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Benoît Hamon, itinéraire d’un frondeur qui veut « regauchiser » la gauche

En remportant la primaire socialiste, Benoît Hamon a gagné la bataille idéologique au sein de son parti. Son discours moderne, sur la laïcité et l’immigration notamment, tranche avec une partie de son camp

Benoît Hamon, le candidat socialiste à la présidentielle, prononce un discours à Guéret, dans le centre de la France, le 9 février 2017 (AFP)

PARIS – L’implosion du Parti socialiste n’a pas eu lieu. Les « frondeurs » jadis minoritaires ont remporté la bataille des idées. Le président s’en est allé. Il n’aura fallu que quelques semaines, et une trentaine d’années, pour que Benoît Hamon devienne le candidat du Parti socialiste (PS) à l’élection présidentielle.

Celui sur lequel ni les sondages, ni les biographes n’avaient parié a réussi une percée éclair en remportant le deuxième tour de la primaire (58,71 %) face à l’ancien Premier ministre Manuel Valls. Aujourd’hui, il veut rassembler « les deux gauches irréconciliables » : deux pôles aux contours flous qui vont d’Emmanuel Macron à Jean-Luc Mélenchon en passant par le ventre mou du PS.

Le Front national distribuait des badges « Touche pas à mon peuple » dans son lycée, Hamon ripostait en distribuant des badges jaunes « Touche pas à mon pote »

Au cœur de Paris, dans le métissé dixième arrondissement, la foule se presse pour être de la partie. Benoît Hamon inaugure son nouveau QG de campagne, un immense espace de co-working situé à quelques encablures de la turbulente place de la République.

À 49 ans, le député des Yvelines peut déjà savourer le spectacle que lui offre la horde de caméras qui entoure l’estrade depuis laquelle il présente les noms de son équipe. Devant un fond rouge et vert qui rappelle les couleurs de Jean-Luc Mélenchon version 2012 – ce qui lui a valu les railleries de ce dernier –, le nouveau candidat du PS égrène fièrement les noms de ses nouveaux soutiens.

Premier d’entre eux, Thomas Piketty, l’économiste auteur du best-seller Le Capital au XXIe siècle. Il n’est pas le seul, d’autres personnalités de renom ont rejoint la cohorte des intellectuels : sept personnalités, dont la sociologue spécialisée sur le partage du travail Dominique Méda et la philosophe Sandra Laugier, font partie du « laboratoire des idées » de Benoît Hamon, un des piliers de sa campagne.

Si les idées de Benoît Hamon apparaissent aujourd’hui dans l’air du temps, il n’en a pas toujours été ainsi. Né d’un père ouvrier à Brest, l’élu de banlieue parisienne connaît son premier engagement militant avec l’association SOS Racisme. Le Front national distribuait des badges « Touche pas à mon peuple » dans son lycée, Hamon ripostait en distribuant des badges jaunes « Touche pas à mon pote ».

Puis, en 1986, il prend sa carte au Parti socialiste. Aux côtés de milliers d’étudiants, Benoît Hamon manifeste contre la loi Devaquet qui prévoyait la sélection des étudiants à l’entrée des universités.

Hamon jeune socialiste fougueux

À Brest, où il étudie en licence d’Histoire, il intègre les clubs de soutiens de Michel Rocard, Premier ministre sous François Mitterrand entre 1988 et 1991. Le jeune Benoît est chargé d’animer les clubs de jeunes rocardiens dans les syndicats étudiants et au Mouvement des jeunes socialistes (MJS).

C’est à cette occasion qu’il rencontre l’actuel député de la Loire, Régis Juanico, avec qui il se lie d’amitié. De ces années sur les bancs de la fac, ce dernier se souvient d’un garçon « assez désorganisé » qui « avait tendance à ne pas suivre une conversation plus d’une minute trente », mais doté d’une « grande intuition politique ».

C’est surtout la création de Nouvelle Gauche en 1995, dont Hamon est l’un des cofondateurs, qui sonne les débuts d’un courant en sa faveur, explique Régis Juanico à Middle East Eye. « Les idées issues de ce courant ont toujours été notre fil conducteur dans les congrès, dans les motions, dans la fondation d’un grand courant de l’aile gauche. »

Contacté par MEE, l’eurodéputé Guillaume Balas raconte une anecdote qui en dit long sur le caractère fougueux du jeune Hamon. « Dans un sous-sol sombre de Solférino, je me souviens de Benoît qui dit : “Mais c’est qui ce Hollande [alors porte-parole du PS], qu’est-ce qu’il peut bien avoir à nous dire ?” On pesait rien mais on ne s’en rendait pas compte, quelque part ça a été notre force. »

Les potes de l’époque sont devenus les alliés d’aujourd’hui. Le député d’Indre-et-Loire, Jean-Patrick Gille, en était. Rencontré par MEE, il évoque « un gars sympathique qui n’a pas changé. À l’inverse de beaucoup de leaders, c’est ce qu’il a construit pendant 25 ans qui l’a mené où il est ».

Des années pendant lesquelles Benoît Hamon « grossit sa flotte » et mène les premiers combats à la gauche du parti. « Cela a permis de porter des thématiques originales, analyse encore Régis Juanico, comme sur des sujets sociétaux, le PACS ou la légalisation du cannabis », qui figure dans son programme vingt ans plus tard.

L’élu des quartiers

Benoît Hamon n’a pas échappé à la règle qui veut que pour qu’un politique ait une envergure nationale, il lui faut un ancrage local. En 1997, un parachutage dans le Morbihan lui vaut sa première défaite électorale aux législatives. Ce n’est qu’en 2012, avec sa victoire aux législatives dans les Yvelines, que Benoît Hamon va réellement s’enraciner localement.

Un de ses jeunes bras droits, Ali Rabeh, se souvient de la campagne dans les quartiers populaires et des nombreux porte-à-porte durant lesquels « une attention toute particulière était portée aux plus fragiles, aux plus faibles ».

Dans les quartiers populaires, « une attention toute particulière était portée aux plus fragiles, aux plus faibles »

Élu au conseil municipal de la ville de Trappes en 2014, Benoît Hamon va pouvoir observer les problématiques d’une petite ville connue pour sa forte proportion d’immigrés (28 % en 2010 selon l’Institut national de la statistique) et régulièrement citée par les médias pour être le foyer du djihadisme français.

Dans cette ville où le poids des communautés religieuses est important, certains accusent Benoît Hamon de faire du clientélisme. Questionné par MEE, Ali Rabeh juge ces accusations injustes : « Dès qu’on milite dans un quartier populaire, on est taxé de clientélisme. Certains observateurs de la vie politique considèrent qu’un électeur de Trappes a une certaine forme d’immaturité et qu’il ne peut adhérer à un discours politique objectivement, mais c’est un mépris de classe. Benoît Hamon a retissé du lien avec les associations, il a toujours été à l’écoute de ceux qui portaient des projets et a cherché à accompagner les associations. »

Défenseur de la laïcité

Récemment, le député socialiste Malek Boutih a accusé Benoît Hamon d’islamo-gauchisme à cause de sa position sur la laïcité, qu’il juge ambiguë. Mais Benoît Hamon n’en démord pas, à chaque fois que les questions de sécurité et d’intégration sont évoquées, il brandit la loi de 1905, « l’une des plus belles lois de la République ».

« La laïcité, ce n’est pas un dogme de plus, ce n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion, c’est l’art de vivre ensemble », explique-t-il durant l’un des débats de la primaire. Cette loi est complète, juge-t-il, au sens où « elle punit ceux qui voudraient empêcher d’exercer un culte comme ceux qui voudraient obliger à exercer ce culte. »  

Cette vision de la laïcité est cohérente avec la position qu’il avait eu à défendre concernant le port ostentatoire de signes religieux. Déjà en 2009, Hamon s’était opposé à titre personnel à la loi pour l’interdiction de la burqa.

Une position qu’il a donc logiquement réaffirmée tout au long de sa campagne, notamment lors du débat de la primaire : « Là où le voile est imposé à une femme, nous devons tout mobiliser pour que cette femme n’ait pas à être soustraite au regarde des hommes en raison de l’imposition d’un dogme […] Mais là où une femme décide librement de porter le foulard islamique, au nom de la loi de 1905, elle est libre de le faire et moi je veux lui assurer cette liberté ».

Le chef des frondeurs

En dix ans, Benoît Hamon va passer par à peu près tous les postes qu’un élu de la République peut connaître et asseoir sa réputation d’apparatchik. Conseiller municipal, eurodéputé en 2004, porte-parole du Parti socialiste en 2008, conseiller régional en 2010, député des Yvelines puis ministre. Il semble donc que l’homme qui rêve d’en « finir avec les vieilles recettes » en soit en fait une parfaite émanation.

« Là où le voile est imposé à une femme, nous devons tout mobiliser pour que cette femme n’ait pas à être soustraite au regarde des hommes en raison de l’imposition d’un dogme […] Mais là où une femme décide librement de porter le foulard islamique, au nom de la loi de 1905, elle est libre de le faire et moi je veux lui assurer cette liberté »
- Benoît Hamon

Nommé ministre délégué à l'Économie sociale et solidaire en 2012, Benoît Hamon fait voter deux lois importantes. La première, sur l’économie sociale et solidaire, renforce les acteurs du secteur, la seconde, qui définit les actions de groupe, permet à des consommateurs victimes d’un préjudice de se réunir et d’agir en justice.

Quelques mois après la promulgation de cette loi, Benoît Hamon entre en dissidence. Il est nommé ministre de l'Éducation à la faveur d’un putsch fomenté avec le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, et le ministre de l’Économie, Arnaud Montebourg, pour débarquer le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, jugé trop libéral sur le plan économique.

Quatre mois plus tard, le coup tourne mal lorsqu’en août 2014, Benoît Hamon est remercié après avoir défié François Hollande aux côtés d’Arnaud Montebourg à la fête de la Rose du petit village de Frangy-en-Bresse, demandant publiquement une autre politique économique.

L’intéressé reconnaît que le putsch visant à réorienter la politique économique du pays était une erreur et précise qu’il est parti de lui-même. Il fallait « assumer ses convictions, quitte à partir, les malveillants y verront une désertion, les bienveillants une manière de redorer le blason de la politique ».

Sans disparaître des radars de la politique, le chef des frondeurs prend du recul et mûrit sa candidature. C’est aussi à ce moment-là qu’en coulisses, l’ébauche d’un affrontement avec le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, se prépare.

En croisant le fer sur la généralisation du travail le dimanche, Benoît Hamon enraye la dynamique d’Emmanuel Macron qui séduisait les parlementaires de tous bords. L’espoir d’un compromis entre l’ancien banquier et les députés frondeurs s’évanouit et Benoît Hamon prive le tout frais ministre de l’Économie d’un succès annoncé : ce qui devait être la grande loi du quinquennat se conclut par un passage en force.

Opportuniste, Benoît Hamon ? Ses alliés et même certains opposants lui reconnaissent un certain « flair ». À droite, le député Axel Poniatowski, vice-président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, estime qu’il a une « capacité à mettre le doigt sur des sujets qui sont dans l’air du temps ».

Un candidat à la carrure internationale ?

L’élu du Val-d’Oise le connaît bien pour avoir rédigé avec lui un rapport sur le Liban qui préconisait notamment le soutien accru de la France à l’armée libanaise et la garantie d’une aide pour assurer l’accueil des réfugiés syriens. Une année durant laquelle il dit avoir découvert quelqu’un de « très intelligent, très travailleur, qui dégage une empathie perceptible. Il était là tous les mercredis matin, ça m’a impressionné. Ça donnait l’idée que lorsqu'il s’engage sur un projet, il va jusqu’au bout. »

« J’irais là-bas. Si j'étais président, j'irais à Alep, comme Mitterrand à Sarajevo. Je considère que la solution politique passe d'une manière ou d'une autre par une discussion avec le régime syrien » - Benoît Hamon

Les deux dernières années de Benoît Hamon à la commission des Affaires étrangères lui ont permis de travailler les questions géopolitiques. Ses positions en la matière ne diffèrent guère de la politique menée par François Hollande.

Ainsi, questionné sur l’interventionnisme de la France durant le quinquennat, Benoît Hamon justifie la présence de l’armée en citant le Mali, « bon exemple de la nécessité d’intervenir » pour empêcher de potentiels massacres entre communautés religieuses.

« Nous avons eu raison de le faire, déclare-t-il, il eut été extrêmement risqué de ne pas le faire. Ensuite, il s’agit de trouver la solution politique qui permette la stabilisation d’un pays et de mettre en œuvre des politiques en termes d’infrastructure et de coopération ». Quant à l’intervention en Libye, il ne s’est jamais prononcé contre pendant qu’il était porte-parole du Parti socialiste.

C’est cet interventionnisme qui amène également Benoît Hamon à dire que la France doit prendre davantage ses responsabilités en ce qui concerne l’accueil des réfugiés, demandeurs du droit d’asile.

Pour ce qui est du conflit syrien, le candidat du PS a plusieurs fois affirmé sa volonté de retourner à la table des négociations. « J’irais là-bas. Si j'étais président, j'irais à Alep, comme Mitterrand à Sarajevo. Je considère que la solution politique passe d'une manière ou d'une autre par une discussion avec le régime syrien », tout en précisant qu’il ne voit « aucun avenir envisageable pour la Syrie avec Bachar al-Assad. »

La réunification de la gauche : un défi de taille

La suite n’est pas une mince affaire. « Les primaires ont montré une aspiration d’un tournant vers la gauche mais les premiers rapports avec les parlementaires n’ont pas été des plus rassurants », estime la députée du Pas-de-Calais Brigitte Bourguignon, qui s’attendait à plus d’ouverture de la part du candidat envers la frange plus progressiste du parti. Ce à quoi répond l’ancienne ministre Marie-Noëlle Lienemann, proche de Jean-Luc Mélenchon : « Il vaut mieux se mettre à dos les parlementaires du PS que le peuple de gauche ».

Jean-Luc Mélenchon avait lui précisé les conditions d’un rassemblement de la gauche. En invitant Benoît Hamon à « mettre à l’écart des prochaines élections des ministres du gouvernement qui ont imposé la loi-travail », le candidat de la France insoumise ne lui laissait guère le choix.

Benoît Hamon a choisi de poursuivre sa route aux côtés de l’écologiste Yannick Jadot mais sans le plébéien Jean-Luc Mélenchon. Un pari risqué, d’autant que les deux personnalités partagent bien des idées en commun, et que les derniers sondages les montrent à égalité.