Entre racisme et pauvreté, des footballeurs africains jouent le tout pour le tout à Istanbul

Entre racisme et pauvreté, des footballeurs africains jouent le tout pour le tout à Istanbul

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Istanbul est devenu l’une des principales plaques tournantes pour les footballeurs africains qui envisagent de poursuivre une carrière en Turquie et en Europe ; pourtant, très peu d’entre eux percent

L’équipe de Bertrand-Joseph Ndong avant un match amical au stade Feriköy, à Istanbul, en Turquie (MEE/Thomas Lecomte)
20 juin 2017
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Tuesday 20 June 2017 11:15 UTC
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20 juin 2017

ISTANBUL, Turquie – « Mon père m’a donné toutes ses économies pour m’aider à venir à Istanbul. Il sait que je suis bon au football et que toute la communauté me regarde », explique Alex Epome, un footballeur de 17 ans originaire du Cameroun.

Grâce à de bonnes connexions aériennes avec l’Afrique et à des politiques flexibles en matière de visas, Istanbul est devenue la principale destination pour ceux qui rêvent d’un meilleur salaire et d’une carrière en Turquie, une passerelle pour l’Europe.

L’an dernier, Alex était un joueur de deuxième division dans une équipe locale de son pays d’origine. Dans l’espoir d’un avenir meilleur pour sa famille, Alex a tout emporté dans ses bagages et a rallié les rives du Bosphore pour se mettre en quête d’une carrière de footballeur professionnel.



Alex Epome rêve d’être recruté dans une équipe professionnelle en Turquie ou en Europe (MEE/Thomas Lecomte)

« Ce que je gagnais au Cameroun était tout juste suffisant pour acheter du pain. Je devais marcher jusqu’[au terrain d’entraînement] car je n’avais pas les moyens de payer le trajet en autobus, explique Alex. Pour moi, n’importe quel club serait génial. Je le fais pour ma famille, avec l’aide de Dieu », ajoute-t-il.

Selon Bertrand-Joseph Ndong, agent d’Alex et ancien entraîneur camerounais, un joueur d’un club turc de quatrième division gagne en moyenne 8 400 dollars (environ 7 500 euros) par an contre quelques centaines de dollars dans n’importe quel club africain.



L’équipe de Bertrand-Joseph Ndong joue un match amical contre des footballeurs originaires du Mali (MEE/Thomas Lecomte)

Alex s’entraîne aujourd’hui pour participer à la Coupe d’Afrique des Nations, un tournoi amical qui se déroule tous les ans dans le quartier central de Feriköy.

Pourtant, cette année, la municipalité de Fatih, qui finance le tournoi depuis quelques années, a retiré son financement en raison de l’état d’urgence et d’autres préoccupations en matière de sécurité, d’après Ndong, qui est l’un des principaux organisateurs de l’événement.

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En 2016, la Turquie a été frappée par une série d’attentats à la bombe qui ont tué au moins 385 personnes. En avril 2017, la Turquie a prolongé son état d’urgence de trois mois, pour la troisième fois depuis une tentative de coup d’État survenue en juillet dernier.

Cependant, les organisateurs réaffirment leur intention d’assurer la tenue du tournoi, qui aura lieu le 24 juin. « Nous l’organiserons dans tous les cas », explique Ndong, qui ajoute que chaque équipe en compétition devra apporter une contribution d’environ 140 dollars pour financer l’événement.

Afin de se préparer pour la compétition, Alex suit un programme d’entraînement quotidien strict de trois heures au Soccer International Business Management, le centre de formation privé de Bertrand-Joseph Ndong.



Les joueurs de Bertrand-Joseph Ndong lors de leur entraînement quotidien à Kurtuluş (MEE/Thomas Lecomte)

Toutefois, d’autres joueurs africains n’ont pas eu la même chance qu’Alex et ont été attirés par des agents clandestins qui revendiquent des liens solides avec la Turquie et qui s’appuient sur des promesses creuses de renommée et de stabilité financière.

En 2008, Pascal Eneh, aujourd’hui âgé de 27 ans, a abandonné sa carrière de milieu de terrain dans un club de première division nigériane pour poursuivre une carrière professionnelle en Turquie. Un recruteur non officiel originaire du Nigeria l’a persuadé qu’il avait sa chance avec le club de football de Muğlaspor, dans le sud-ouest de la Turquie. Il était affilié à un responsable turc qui l’avait aidé à gagner la confiance de Pascal, qui lui avait versé une avance de 2 500 dollars (environ 2230 euros). « Après trois jours à l’hôtel [à Muğla], [l’agent] a disparu – il m’avait laissé tomber », raconte Pascal. Pourtant, il était hors de question pour lui de revenir au Nigeria. « J’étais déjà en Turquie, je devais essayer », ajoute-t-il.

« Ce que je gagnais au Cameroun était tout juste suffisant pour acheter du pain. Je devais marcher jusqu’[au terrain d’entraînement] car je n’avais pas les moyens de payer le trajet en autobus »

– Alex Epomefootballeur originaire du Cameroun

En 2016, au bout de plusieurs années passées à tenter de se faire recruter, Pascal a décidé de commencer à entraîner d’autres footballeurs africains en herbe, après avoir compris qu’il était trop âgé pour commencer une carrière de footballeur professionnel.

Contre une petite commission, Pascal dirige généralement des séances d’entraînement trois jours par semaine sur un terrain de football public dans le quartier ouvrier de Kurtuluş. Pour s’assurer une vie décente, cependant, il a d’autres petits boulots en complément.

Retourner les mains vides dans leur pays d’origine étant synonyme de honte et d’échec, les joueurs qui, comme Pascal, sont bloqués en Turquie, décident habituellement de rester.



Alex Epome jouait dans un club de seconde division camerounaise (MEE/Thomas Lecomte)

« Si je ne réussis pas, ma famille non plus. Le rêve de mon père se sera envolé », confie Alex Epome.

« Si je ne réussis pas, ma famille non plus. Le rêve de mon père se sera envolé »

– Alex Epome, footballeur originaire du Cameroun

Pour compliquer davantage les choses, beaucoup risquent de séjourner en Turquie avec un visa expiré. S’ils sont capturés par les forces de sécurité, ils sont arrêtés et parfois expulsés.

Germain Blaise Mbeh regrette son séjour en Turquie depuis son arrivée en mai 2015. Il envisage constamment de retourner chez lui au Cameroun, mais il reconnaît qu’il est difficile de le faire réellement.

« Si je ne réussis pas, ma famille sera déçue », affirme Germain.

Il s’est rendu initialement en Turquie pour un match d’essai à Bursa, au sud d’Istanbul, mais le match n’a jamais eu lieu.

« Quand je dis aux Africains que la Turquie est un pays difficile, ils ne me croient pas », explique Germain.

Germain a décidé de rester en Turquie et dépend des revenus que sa famille lui envoie, générés par une petite entreprise familiale au Cameroun. Il s’entraîne aujourd’hui avec Pascal Eneh pour la Coupe d’Afrique des Nations dans l’espoir d’être recruté par une équipe turque.

Victor Nnah Nathan Ejekwu, 22 ans, a connu une expérience similaire à ce que Pascal et Germain ont traversé. Originaire de Port Harcourt, dans le sud du Nigeria, il a atterri à Istanbul en 2014 après avoir joué pour des clubs locaux de seconde zone pendant quelques années.



Victor Nnah Nathan Ejekwu a atterri en Turquie en 2014 pour un match d’essai mais a été dupé par un agent véreux (MEE/Thomas Lecomte)

« Un agent m’a dit de venir en Turquie pour un match d’essai. Je lui ai versé 1 700 dollars pour cela », a-t-il raconté.

« Quand je suis arrivé, le test n’a jamais eu lieu », a-t-il ajouté.

Clément Lopez, chercheur spécialiste des migrations à l’Université Paris-Sud, a expliqué à MEE que la plupart des agents clandestins reposaient sur des accords verbaux et un travail de persuasion, même si certains utilisent des fausses invitations de clubs.

« Généralement, un mensonge bien présenté peut convaincre un joueur qui nourrit de grands espoirs de départ en Europe [et qui] manque totalement de lucidité ; il en va de même pour les familles », affirme-t-il, ajoutant que ces agents profitent également des joueurs inexpérimentés et naïfs.

Selon Clément Lopez, il est difficile de contrôler le recrutement et de prévenir les escroqueries. Les recruteurs agréés doivent disposer d’une licence officielle délivrée par la FIFA, l’organisme qui gère le football mondial, et ne doivent jamais être payés à l’avance par les joueurs.

Les difficultés à trouver du travail

Pour pouvoir survivre en Turquie, de nombreux joueurs doivent jongler entre un programme d’entraînement strict et des heures de travail.

« Le racisme est la pire chose ici, cela se manifeste tout le temps avec des petites choses, des insultes, des menaces »

– Germain Mbeh, footballeur originaire du Cameroun

Victor a décroché un contrat pour chanter du hip-hop et se produire dans des spectacles d’imitation de Michael Jackson dans des clubs et des églises les soirs et les week-ends, alors qu’il réserve ses matins pour s’entraîner avec Pascal Eneh. Cela l’aide à payer le loyer du minuscule appartement qu’il partage avec quatre autres locataires, au sous-sol d’un immeuble délabré à Kurtuluş.

L’appartement n’a pas de fenêtres ni de ventilation. L’air à l’intérieur est lourd et de la moisissure recouvre les murs.

Germain explique qu’il est difficile pour les Africains de trouver des emplois rémunérés.

« Les seuls emplois que nous pouvons trouver ici sont difficiles et à peine payés, si tant est qu’ils le soient », expliqu-t-il.

« Je mets ma musique et j’ignore ce qu’ils disent »

Le racisme est une autre problématique récurrente que rencontrent les footballeurs africains lorsqu’ils tentent de réussir en Turquie.

« Je ne me suis jamais battu dans ma vie avant d’arriver à Istanbul. Ce n’est pas ce que je souhaite, mais certaines personnes me harcèlent constamment », explique Victor.

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Victor se souvient d’un soir où, alors qu’il rentrait du travail, un groupe de personnes l’a attaqué et l’a dépouillé à cause de sa couleur de peau.

« J’ai dû les supplier pour qu’ils me laissent au moins mes chaussures, a-t-il raconté. C’était humiliant. »

Germain affirme qu’on l’a souvent insulté de « nègre » ou comparé à un singe et qu’on lui a dit à plusieurs reprises de rentrer dans son pays.

« Je ne me suis jamais battu dans ma vie avant d’arriver à Istanbul »

– Victor Ejekwu, footballeur originaire du Nigeria

« Le racisme est la pire chose ici, cela se manifeste tout le temps avec des petites choses, des insultes, des menaces, déplore Germain. Qu’est-ce que je peux faire ? Je mets ma musique et j’ignore ce qu’ils disent. »

Mais sur les terrains de football, les murs tombent et les insultes racistes se dissipent à la lumière d’un bon match.

« Si tu joues bien, ils t’aiment », explique Severin Brice Bikoko, footballeur jouant pour l’équipe turque de Güzelorduspor.

Severin Bikoko est l’un des footballeurs africains qui ont réussi en Turquie à force de beaucoup d’entraînement et de persévérance.

« Je n’étais pas assez bon pour eux »

Dans les premières années de sa carrière, Severin a essayé plusieurs fois de rejoindre des équipes en Europe, mais il n’a jamais été sélectionné. Il a notamment effectué un essai à Monaco pour jouer dans le championnat de France.

« La réalité était que je n’étais pas assez bon pour eux, explique-t-il. « Si tu échoues, tu dois rentrer chez toi et t’entraîner encore plus dur pour t’améliorer. »

Il a finalement été approché au Cameroun par un agent britannique agréé par la FIFA.

Quelques semaines plus tard, il a commencé l’entraînement avec le Kayseri Erciyesspor, une équipe de deuxième division turque. Il ambitionne désormais de rejoindre Fenerbahçe, l’une des meilleures équipes turques.

« Beaucoup de joueurs africains viennent en Turquie avec l’idée de commencer une carrière, mais certains n’ont pas du tout le niveau »

– Bertrand-Joseph Ndong, agent et ancien entraîneur camerounais

Les joueurs africains ont tendance à sous-estimer le niveau du football turc.

« Je pensais que le niveau du championnat turc était faible et que j’aurais pu facilement jouer en première ou en deuxième division », explique Dave Stewe, âgé de 18 ans et originaire du Cameroun.

Après une année passée en Turquie, Dave a revu ses ambitions à la baisse, n’ayant pas encore pu rejoindre un club.

« C’est beaucoup plus difficile que ce que je pensais », confie-t-il, ajoutant qu’il s’en est rendu compte très peu de temps après son arrivée.

Dave s’entraîne aujourd’hui avec Eneh mais poursuit également des études de relations internationales à l’université Bilgi, « juste pour avoir un plan B au cas où [il] ne perce pas dans le football ».

« Beaucoup de joueurs africains viennent en Turquie avec l’idée de commencer une carrière, mais certains n’ont pas du tout le niveau », affirme Bertrand-Joseph Ndong.

Il entraîne actuellement vingt footballeurs dans son centre de formation. Tous portent le même maillot frappé du logo du centre.

« Je crois en mon talent. Je réussirai »

– Victor Ejekwu, footballeur originaire du Nigeria

« Nous ne formons que ceux qui ont des chances d’être recrutés », explique Ndong, qui organise des matchs amicaux réguliers avec des équipes professionnelles turques afin que ses joueurs puissent démontrer leur talent aux recruteurs potentiels.

Les joueurs ne doivent pas payer pour s’entraîner. S’ils sont recrutés, ils reversent à Ndong un pourcentage de leurs frais à la signature, habituellement de l’ordre d’environ 10 %.

Beaucoup de ces joueurs espèrent être recrutés à la suite du championnat de football communautaire africain qui doit avoir lieu à Istanbul. Selon Ndong, 200 joueurs ont été recrutés l’an dernier à la fin de l’événement.

« Je crois en mon talent. Je réussirai », affirme Victor.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.