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En Tunisie aujourd’hui, on torture encore comme sous Ben Ali

L'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présentait ce 15 février son rapport 2017 sur la Tunisie. L'ONG a rappelé que les sévices se répètent et mis en lumière le travail des centres qui accompagnent les victimes
Les personnes prises en charge dans les centres d'accompagnement Sanad indiquent avoir été agressées dans les commissariats de police, dans des postes de la Garde nationale et par des agents de prison (Capture d'écran)

TUNIS – « Après cinq années de travail chez Sanad [soutien en arabe], je remarque que les tortures qui ont eu lieu sous l'ancien régime sont les mêmes qu'actuellement et qu’elles se répètent », regrette Sabrine Gatri, coordinatrice sociale au centre du Kef (à 170 km au sud-ouest de Tunis) lors de la conférence de presse qui s’est tenue ce jeudi 15 février dans le centre de Tunis.

Sur l'écran géant, derrière la table où sont installés les représentants de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT), apparaît une vieille dame, Fatma. Son fils, Jamel, père de deux enfants en bas âge et soutien de famille, a été battu lors d'une arrestation en août 2016. 

« Je l'ai retrouvé bleu de la tête jusqu'aux orteils à cause des coups »

- Fatma, mère de Jamel

« Je l'ai retrouvé bleu de la tête jusqu'aux orteils à cause des coups des policiers. » L'homme est resté quatre mois dans le coma avant d'entamer sa rééducation. Il laisse sa famille sans revenus. La maman sanglote : « Mon cœur a été déchiré. »

À la fin de la vidéo, Rim ben Ismail, psychologue et consultante à l’OMCT renchérit : « Il y a une persistance. On retrouve les mêmes actes de tortures. Les scénarios d'arrestation ou de convocation pour un interrogatoire sont les mêmes. »

Elle estime que ces scènes ressemblent parfois à l'arrestation d'un « psychopathe ou d'un tueur en série » : « La personne peut rester seulement quinze minutes au commissariat, mais entre-temps, tout le quartier est au courant, tout le monde a été réveillé à 2 h du matin, la famille est traumatisée. »

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Rim ben Ismail a ainsi accompagné un enfant de 9 ans ayant tenté à plusieurs reprises de se suicider après l'arrestation d'un proche. « La famille avait été rassemblée, avec l’enfant, dans la cours de la maison. Depuis, il demande souvent : ‘’Pourquoi on m'a demandé de mettre la tête dans la boue alors que j'avais déjà la tête baissée ?’’ »

Les trois centres Sanad (Sidi Bouzid, Le Kef et Tunis) accompagnent sur tous les plans – juridique, social, médical, psychologique – 308 bénéficiaires, victimes primaires (qui ont directement subi les tortures) ou secondaires (comme les membres de la famille) depuis la mise en place du programme en 2013. En 2017, 72 personnes – 52 victimes directes et 20 indirectes – ont rejoint le dispositif. Ces personnes indiquent avoir été agressées en majorité dans les commissariats de police (34 en 2017), dans des postes de la Garde nationale et par des agents de prison.

Des chiffres loin de représenter l'étendue du phénomène

« Après les manifestations de janvier contre la cherté de la vie [qui ont provoqué la mort d'un manifestant et conduit à l'arrestation de plus de 900 personnes], nous avons reçu quatre nouveaux cas », précise à Middle East Eye Najla Talbi, coordinatrice du projet Sanad.

Les victimes primaires sont majoritairement des hommes (87 %) entre 18 et 34 ans (62 %) et travailleurs journaliers. À l'inverse, les victimes secondaires sont à 73 % des femmes.
Des chiffres loin de représenter l'étendue du phénomène en Tunisie puisque bon nombre de personnes n'osent pas forcément raconter ce qu'elles ont vécu.

« Une victime peut avoir perdu son travail, avoir été quitté par sa femme et souffrir de troubles psychologiques et physiques »

- Gabriele Reiter, directrice du bureau de l'OMCT à Tunis

De plus, l'OMCT n'a pas communiqué sur l'existence de ses centres. « À l'heure actuelle, les personnes qui viennent à Sanad le font parce qu’elles en ont entendu parler, parce qu'une connaissance leur a conseillé. Nous devons agir sur la sensibilisation », reconnaît Mokhtar Trifi, vice-président de l'OMCT.

Gabriele Reiter, directrice du bureau de l'OMCT à Tunis, acquiesce. Mais en aparté, elle explique à MEE : « Il faut avant tout renforcer nos bureaux. Les nouveaux bénéficiaires arrivent par vagues. Nous intervenons de façon globale. Une victime peut avoir perdu son travail, avoir été quitté par sa femme et souffrir de troubles psychologiques et physiques. Son accompagnement demande beaucoup de travail et de temps. »

Sur les 308 dossiers ouverts en cinq ans, seuls deux ou trois ont été définitivement clôturés, d'après Najla Talbi.

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Concernant l'assistance juridique, l'OMCT se félicite d'avoir, en novembre 2017, « pu finalement obtenir trois condamnations en faveur de nos bénéficiaires ». Le rapport annuel précise : « Tous les jugements ont été prononcés selon l'article 101 du code pénal par un fonctionnaire public. » Ces plaintes avaient été déposées en 2014 pour deux d'entre elles et en 2015 pour la troisième.

Mokhtar Trifi regrette auprès de MEE le manque de volonté des autorités : « La justice n’a pas de moyens. D'abord, les magistrats sont dépendants de l'appareil sécuritaire. Ils rechignent à poursuivre les forces de l'ordre par peur de représailles dans d'autres enquêtes. Si on les poursuit, qui va arrêter les criminels ?, se demandent certains juges. Ensuite, il y a un nombre énorme d'affaires. Généralement, dans les cas de torture, il n'y a pas d'incarcération. Les magistrats donnent la priorité aux affaires où les accusés sont arrêtés, car il y a des délais à tenir. »