EXCLUSIF : Enquête sur la plus grande filière de migrants clandestins au Maghreb

EXCLUSIF : Enquête sur la plus grande filière de migrants clandestins au Maghreb

#Maghreb

En suivant des candidats algériens à l’immigration jetés dans une prison libyenne puis revenus chez eux, MEE raconte de l'intérieur le plus important des réseaux de trafic de migrants en Afrique du Nord

Photo des Algériens détenus au centre d'Al Nasr, près de Zaouïa, en Libye (MEE/Massinissa Benlakehal)
Massinissa Benlakehal's picture
01 juillet 2017
Last update: 
Thursday 6 July 2017 14:07 UTC
Last Update French: 
06 juillet 2017

CHORFA (Algérie) et TUNIS – « Nous avons assisté à des scènes terribles. Chaque nuit, nos geôliers fouettaient des prisonniers devant nos yeux avant d’être vendus le matin à des passeurs et à des contrebandiers libyens. »

Slimane, 32 ans, fait partie des 56 Algériens qui, le vendredi 19 mai un peu avant l’aube, ont été interceptés avec 450 autres personnes, en majorité des Marocains, dans les eaux territoriales libyennes par les gardes-côtes du pays.

Quelques heures plus tard, ils seront placés dans le centre de détention des migrants clandestins d’Al Nasr de la ville de Zaouïa, à une cinquantaine de kilomètres de Tripoli.

Dans le groupe d’Algériens, six ont réussi à s’évader. Certains ont été libérés après intervention des autorités algériennes, et rapatriés mi-juin en Algérie. Un dernier groupe, composé d’une trentaine de jeunes, qui se trouvait au centre de détention pour immigrants clandestins de Tariq Essika à Tripoli, a été rapatrié en Algérie il y a une dizaine de jours.

À Zouara, El Hadj Yosaf est un passeur connu parmi les candidats à l’émigration clandestine

MEE a suivi en Tunisie et en Algérie plusieurs jeunes originaires du village de Chorfa en Kabylie, près d’Azzazga, à 140 kilomètres à l’est d’Alger. Cette région montagneuse d’Algérie, au même titre que les zones déshéritées des pays d’Afrique du Nord, est devenue une région pourvoyeuse de migrants clandestins.

C’est là qu’a commencé leur périple, en avril, auprès d’un certain un certain Salim M, qui, pour 200 euros, leur a donné son numéro de téléphone et le nom d’emprunt du passeur, un Libyen nommé El Hadj Yosaf.

À Zouara, devenue célèbre comme port de départ des embarcations en direction de l'île italienne de Lampedusa, Catane, en Sicile, El Hadj Yosaf est un passeur connu parmi les candidats à l’émigration clandestine. Selon nos informations, tous l’appellent Dziri (l’Algérien), car une grande partie de son trafic de clandestins se fait avec les Algériens.

Trafic de migrants et… de tigres

Personne ne connaît sa véritable identité, mais tout le monde sait ce qu’il fait. Dans sa ville natale, des habitants affirment qu’avant cela, El Hadj Yosaf faisait de la contrebande d’essence entre la Libye et le sud de l’Italie. Selon eux, le passeur est d’ailleurs recherché par la justice italienne pour contrebande de carburant et trafic.

Mais El Hadj Yosaf, qui circule librement dans la région de Zouara à bord de sa Toyota 4x4 de modèle V8, blindée et équipée de vitres fumées, fait aussi dans le trafic de tigres, qu’il revend à des acheteurs européens et russes à 75 000 euros l’animal.

Dans les villes de la région de Kabylie, notamment à Tizi-Ouzou, et plus particulièrement dans les localités autour de celle d’Azzazga, El Hadj Yosaf est aussi très connu, selon les jeunes originaires de cette localité rencontrés à Tunis.



Les ministres de l'Intérieur français, italien et allemand se retrouveront dimanche à Paris pour discuter d'une « approche coordonnée » pour aider l'Italie à faire face à l'afflux de migrants dans ses ports (AFP)

Les jeunes ont donc été invités à le rejoindre en Libye via la Tunisie, avec chacun, la somme de 1 700 euros. Un tarif « préférentiel » pour les Kabyles (Zouara se trouve dans une région berbérophone comme la Kabylie), les candidats à l’immigration venant d’autres régions, du Maroc ou de la Tunisie devant payer 2 500 euros.

« El Hadj n’a pas arrêté de nous dire de ne pas nous inquiéter, qu’il a beaucoup de connexions avec les garde-côtes libyens et les autorités italiennes », raconte Nacer, jeune Algérien qui, après un séjour de cinq semaines en Libye a été rapatrié par les autorités algériennes avec 22 autres vers Alger. Mais en fin de compte, le rêve que leur a promis El Hadj a tourné au cauchemar.

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En Tunisie, ils ont été accueillis par un certain Hocine, aussi appelé chez les migrants Hocine al-Jijeli, en référence à sa ville d’origine de Jijel (à 300 kilomètres à l’est d’Alger). Aucune des personnes impliquées dans ce réseau n’utilise son vrai nom.

Selon une source sécuritaire, il aurait été condamné pour des affaires de banditisme et autres affaires criminelles à 25 ans de prison. C’est lui qui était chargé de coordonner le transport vers Zouara, en Libye.

Concrètement, c’est lui qui a mis les jeunes en contact avec les deux chauffeurs envoyés par El Hadj pour les conduire à Zouara. Il est le seul à connaître le numéro et l’identité de ces chauffeurs. L’un s’appelle Moatez et l’autre Moncef. Ce sont deux frères libyens issus de tribus arabes. Pour bénéficier de ses services, chaque passager devait lui verser 200 euros.

« Nous avons discuté avec El Hadj. Il nous a fait croire que ce serait facile, que nous pourrions le rejoindre en Libye pour l’Europe en toute sécurité »

-Samir

C’est là que nous avons fait la rencontre de Hocine, alors qu’il accueillait Nacer et son compagnon de route Djilali, un père de famille qui laissait derrière lui sa femme et ses trois enfants. Une autre personne qui prétend s’appeler Soufiane, également de Jijel, remplace Hocine, quand ce dernier n’est pas à Tunis.

Une fois les chauffeurs arrivés à Tunis, à bord de deux véhicules 4x4, de marque Hyundai, de sept places chacun, le rendez-vous est donné dans un café appelé Moulin Rouge. De là, les jeunes prendront donc la route vers la Libye.

Après avoir passé une nuit à Tunis, Samir décide finalement de rebrousser chemin et de rentrer en Algérie, avec deux autres Algériens du groupe. Ayant entendu parler de l’incarcération de jeunes arrêtés en mer, ils sont réticents à continuer leur route vers la Libye.

« Nous avons discuté avec El Hadj. Il nous a fait croire que ce serait facile, que nous pourrions le rejoindre en Libye pour l’Europe en toute sécurité », confie le jeune à MEE. « Mais nous allons rentrer chez nous, il est hors de question de faire confiance à ce passeur ».

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Une dizaine d’heures plus tard, après avoir payé quelques douaniers libyens et tunisiens au poste frontalier, ils arrivent chez le passeur. El Hadj ne travaille pas seul. Il s’entoure de membres de sa famille, dont son neveu, Issam.

Selon un migrant, Issam prend en charge les candidats à l’immigration clandestine d’origine marocaine. « Il va les récupérer à l’aéroport de Tripoli et grâce à ses contacts qu’il rémunère bien, les Marocains passent sans que la police aux frontières ne tamponne le cachet d’entrée en Libye sur leur passeport ».

Samir, la trentaine, un candidat à l’immigration rencontré à Tunis, affirme que depuis 2011, lui et ses amis n’ont pas arrêté de faire des demandes de visa auprès de représentations diplomatique de plusieurs pays européens en Algérie, mais sans résultat. C’est en somme, explique-t-il, ce qui les a poussés à vouloir tenter leur chance par la Libye.

Des maisons, loin des regards

Après être arrivés dans l’ouest de la Libye, Nacer, Ahmed, Djilali, Farid et le reste du groupe ont passé trois semaines dans une maison du réseau des passeurs, loin des regards. Une planque qui se trouve entre le poste frontalier tuniso-libyen de Ras Jedir et Abou Kemache, premier village après la frontière.

El Hadj Yosaf dispose de plusieurs maisons disséminées dans la région de Zouara. L’une d’entre elle se trouve dans un lotissement de villas à quinze minutes par voiture du post-frontalier de Ras Jedir, au sud de la Tunisie, côté libyen. Elle est à quelques encablures du village de Abou Kemache.

« D’après les panneaux, nous étions à environs un quart d’heure de voiture de la frontière », raconte Abdelghani, un des jeunes qui ont réussi à retourner à Tunis, après s’être échappé du centre de détention d’Al Nasr à Zaouïa. Un Libyen qui a pu se rendre dans le centre a réussi à le faire évader, avec son cousin, très malade.

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« Nous avons été placés dans une villa près de la route principale, au milieu de dizaines d’autres villas », précise-t-il. « Il y avait une petite mosquée à 150 mètres de la maison. C’est d’ailleurs la seule mosquée qui existe à des kilomètres à la ronde. »

Un peu plus au sud de ce lotissement, El Hadj Yosaf possède également un dépôt où il stocke trois millions de litres d’essence. Il s’en sert également comme lieu d’accueil pour sa clientèle maghrébine, selon les divers témoignages recueillis auprès des jeunes Algériens ayant séjourné sur ces lieux.

Nous avons, également, réussi à déterminer et à recenser les propriétés du passeur libyen, grâce à des sources dans sa ville natale y compris sa nouvelle résidence encore en chantier sur la côte de Zouara. Cette maison se trouve à deux pas de la plage connue sous le nom de « Beach Park ».

Après avoir passé trois semaines dans ces maisons, le groupe d’Algériens prend la mer le 19 mai, vers 1 h du matin au départ d’une plage à l’est de Sabratha. Deux heures plus tard, juste avant de quitter les eaux territoriales libyennes, le chalutier transportant à son bord plus de 500 personnes est surpris par les gardes-côtes libyens.

« Il ne nous restait environ que 50 minutes avant de quitter les eaux libyennes. Mais ils nous ont intercepté juste avant », explique Djilali à MEE. « Lorsque nous sommes arrivés à leur hauteur, ils ont allumé leurs lumières et ont commencé à tirer en l’air avec leurs armes. D’ailleurs, deux Marocains ont été touchés par ces balles ».

Ensuite, tous ont été conduits vers le port de Zaouïa où selon nos témoins directs, ils ont été dépouillés de leurs biens et déshabillés, obligés de dormir à même le sol, nus.

« Les soldats libyens s’amusent à nous tirer dessus pour nous faire peur, c’est insupportable »

-un détenu

« Les conditions de détention étaient très difficiles », explique pudiquement Nacer, 33 ans, lors d’un échange téléphonique. Grâce à un téléphone introduit avec l’aide d’un Libyen indépendant dans la prison, certains de ces jeunes ont pu joindre leurs proches. « Nous sommes encore vivants mais aidez-nous à sortir d’ici. Les soldats libyens s’amusent à nous tirer dessus pour nous faire peur, c’est insupportable », témoigne un détenu du groupe.

Bien que rentrés sains et saufs pour la majorité, certains du groupe de jeunes de Chorfa se préparent à repartir en Libye. « Ils veulent repartir et sont en train de s’organiser », affirme Slimane. « Ils m’ont même invité à les accompagner mais je n’ai pas donné de réponse ».