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Irak : un responsable de la communauté chrétienne craint l'apparition d'un « nouvel État islamique »

Habib Jajou, archevêque de Bassorah, a déclaré à MEE que les autorités irakiennes n’avaient pas su promouvoir la tolérance religieuse dans le pays et que le « lavage de cerveau » subi par de nombreux Irakiens sous l’EI avait aggravé la situation
Un Irakien monte la garde près d’une église dans le nord de l'Irak (AFP)

LONDRES – Le chef spirituel des quelques familles chrétiennes restantes de Bassorah, en Irak, a déclaré que les minorités du pays craignaient l’émergence d’un nouvel État islamique en raison du « lavage de cerveau » exercé par le groupe, et a accusé les autorités irakiennes de ne pas avoir su promouvoir la tolérance religieuse dans un pays marqué par des années de violences sectaires.

Habib Jajou, archevêque de Bassorah

Habib Jajou, archevêque chaldéen de Bassorah, dans le sud de l’Irak, a déclaré à Middle East Eye que les politiques des autorités irakiennes, telles que minimiser l’importance de l'héritage chrétien irakien à l'école, aggravaient l'ignorance au sein d’une population qui, bien que ségréguée, jouissait encore d’une certaine diversité culturelle.

Selon lui, même si l'État islamique a été vaincu à Mossoul, une nouvelle génération d'Irakiens issue d’une décennie d'intolérance risque de se radicaliser à moins que davantage ne soit fait pour promouvoir l'acceptation de la différence.

« Il y avait de très nombreuses personnes sous le contrôle de Daech qui ont subi un lavage de cerveau », a-t-il déclaré à MEE lors d'une visite à Londres, citant l’exemple d’une fillette musulmane sunnite qui, après avoir été forcée de quitter Mossoul avec les siens, avait refusé les colis alimentaires des « blasphémateurs » d'une association caritative chrétienne. Elle est l'un des « nombreux exemples », a-t-il déploré.

« Nous espérons que Daech sera éradiqué en Irak, mais nous avons peur d'un nouveau Daech », a-t-il répété. « Il y a des millions d'analphabètes, de jeunes et d'enfants qui font la manche dans les rues, c'est le chaos. La population est divisée en deux parties : l’une d’elles vit comme au VIe, au VIIe ou au XIVe siècle, la mentalité est très archaïque. »

Habib Jajou, dont la congrégation a rétréci comme peau de chagrin depuis l'invasion américaine de 2003 – il ne reste aujourd’hui que quelques centaines de familles – a déclaré que le ministère irakien de l'Éducation devait faire davantage pour instruire les gens en autorisant notamment l’introduction de l'histoire préislamique dans le programme scolaire afin de reconnaître la légitimité de toutes les communautés irakiennes.

« Ils se concentrent sur l'histoire islamique, ils minimisent largement l’importance du christianisme. Nous nous sommes plaints de très nombreuses fois », a-t-il indiqué.

Habib Jajou (cinquième en partant de la droite) en compagnie d'autres responsables religieux devant une église de Bassorah (avec l’aimable autorisation de Habib Jajou)

L'archevêque, qui a vécu à Londres, où il a dirigé la communauté chaldéenne du district d’Ealing, a ajouté que le ministère irakien de l'Éducation avait fait preuve de lenteur dans la réouverture des écoles fermées pendant les années de violence.

« Les performances du ministère de l'Éducation en matière d’instruction des populations ne sont pas bonnes », a-t-il dénoncé, affirmant que des millions de personnes étaient désormais classées comme analphabètes. Les chiffres officiels portent le total à environ huit millions, une forte baisse depuis l'ère de Saddam Hussein, où le taux d’alphabétisation était de près de 100 %.

Les propos haineux constituent une autre source de radicalisation, a ajouté l’archevêque. « Il y a encore des responsables religieux fanatiques en Irak, qui calomnient les juifs et les chrétiens », a-t-il déclaré.

À LIRE : « Ils m'ont ordonné de cracher sur la croix » : comment l'EI a terrorisé les chrétiens d'Irak

Selon lui, la population irakienne est divisée entre les progressistes en faveur du multiculturalisme et des droits des femmes, et des dirigeants religieux qui ramènent les gens vers le passé.

Une autre fracture, a-t-il expliqué, est celle qui sépare les sunnites des chiites en Irak. « Les chiites dans le sud détestent toujours les membres du parti Baas [de Saddam Hussein]. »

« Quatorze ans plus tard, le Baas est encore accusé de tout ce qui va mal. Il faudrait pardonner... Si le parlement [à majorité chiite] à Bagdad se rassemble et se réconcilie avec les sunnites, il y aura un avenir pour ce pays. Autrement, la violence continuera, sans limites ».

Il note cependant que, dans le sud, un « changement substantiel » s’est opéré dans les attitudes envers les chrétiens.

Les jeunes chiites souhaitent explorer leur patrimoine babylonien et chaldéen, a-t-il déclaré, exprimant sa gratitude envers le musée de Bassorah, qui a ouvert l'automne dernier avec l'aide de l'armée britannique et du British museum, pour avoir inclus ces anciens chapitres de l’Histoire dans leurs expositions.

Des musulmans irakiens allument des bougies votives en hommage à la Vierge Marie dans l'église chaldéenne de Bassorah lors d'une célébration interconfessionnelle pour la nouvelle année (AFP)

Il a ajouté que les catholiques et les évangéliques de Bassorah dirigeaient trois garderies, trois maisons de retraite, une bibliothèque et des cours d’informatiques pour les chrétiens comme pour les musulmans.

Les chiites locaux ont également manifesté un grand intérêt dans les croyances des chrétiens.

« Au cours des huit derniers mois, les dirigeants de nombreuses universités et collèges techniques locaux sont venus au diocèse », a-t-il raconté. « Ils se sont rendu compte que depuis 2003, des lacunes se sont créées dans les connaissances des gens sur le christianisme. Ils ont pris 1 300 copies de la Bible pour comprendre. »

« Les chiites locaux sont encouragés par leurs chefs religieux à venir à l'église, afin d’avoir des connaissances sur le Christ. »

Jésus est mentionné dans le Coran comme le prophète Issa, et tout un chapitre, ou sourate, est consacré à Marie (Mariam).

« Les performances du ministère de l'Éducation en matière d’instruction des populations ne sont pas bonnes »

- Habib Jajou, archevêque de Bassorah

Selon lui, l'Église de Bassorah, accablée par la violence et l'émigration, doit se transformer pour survivre.

La ville comptait quelque 5 000 familles chrétiennes dans les années 1960. Aujourd’hui, le diocèse du sud du pays ne compte que 350 personnes, dont 23 familles de réfugiés provenant de zones capturées par l’EI il y a trois ans.

Certaines de ces familles ont été relogées dans les six églises qui ne sont désormais plus requises pour le culte.

Le dernier des chaldéens

Il y a un an, Habib Jajou avait prédit que « dans trois ans, [il serait] le dernier chrétien de Bassorah et des environs ». Lorsque MEE lui a demandé s'il le pensait toujours, il a répondu : « J'ai dit alors, ‘’si la situation reste la même’’. Mais ce mois-ci, trois autres familles chrétiennes ont quitté Bassorah. »

Le chef de la communauté mandéenne de Bassorah, qui vénère Jean le Baptiste, lui aurait également confié sa peur de rester en Irak et son souhait d’émigrer avec les 350 familles mandéennes de la ville.

Bien que la violence extrémiste ait été contenue, les jeunes chrétiens irakiens expriment toujours leur souhait d’émigrer en raison de l'insécurité et des mauvaises perspectives économiques.

De plus, les chrétiens de Bassorah sont victimes de discrimination lors de leur recherche d'emploi, a déclaré l’archevêque, ajoutant que certains lui avaient même indiqué qu’on leur avait demandé de fournir une preuve d'appartenance à un parti politique islamique afin de se voir proposer un poste.

« Il n'y a aucune surveillance de l'incitation à la haine ou de la discrimination », a-t-il regretté.

Traduit de l’anglais (original).