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Les nouvelles batailles du cinéma libanais

Le conflit a façonné l'identité du cinéma libanais jusqu'au milieu des années 2000. Aujourd'hui, une nouvelle génération de cinéastes, née à la fin des années 1980, au regard plus distancié sur ces quinze années sanglantes, tente de trouver sa place
Wave 98, Palme d’or du court-métrage au festival de Cannes en 2015 (capture d’écran)

BEYROUTH – Cannes, mai 2015. Engoncé dans son costume à nœud pap', Ely Dagher donne une conférence de presse devant un parterre de journalistes internationaux. Le jeune Beyrouthin de 29 ans vient de remporter la palme d'or du court-métrage pour son film d'animation Wave 98.

« On est très fier de vous ! », lui lance une journaliste libanaise euphorique dans la salle. Et pour cause, c'est la première fois que ce petit pays accède à la plus haute distinction, 48 ans après la première sélection de Georges Nasser pour son film Ila Ayn.

La jeune génération aurait-elle pris le pouvoir, dans ce pays de cinéma où, dès 1897, un an après l'invention du septième art, Alexandre Promio tournait à Beyrouth un film pour le compte des frères Lumière ? Depuis quelques années en tout cas, les réalisateurs libanais trustent les principaux festivals internationaux.

Ces derniers mois ont vu Ziad Doueiri primé à Venise pour son film L'Insulte, puis sélectionné aux Oscars dans la catégorie meilleur film en langue étrangère, ainsi que la jeune Dania Bdeir, 28 ans et son premier court métrage In white, couronné au festival international de Curtas de Rio de Janeiro, qualificatif pour les Oscars 2019. Nadine Labaki, elle, est actuellement en compétition à Cannes pour son nouveau film Capharnaüm.

Une réussite liée à l'essor timide mais continu que connaît l'industrie cinématographique libanaise ces dernières années, malgré l'absence d'aides publiques.

Pour la période 2016-2017, la Fondation Liban Cinéma recensait 40 productions libanaises, dont dix-neuf diffusées en salle alors que l'on en comptait qu'une ou deux au début des années 2000. L'Autorité de développement des investissements au Liban (IDAL) évaluait quant à elle à 32,4 millions de dollars (26,28 millions d’euros), l'investissement en 2015 pour 31 longs métrages contre seulement 8,8 millions de dollars pour onze films entre 2011 et 2014. Le nombre de cinémas a doublé en une dizaine d'années, atteignant une centaine de salles tandis que le nombre de filières de formation au cinéma a lui aussi explosé.

« Je vois beaucoup de jeunes réalisateurs talentueux », s'enthousiasme Myriam Sassine productrice chez Abbout prod. « Il y a dix ans je ne pouvais pas dire ça, il y avait une dizaine de réalisateurs et il fallait en choisir trois ou quatre. Aujourd'hui c'est complètement différent. Il y a un cercle vertueux qui favorise les talents. Il fallait être fou pour vouloir faire un film, c'est devenu envisageable aujourd'hui. »

Une génération, deux identités

Un an et demi après sa palme, Ely Dagher est au Demo, un bar cosmopolite du quartier chrétien Gemmayzé. S'y côtoient cinéastes, free-lances en tout genre et étudiants européens désœuvrés. Il a troqué le noeunœudd papillon pour un pull marron et une veste en jean.

Voix posée, français irréprochable, il se réjouit du dynamisme du septième art libanais : « Il y a quelques années, il y avait très peu de films, la plupart des étudiants que je côtoyais voulaient bosser dans la pub et travaillent à Dubaï maintenant. Ce n'est plus un gros mot de vouloir faire du cinéma, même si l'argent manque toujours. On n'en est qu'au début ».

Wave 98 raconte l'errance d'un jeune homme, Omar, dans la banlieue de Beyrouth jusqu'à ce qu'il bascule dans un monde onirique, métaphore de la bulle dans laquelle évolue une partie de la jeunesse libanaise.

« À Beyrouth, on a tendance à être déconnecté de ce qui se passe autour de nous »

- Ely Dagher, rélisateur

Comme la plupart des jeunes cinéastes de sa génération, Ely Dagher a un parcours fait d'allers-retours entre le Liban et l'Occident. Il a fait ses études à Londres et vit désormais entre Bruxelles et Beyrouth. Une double appartenance qui nourrit son film et sa réflexion sur son pays.

« À Beyrouth, on a tendance à être déconnecté de ce qui se passe autour de nous. Bizarrement, c'est quand je me trouve à l'étranger que je suis le plus ce qui se passe au Liban. Mais à force d'allers-retours, il y a des moments où j'avais du mal à me reconnecter. Tu vas boire des coups avec des amis et en même temps, il y a la guerre qui vient de recommencer en Syrie, l'armée partout... Ce film est né d'une démarche personnelle à travers laquelle j'essaye de trouver ma place dans la ville. »

Dans le court métrage In White, Dania Bdeir qui vit entre New-York et Beyrouth, s'appuie sur une expérience personnelle, le décès de son père et ses obsèques au Liban, pour s'interroger sur le thème du retour aux origines et le choc qu'il engendre. Comment concilier sa vie new-yorkaise et une tragédie familiale au cours de laquelle la tradition reprend ses droits.

À LIRE : Liban : un musée virtuel tente de lutter contre la censure

« Le Liban est un pays progressiste sous bien des aspects, mais il y a des moments culturels, comme les mariages ou les enterrements, où tout bascule dans une direction traditionnelle. 

Soudainement, c'est comme s'il y avait un livre de code de conduite qui sortait de nulle part et que l'on est censé connaître sur le bout des doigts », observe-t-elle à la terrasse d'un café. « Le sentiment de ne pas vraiment appartenir à l'une ou l'autre de ces sociétés et d'être un peu au milieu des deux, c'est quelque chose que je ressens fortement. »

Mélancolie libanaise

Pour comprendre le cinéma libanais d'aujourd'hui, il faut remonter l'histoire. Avant 1975, la société libanaise ainsi que son cinéma connaît son âge d'or. Sous l'impulsion de Nasser, le cinéma égyptien, qui est au diapason jusque dans les années 1960, est nationalisé en 1963. De nombreux réalisateurs et stars du grand écran quittent l'Égypte pour le Liban.

À Beyrouth, les studios se développent, les salles se multiplient. C'est pourtant loin d'être la période la plus intéressante du cinéma libanais.

« C'était un âge d'or au niveau de la quantité, mais catastrophique au niveau de la qualité. Une mauvaise copie de ce qui se faisait en Égypte jusqu'alors », développe Haddy Zaccak, réalisateur de nombreux documentaires professeur de cinéma à l'université Saint-Joseph de Beyrouth et auteur d'un livre référence Le cinéma libanais : itinéraire d'un cinéma vers l'inconnu.

« Pendant la guerre, les personnages des films ont encore un but, ils planifient leur avenir. On ne retrouve pas cette dimension après-guerre : c'est le cinéma de l'errance, comme dans le film A Perfect day de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, ou ceux de Ghassan Salhab »

Dima El Horr, réalisatrice

Paradoxalement, c'est avec la guerre que le cinéma libanais se forge une identité, emmenée par une nouvelle génération de cinéastes dont Maroun Baghdadi, Jocelyne Saab ou Jean Chamoun, tous portés par l'urgence de raconter.

L'après-guerre laisse ensuite la place à une génération de réalisateurs tourmentés, dans une ville en reconstruction. C'est ce que Dima El Horr, réalisatrice du film Chaque jour est une fête (2009) et auteur du livre Mélancolie libanaise : le cinéma après la guerre civile qualifie de « cinéma de l'errance ».

« Pendant la guerre, les personnages des films ont encore un but, ils planifient leur avenir », relève-t-elle. « On ne retrouve pas cette dimension après-guerre : c'est le cinéma de l'errance, comme dans le film A Perfect day de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, ou ceux de Ghassan Salhab. »

La guerre, Ely Dagher n'en a que de vagues souvenirs : sa mère enceinte l’entraînant dans le sous-sol de l'immeuble pendant les bombardements, et les parties de cartes à la lumière de la bougie.

D'après lui, la nouvelle génération de cinéastes évoque la guerre de façon plus contextuelle. « Mais les clichés ont la peau dure. Lors d'une projection de mon court métrage l'an passé à Bruxelles, une femme est venue me dire qu'elle avait bien aimé le film mais qu'il n'y avait ‘’pas assez de guerre’’. C'est ce que les gens attendent. Je lui ai répondu que la guerre était terminée depuis vingt ans. Mais pour elle, le Liban, ce sont les années 1980, l'histoire s'est arrêtée là. »

Si à l'étranger, la guerre civile exerce toujours une sorte de fascination, au Liban le sujet reste tabou.

« La guerre, c’est la vie »

Dans le documentaire Trêve (2015), la jeune réalisatrice Myriam El Hajj suit son oncle Riad, propriétaire d'une boutique d'articles de chasse. Ses journées sont rythmées par les allées et venues de ses amis, anciens compagnons d'armes, et les discussions de ses derniers sur leurs combats 25 ans auparavant.

Une parole rare dans ce Liban souvent peu loquace lorsqu'il s'agit d'évoquer les fantômes du passé. Trêve est d'abord sorti en France, dans différents festivals, avant d'être projeté à Beyrouth un an et demi plus tard. Une date que Myriam El Hajj a repoussée plusieurs fois et qu'elle attendait avec anxiété.

Lors de la première séance, suivie d'un débat en présence des différents protagonistes du film, la discussion a rapidement viré à l'affrontement. Une partie de la salle, plus âgée, prenant partie pour Riad, l'autre, jeune, lui reprochant son passé belliqueux.

« Est-ce que vous reprendriez les armes si la situation le réclamait ? » lui demande un jeune homme. « Sans hésiter », répond Riad dont l'une des premières répliques dans le documentaire est « La guerre, c'est la vie ».

« Ça montre que ce genre de débat ne peut toujours pas avoir lieu au Liban », analysait Myriam El Hajj quelques mois plus tard. Il y a un fossé entre les enfants de la guerre et les anciens combattants, et aucune discussion dans les maisons. D'ailleurs, mes parents non plus ne me parlent pas de la guerre. Pourtant, mon père a combattu et il a rencontré ma mère sur un champ de bataille. Ils préfèrent parler du Beyrouth d'avant, d'un Liban de carte postale. Mais c'est quelque chose que les gens de ma génération n'ont pas connu. On a grandi dans des ruines. Tu vis dans un pays que tu ne t’appropries pas, qui ne te ressemble pas. »

Depuis son bureau de l'université Saint-Joseph, située sur la fameuse ligne verte qui séparait les quartiers musulmans des quartiers chrétiens pendant la guerre civile, Hady Zaccak a vu la génération changer. Lorsqu'il a commencé à enseigner le cinéma, ses étudiants ne s'intéressaient pas à la guerre. Ils voulaient tourner la page.

« Mais le conflit israélo-libanais de 2006 a éveillé chez eux la question ''Qu’est-ce qu’une guerre ?’’. Ça a duré seulement 33 jours, alors qu'en est-il d'une guerre de quinze ans ? Cette génération a aussi réalisé que cette dernière n'était pas vraiment terminée. Notamment à travers le retour de personnalités, symboles du conflit libanais, qui resurgissent sur la scène politique actuelle. C'est comme un remake, on ne peut pas dire non au film de guerre alors que c'est partout. »

À LIRE : La liberté d'expression, un autre mythe libanais

Le cinéma libanais est-il condamné à rester un cinéma de la mémoire sur lequel planeraient sans cesse les fantômes de la guerre civile ? Ce n'est déjà plus le cas. Depuis le succès international de la comédie de Nadine Labaki, Caramel, en 2007, d'autres portes se sont ouvertes, et avec elles, d'autres thématiques.

La sortie le 12 avril du premier long métrage de Nadim Tabet, One of these days, qui explore la sexualité des jeunes Libanais, est d'ores et déjà annoncée comme l'une des sensations de cette année. L'an passé, c'était le long métrage absurde et décapant de Wissam Charaf, Tombé du ciel, qui avait fait figure d'OVNI cinématographique.

À 28 ans, Mounia Akl est l'une des figures de proue de cette nouvelle génération. Son dernier court-métrage, Submarine, projeté dans les festivals du monde entier, met en scène l'évacuation de Beyrouth pendant la crise des ordures de 2015. Une poignée de Beyrouthins continuent de se réunir dans un bar, le Submarine, dans lequel la vie continue.

« J'ai choisi le sous-marin parce qu'il est enfoui dans un espace sans oxygène, mais qui est une bulle d'air au milieu de rien », explique Mounia Akl. « C'est souvent le sentiment qu'on a au Liban, de vivre dans une bulle. On est souvent noyés dans les problèmes, mais on arrive toujours à créer un peu de vie et d'espoir. Le Liban est un film à l'humour absurde. »

La crise des déchets, qui a atteint son paroxysme en 2015, a fortement mobilisé la jeunesse du pays qui y a vu un point de non-retour ainsi qu'une métaphore de la situation politique d'un pays « gouverné par des ordures », comme on l'entendait souvent dans les manifestations de la place Riad El-Solh.

La police antiémeute libanaise utilise des canons à eau pour disperser la foule devant le siège du gouvernement lors d’une manifestation contre la crise des ordures, le 23 août 2015 à Beyrouth (AA)

La plupart des  jeunes réalisateurs ont participé de près aux manifestations et ont soutenu le mouvement Beirut Madinati (Beyrouth est ma ville), une liste citoyenne apolitique et non confessionnelle qui a réalisé un score honorable lors des élections municipales de 2016, dans un système politique cadenassé.

Cette crise a contribué à cimenter cette génération autour de combats communs et leur a permis de renouer avec une conscience politique qui irrigue les productions actuelles avec subtilité. Il leur faudra pourtant composer avec les ciseaux de la censure qui ne manqueront pas de s'abattre sur les projets les plus audacieux.

Submarine a ainsi été censuré à sa sortie, tout comme deux longs-métrages depuis le début d'année (deux premiers films) : Heaven without people, du metteur en scène Lucien Bourjeily, récompensé au festival de Dubaï et Panoptic, de Rana Eid.