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Les Palestiniens ont aujourd’hui l’occasion de tourner la page de l’« accord du siècle » de Trump

La Marche du retour offre une excellente occasion de reconstruire le mouvement national palestinien et de mettre fin au processus de normalisation des relations entre Israël et les pays arabes

Une fois de plus, les Palestiniens ont pris le monde par surprise – comme lors de la première Intifada et de la seconde, alors que tout le monde croyait qu’ils avaient abandonné. 

Malgré le siège qui se poursuit, la désintégration du soutien arabe, l’effondrement de l’équilibre des forces et la soumission d’États arabes influents à la volonté américaine, la petite Gaza a relevé le défi. 

Lors du premier vendredi des « Marches du retour et de la fin du siège », nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il s’agissait juste d’un moment de colère qui allait rapidement se dissiper. Le deuxième vendredi, il est clairement apparu qu’une nouvelle génération de jeunes Palestiniens était prête à supporter le fardeau de ce conflit, aussi lourd soit-il.

Un chemin ouvert par le peuple

Les marches, au cours desquelles des dizaines de martyrs sont tombés et des milliers de personnes ont été blessées, se poursuivront jusqu’à la mi-mai et peut-être même au-delà. Mais pour que la vague de protestations atteigne son objectif, les dirigeants de l’Autorité palestinienne (AP) doivent sortir de leur état actuel de confusion et d’incapacité à voir le chemin qui a été ouvert par le peuple.

Ces marches ne sont pas le projet d’une quelconque organisation palestinienne, ni l’idée d’un quelconque dirigeant politique. Elles sont l’expression de la conscience du peuple à un moment où les Palestiniens se retrouvent dos au mur, comme lors d’occasions précédentes. Mais le Hamas tirera sans aucun doute un bénéfice de ces marches, non seulement parce qu’il a été la cible principale du siège, mais aussi parce qu’il a choisi dès le départ de se ranger du côté du peuple. 

Avec Abbas, toutes les voix ont disparu, sauf celle du président. Il ne reste plus personne dans les institutions de l’AP ou de l’OLP qui puisse exprimer une opinion divergeant ne serait-ce que légèrement de celle d’Abbas

Le président de l’AP Mahmoud Abbas ne s’est pas encore beaucoup exprimé au sujet des marches. L’importance de son rôle émane non seulement de sa position, mais aussi du fait qu’il est devenu la seule incarnation du leadership national palestinien. Les Palestiniens n’ont jamais connu pareille situation, pas même à l’époque du mufti al-Husseini, lors des années Ahmed Choukairy ou au cours du long règne de Yasser Arafat à la tête de l’OLP.

Avec Abbas, toutes les voix ont disparu, sauf celle du président. Il ne reste plus personne dans les institutions de l’AP ou de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui puisse exprimer une opinion divergeant ne serait-ce que légèrement de celle d’Abbas.

La situation palestinienne n’était certainement pas bonne avant que Donald Trump ne s’installe à la Maison-Blanche. Les pourparlers de paix avaient déjà cessé et les gouvernements successifs du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avaient adopté une politique d’expansion des colonies à une échelle inédite depuis l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967. 

Une lueur d’espoir

Abbas ne savait pas exactement comment réagir, puisqu’il avait fait des négociations sa seule et unique option stratégique dès le moment où il a dirigé les négociations qui ont abouti aux accords d’Oslo.

Le président a adopté une attitude négative envers les efforts de réconciliation nationale et a choisi de maintenir la division palestinienne, sans raisons convaincantes, au lieu de parvenir à un compromis avec le Hamas. Dans le même temps, le mouvement contre-révolutionnaire entraînait le monde arabe dans une mer de sang et une série de guerres civiles. 

Alors même que son secrétaire d’État, John Kerry, tentait de relancer le processus de paix, l’ancien président américain Barack Obama ne souhaitait pas être empêtré dans la complexité du problème palestinien.

D’autre part, l’Europe était incapable d’intervenir et la Russie n’avait aucun rôle d’influence à jouer, puisque les négociateurs palestiniens avaient déjà convenu de l’exclure du processus de paix. En fin de compte, l’effort de Kerry était un calmant politique auquel Abbas a continué de s’accrocher, y voyant une lueur d’espoir pour ne pas sombrer dans une période d’attente déprimante. 

Des manifestants font le signe de la victoire au cours des marches à Gaza, en avril 2018 (MEE/Mohammed al-Hajjar)

Avec l’ascension de Trump au pouvoir, la situation est devenue beaucoup plus claire – et dans le même temps bien plus alarmante. Trump n’était pas président depuis longtemps lorsqu’il a annoncé sa décision de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem occupée. Les informations divulguées sur le projet de l’administration Trump visant à élaborer un règlement définitif du conflit palestinien, que l’on appelle désormais l’« accord du siècle », sont encore plus dangereuses.

Pris au piège entre l’absence d’un partenaire israélien et la partialité flagrante de la puissance mondiale qui parraine le processus de négociation, Abbas a perdu tout espoir. 

L’état de confusion palestinien a été exacerbé par la découverte que les principaux États arabes étaient mêlés au projet de Trump en faisant pression sur Abbas pour qu’il approuve ce qu’aucun Palestinien ne saurait accepter. Dans une telle situation, il aurait été logique qu’Abbas prenne des mesures pour réunir son peuple et chercher à cristalliser une nouvelle vision stratégique. Il n’a rien fait de tout cela. 

Une crise de légitimité

Agissant nerveusement et employant un langage inapproprié, le président palestinien a tenté de se servir de la tentative d’assassinat contre son Premier ministre – un incident encore entouré de mystère – pour déclarer qu’il abandonnait son peuple dans la bande de Gaza et l’effort de réconciliation nationale. En substance, Abbas exigeait une capitulation complète du Hamas. 

Abbas doit lever les restrictions que ses agences de sécurité et lui-même ont imposées au peuple de Cisjordanie et permettre aux jeunes hommes et aux jeunes femmes d’Hébron, de Ramallah, de Naplouse, de Jénine et Tulkarem de rejoindre leurs frères et sœurs à Gaza

Il convient de noter qu’Abbas occupe illégitimement le poste de président depuis un bon moment maintenant et jouit de beaucoup plus de pouvoir que ce que la Constitution lui confère. Le mandat d’Abbas a pris fin il y a plusieurs années et il a refusé de convoquer de nouvelles élections depuis. L’ironie du sort est qu’il accuse l’autorité de facto du Hamas à Gaza de manquer de légitimité.

En vérité, la seule institution palestinienne légitime à l’heure actuelle est le Conseil législatif, où le Hamas jouit d’une majorité claire et que le président en personne a suspendu. 

La Marche du retour offre une excellente occasion de reconstruire le mouvement national palestinien sur de nouvelles bases. Abbas doit lever les restrictions que ses agences de sécurité et lui-même ont imposées au peuple de Cisjordanie et permettre aux jeunes hommes et aux jeunes femmes d’Hébron, de Ramallah, de Naplouse, de Jénine et Tulkarem de rejoindre leurs frères et sœurs à Gaza. 

Il s’agit là d’une occasion réelle de nuire à la position internationale de l’État israélien, de mettre fin au processus de normalisation des relations entre Israël et les États arabes qui se déroule à la fois ouvertement et en secret, ainsi que de tourner une bonne fois pour toutes la page de l’accord du siècle. 

- Basheer Nafi est un historien spécialiste de l’islam et du Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des Palestiniens brandissent leur drapeau national sur le site de manifestations à la frontière entre Israël et Gaza, à l’est de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, le 10 avril 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.