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Iran : les manifestations mèneront-elles à un soulèvement populaire ?

Si les plus démunis descendent dans les rues, la stabilité de l’Iran et de son establishment pourrait être en danger

Les manifestations de rue en Iran menées sous la bannière du « Non à la vie chère » ont éclaté le 28 décembre dernier dans la ville sainte de Mashhad, la deuxième plus grande ville du pays. Le jour suivant, les manifestations se sont étendues à plusieurs autres villes, dont Qom, qui abrite le plus grand centre d’étude et de séminaires chiite au monde.

Les manifestants ont ignoré un avertissement du ministre iranien de l’Intérieur demandant d’éviter les « rassemblements illégaux ». Certains d’entre eux ont mis le feu à une voiture de police à Mashhad dans la nuit du 30 décembre.

Pourquoi Mashhad ?

Que le slogan dominant scandé par les manifestants de Mashhad au petit matin était « Mort à Rohani » – en référence au président centriste iranien – laisse soupçonner que les manifestations ont été orchestrées par des partisans de la ligne dure en vue de saper l’autorité de Hassan Rohani et de son administration.

Mashhad est la ville où se trouve le siège d’Ebrahim Raïssi – le candidat le plus à droite sur l’échiquier politique iranien qui a été battu par Rohani lors des élections présidentielles de mai dernier – en sa qualité de gardien du sanctuaire sacré de l’imam Reza, le huitième des douze imams du chiisme duodécimain.

C’est également à Mashhad que réside l’ayatollah Ahmad Alamolhoda, beau-père de Raïssi, imam de la prière du vendredi dans la ville et l’un des plus féroces adversaires de Rohani. Lors des élections de mai, Ebrahim Raïssi a capté 903 000 voix auprès des électeurs de Mashhad, contre 688 000 pour Rohani.

Le président iranien Hassan Rohani écoute un discours lors de la conférence internationale de l’unité islamique à Téhéran le 5 décembre 2017 (AFP)

Ce déséquilibre a fait de Mashhad la seule grande ville à avoir voté pour Raïssi.

Dans une déclaration, le vice-président Eshaq Jahangiri a fait allusion à la probabilité que les protestations aient été lancées et organisées par les partisans de la ligne dure dans le but de renverser Rohani, affirmant : « Ceux qui déclenchent des mouvements politiques dans les rues ne sont peut-être pas ceux qui y mettront fin, puisque d’autres pourraient surfer sur la vague qu’ils ont déclenchée. »

La remarque de Jahangiri était prémonitoire. Les slogans anti-Rohani ont rapidement été dominés par d’autres, tels que « Mort au dictateur », « Vous utilisez la religion comme une échelle, vous avez ruiné les gens », « Laissez la Syrie tranquille, faites quelque chose pour nous », « De la République islamique, nous n’en voulons pas, nous n’en voulons pas » et « La nation est aux prises avec la pauvreté, le guide se prend pour Dieu ».

Mais ce qui était complètement inédit – et n’a jamais été vu dans les manifestations précédentes depuis la révolution iranienne –, c’étaient les slogans en faveur de la dernière dynastie royale, renversée par la révolution de 1979 : « Reza Chah [fondateur de la dynastie Pahlavi], que votre âme soit bénie » et « Shahanshah [le roi en perse, en référence à Mohammad Reza Pahlavi, renversé en 1979], que votre âme soit bénie ».

Pauvreté, chômage et corruption astronomique

Des griefs comme la pauvreté, le chômage élevé (officiellement à 12,7 %), les cas de corruption astronomique, les hausses de prix, les plans financiers frauduleux qui ont provoqué la perte des économies de millions de personnes et – peut-être pire –, l’écart grandissant entre pauvres et riches ont été reflétés dans un slogan en particulier : « Quelle erreur avons-nous faite en participant à la révolution ».

Ce qui était complètement inédit […], c’étaient les slogans en faveur de la dernière dynastie royale, renversée par la révolution de 1979

Selon un rapport du 4 septembre reproduit par les Gardiens de la Révolution islamique dans leur publication politique Sobhe Sadeq, intitulé « Les moyens de subsistance du peuple sont la préoccupation de longue date du Guide », la moitié de la population iranienne vit sous le seuil de pauvreté et les inégalités s’élargissent.

C’est un secret de polichinelle qu’en Iran, où la corruption est très répandue, l’accumulation de richesses se fait principalement par le biais du clientélisme, du népotisme, du copinage et des activités de recherche de rente.

Alors que la majorité des Iraniens souffrent sur le plan économique et que certains luttent littéralement pour survivre – les murs de Téhéran sont recouverts de publicités de personnes vendant leurs reins, par exemple –, les « gosses de riches iraniens » se délectent de leur style de vie glamour. Dans ce contexte, le gouvernement prétend être révolutionnaire, cherchant à placer la valeur islamique du ghest (justice sociale) au centre de son discours.

Aggravant la situation, Rohani et son équipe appliquent de manière pavlovienne des principes économiques néolibéraux qui s’accompagnent d’une adhésion dogmatique à l’idée fallacieuse selon laquelle la croissance économique est le remède à tous les maux de la société et que la richesse des riches rejaillit sur les pauvres.

En août, le ministre des Renseignements de Rohani, le religieux Mahmood Alavi, a déclaré aux hommes d’affaires : « Je vous baise les mains... Si l’un de mes collègues s’apprêtait à arrêter une personne [très] active sur le plan économique, ce serait la fin de sa carrière ».

Rarissime de la part d’un responsable de la République islamique, Alavi a poursuivi en disant : « Juste parce que votre générosité atteint notre société et notre jeunesse, nous vous envoyons nos prières et faisons de notre mieux pour protéger votre sécurité et votre réputation ».

Les adversaires des modérés et des réformistes, c’est-à-dire les conservateurs, ne sont pas meilleurs à cet égard. Ils utilisent simplement la rhétorique populiste comme un outil pour discréditer les modérés et n’ont pas adopté une seule loi visant à défendre ceux qui souffrent sur le plan économique. Ceci malgré le fait que les conservateurs ont été de manière écrasante la faction dominante au parlement.

Les manifestations conduiront-elles à un soulèvement populaire ?

Jusqu’à présent, les protestations n’ont pas réussi à se transformer en manifestations de masse. Trois raisons principales expliquent pourquoi elles ne le feront peut-être pas.

Tout d’abord, contrairement aux manifestations de 2009 contre l’élection contestée de l’ancien président excentrique Mahmoud Ahmadinejad, il n’y a pas de leadership capable de mobiliser un soulèvement de masse

Premièrement, contrairement aux manifestations de 2009 contre l’élection contestée de l’ancien président excentrique Mahmoud Ahmadinejad, il n’y a pas de leadership capable de mobiliser un soulèvement de masse. En effet, aucun dirigeant à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Iran ne s’oppose au gouvernement sur la base d’un programme favorable aux nécessiteux. Lors des agitations de 2009, aucune demande économique n’a été présentée par le mouvement vert.

Des Iraniens scandent des slogans lors de manifestations en soutien au gouvernement près de la grande mosquée de l’imam Khomeini dans la capitale Téhéran le 30 décembre 2017 (AFP)

Deuxièmement, un grand nombre de citadins de la classe moyenne qui ont participé aux manifestations de 2009 se méfient de la nature des développements actuels. Ils ne veulent pas tomber dans le piège des conservateurs et servir d’outil pour affaiblir Rohani en faveur de ses adversaires, qu’ils détestent de tout cœur. Il ne faut pas oublier que Rohani a remporté l’élection grâce principalement au soutien de la classe moyenne.

Troisièmement, il existe une certaine confusion quant à la base des protestations. Bien qu’elles aient commencé comme des manifestations contre les difficultés économiques, par la suite, les slogans ont abordé une myriade de questions, allant de l’économie au politique en passant par les critiques des mollahs et de l’establishment.

Cela dit, à mesure que la vie devient plus difficile pour le peuple iranien, en particulier pour les pauvres, il pourrait y avoir une explosion de colère publique de la part d’une nouvelle classe qui ne s’est pas soulevée depuis la révolution de 1979. Ce nouveau « mouvement des affamés » pourrait mettre en péril la stabilité de l’Iran et de son establishment.

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @SShahidsaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une Iranienne lève le poing au milieu de la fumée de gaz lacrymogène dans l’université de Téhéran lors d’une manifestation contre les problèmes économiques, dans la capitale, Téhéran, le 30 décembre 2017.

Traduit de l’anglais (original).