 employés se sont retrouvés au chômage. L’entreprise existait depuis trente ans.

La centrale laitière d’ElBene a fermé ses portes en novembre, mettant 550 employés au chômage (Facebook)

« Si nous n’agissons pas, d’autres sociétés comme Elbene risquent de fermer. Il faut vraiment que nos gouvernants prennent conscience de l’ampleur du problème », témoigne Boubaker Mehri. 

Selon Karim Daoud, les collecteurs et les grands groupes commencent aussi à s’inquiéter des départs massifs des cheptels vers l’Algérie et des problèmes de production. « Ce sont les seuls qui peuvent faire pression pour qu’il y ait un changement et c’est important que l’on soit solidaires au sein d’une même filière », avance-t-il.

Hager Chabbah, elle, prône un changement de stratégie au niveau des ministères. « Les agriculteurs et les éleveurs sont dépendants de quatre ministères : celui de l’Agriculture, celui du Commerce qui fixe le prix du lait, mais aussi celui de l’Industrie et de l’Économie. Donc même si un ministère décide de faire bouger les choses, elles resteront toujours bloquées par les trois autres », regrette-t-elle. 

« C’est l’agriculture qui a sauvé la Tunisie quand le tourisme dégringolait, mais aujourd’hui, l’une de ses principales filières menace vraiment de s’effondrer »

- Hager Chabbah, agronome

« Il faut une réorganisation, même au niveau des décideurs, pour faire avancer la filière. Avec les changements de gouvernement, les remaniements etc., nous ne sommes pas face à des gens qui veulent faire changer les choses car leur durée au sein des ministère est très limitée. Il ne faut pas oublier qu’après la révolution, c’est l’agriculture qui a sauvé la Tunisie quand le tourisme dégringolait. Aujourd’hui, l’une de ses principales filières menace vraiment de s’effondrer. »

Le 5 décembre, le ministre du Commerce a annoncé à l’Assemblée que la Tunisie allait encore importer sept millions de litres de lait d’ici la fin de l’année. Il a également précisé que cette quantité ne pourra assurer qu’1 % de la consommation locale.