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Pour mettre fin à l’autoradicalisation, nous devons mettre fin aux bombardements

Il ne s’agit pas d’un exercice consistant à sympathiser avec un fou, mais d’un exercice de compréhension de la provenance de cette autoradicalisation

Les enquêteurs pensent désormais que le couple marié qui a massacré 20 civils à San Bernardino, en Californie, avait fait allégeance au groupe terroriste État islamique. Il s’agit donc d’un énième exemple d’autoradicalisation et d’un énième exemple de musulmans n’ayant montré aucun signe d’extrémisme religieux tout au long de leur vie qui se sont soudainement livrés à la violence.

Le mari ne s’était pas rendu dans une mosquée depuis plus de deux ans. Sa famille a affirmé qu’il était dévoué à sa foi, mais que sa relation à l’égard de la religion était plutôt désinvolte qu’intense.

Il en était de même pour les assaillants de Paris, qui avaient pour la plupart un passif de petite délinquance, de toxicomanie, d’alcoolisme ou de mœurs légères, qui peine à rappeler la piété exigée par le fondamentalisme islamique.

Comment s’effectue donc l’autoradicalisation de ces individus musulmans vivant dans des pays occidentaux ?

Une chose est claire : les amis et la famille radicalisent 95 % des recrues occidentales de l’État islamique. Les mosquées, les imams et les prédicateurs religieux jouent un rôle faible ou nul dans la radicalisation, d’après l’université d’Oxford.

Lorsque j’ai interviewé Mubin Shaihk, ancien djihadiste et aujourd’hui expert dans la lutte contre l’extrémisme violent, ce dernier m’a indiqué que les musulmans occidentaux qui deviennent violemment radicalisés le deviennent habituellement en passant des heures entières à regarder en ligne des vidéos des souffrances qui touchent le monde musulman. Ils regardent des vidéos d’avions de combat israéliens qui bombardent Gaza, de bombardements américains contre des écoles, des hôpitaux et des habitations en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Pakistan, etc.

Ces vidéos sont un élément central de la propagande de l’État islamique. Shaihk explique que regarder ces vidéos en boucle conduit à l’internalisation subconsciente d’un mantra toxique : « Ce n’est pas raisonnable. Ce n’est pas juste. C’est de votre faute. Je dois faire quelque chose. »

Les experts dans la lutte contre l’extrémisme violent ont décrit ce processus d’autoradicalisation comme un processus de « privation indirecte », que nous observons encore et encore, de Boston à Woolwich, de Paris à San Bernardino.

Osman Hussain, qui a été arrêté pour avoir tenté de faire exploser une bombe dans le métro londonien, a affirmé à un tribunal italien : « La religion n’avait rien à voir avec cela. Nous avons regardé des films. Nous avons regardé des vidéos et des images de la guerre en Irak. On nous a dit que nous devions faire quelque chose de grand. C’est pour cette raison que nous nous sommes rencontrés. »

Si nous mettons fin aux vidéos, nous contribuerons grandement à mettre fin au terrorisme. Mais pour mettre fin aux vidéos, nous devons examiner comment nos actions donnent lieu à ces vidéos, chose que nous savons déjà. Nous savons d’où ces vidéos prennent vie.

Dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre, le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld a déclaré que nous devions « assécher le marais » où germe le terrorisme. Certes, c’est bien là ce qu’a affirmé l’un des architectes de l’invasion de l’Irak, mais ce n’est pas ce que les États-Unis ont fait, comme nous le savons. En envahissant et en occupant l’Irak, les États-Unis n’ont fait qu’agrandir le marais.

Sur quel terrain fertile l’insecte terroriste prospère-t-il donc ?

En 2004, Rumsfeld a dirigé la Defense Science Board Task Force dans le but de répondre à cette question même. Selon son rapport, les « attitudes négatives » à l’égard des États-Unis, et donc la menace terroriste, sont cultivées par « l’intervention directe des États-Unis dans le monde musulman ».

Plus précisément, la DSBTF a identifié « le soutien aux tyrannies dans des endroits comme l’Égypte et l’Arabie saoudite », les guerres et les occupations américaines dans le Moyen-Orient et, encore plus spécifiquement, « le soutien partial des États-Unis pour Israël ».

Sans surprise, le rapport fait simplement écho à la « Lettre à l’Amérique » d’Oussama ben Laden de 2002, dans laquelle le chef d’al-Qaïda répond à la question « Pourquoi est-ce que nous vous combattons et pourquoi est-ce nous nous opposons à vous ? »

Ben Laden l’indique clairement : « Parce que vous nous avez attaqués et vous continuez de nous attaquer. Vous nous avez attaqués en Palestine [...] Vous nous avez attaqués en Somalie. » Il a également évoqué le vol des ressources naturelles par les États-Unis au Moyen-Orient, les bases militaires américaines en Arabie saoudite et le soutien apporté par les États-Unis à des dictateurs tyranniques.

Il ne s’agit pas d’un exercice consistant à sympathiser avec un fou, mais d’un exercice de compréhension de la provenance de cette autoradicalisation. Si nous ne pouvons pas apaiser les revendications politiques légitimes dans le monde musulman, nous serons toujours confrontés à une menace terroriste.

Six mois après les attentats du 11 septembre, la société de sondages Zogby International a mené des entretiens en face-à-face à travers cinq pays arabes (l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Liban, le Koweït et les Émirats arabes unis) dans le but de mesurer l’état d’esprit des Arabes au sujet des « nombreuses façons dont l’Amérique s’est manifestée dans la région et a affecté leur vie ».

Contrairement à ce qu’affirment ceux qui colportent le discours du « choc des civilisations », « la majorité des personnes dans chaque pays avaient une opinion favorable de la démocratie et de la liberté en Amérique ». La cote de popularité de l’Amérique a cependant plongé lorsque les Arabes ont été interrogés au sujet de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. Neuf personnes interrogées sur dix ont attribué aux États-Unis un jugement négatif pour leur gestion du conflit israélo-palestinien, « un problème considéré uniformément comme la préoccupation "la plus importante" ou comme une source de préoccupation "très importante" pour le monde arabe d’aujourd’hui ».

Lorsque l’on a posé aux personnes interrogées la question « Qu’est-ce que l’Amérique devrait faire pour changer son image dans le monde arabe ? », presque toutes ont fait référence à des questions politiques spécifiques. « Arrêtez de tuer des Arabes, arrêtez de soutenir Israël et changez votre politique au Moyen-Orient » faisait partie des réponses les plus courantes.

Comment les États-Unis s’en sortent-ils donc sur l’ensemble de ces points ? Les États-Unis continuent d’assister les bombardements au Yémen, où plus de 2 000 civils ont été tués d’après Human Rights Watch. Les États-Unis bombardent également l’Irak et la Syrie et accentuent leurs forces terrestres dans les deux pays. Quant à la question israélo-palestinienne, Israël n’a jamais eu de meilleur ami que le président Barack Obama.

La résolution de la question de l’État palestinien reste l’un des éléments les plus importants en vue de résoudre le puzzle du terrorisme islamique. Une année complète avant les attentats de ben Laden contre les États-Unis, Ralph Nader, alors candidat aux élections présidentielles américaines, avait déclaré : « Il n’y aura pas de paix au Moyen-Orient tant qu’il n’y aura pas de justice pour les Palestiniens. »

La semaine dernière, le président du Parlement arabe Ahmed ben Mohammed al-Jarwan a indiqué aux journalistes qu’une résolution juste de la question palestinienne permettrait de réduire le terrorisme mondial à hauteur de 80 %.

Assécher le marais terroriste implique de mettre fin à toutes les guerres au Moyen-Orient et au soutien apporté aux dictatures tyranniques. La victoire finale dans la guerre contre le terrorisme, si la victoire se définit comme la fin des actes terroristes visant l’Occident, est impossible sans cela.

En fin de compte, nous avons deux options : soit « assécher le marais », soit accepter que le terrorisme islamique soit le coût du maintien du statu quo.

- CJ Werleman est l’auteur de Crucifying America (2013), God Hates You. Hate Him Back (2009) et Koran Curious (2011). Il est également l’animateur du podcast « Foreign Object ». Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cjwerleman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Crédit photo : mémorial érigé en l’honneur des victimes d’une fusillade de masse attribuée à Syed Farook et à son épouse Tashfeen Malik, perpétrée le 4 décembre 2015 à San Bernardino, en Californie (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.