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Mémoires de John Kerry : cinq révélations sur la politique américaine au Moyen-Orient

L’offre surprenante de Assad à Netanyahou, les coups bas de ce dernier contre Washington, les regrets d'Arafat ou le plan secret de paix d’Obama : MEE vous livre quelques pépites du dernier livre-événement de John Kerry
Dans ses mémoires, l'ancien secrétaire d’État John Kerry raconte les coulisses diplomatiques de quelques épisodes de l’histoire récente du Moyen-Orient (AFP)
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Ce mercredi 5 septembre paraissent les mémoires de l’ancien secrétaire d’État américain John Kerry, Every Day is Extra. Au-delà des révélations sur les coulisses de la diplomatie américaine et des mécanismes du pouvoir à Washington, John Kerry revient aussi sur quelques épisodes cachés de l’histoire récente au Moyen-Orient.

Traduction : « C’est aujourd’hui le jour de publication de Every Day Is Extra. [...] Plus qu’une histoire sur mon parcours, c’est une histoire sur la façon dont l’Amérique a surmonté les changements et les défis, et sur les citoyens ordinaires qui nous ont permis de traverser des moments difficiles »

1. La proposition de paix de Assad à Netanyahou

La proposition de Bachar al-Assad a surpris Benyamin Netanyahou (AFP)

John Kerry révèle que le président Bachar al-Assad, qu’il rencontra à Damas en sa qualité de membre de la commission des Affaires étrangères du sénat américain, en 2009, lui avait proposait l’idée d'une négociation de paix avec Israël.

« Assad m'a demandé ce qui était nécessaire afin d'entamer des négociations de paix, en espérant le retour du plateau du Golan que la Syrie a perdu en 1967. Je lui ai dit que s'il était sérieux, il devait faire une proposition privée […] Il a demandé à ses premiers conseillers de rédiger une lettre de sa part au président Obama. »

Kerry a effectivement, peu de temps après, rencontré le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, pour lui expliquer que Assad était disposé à faire des concessions à Israël en échange de la récupération du plateau du Golan, occupé par Israël depuis 1967. Mais, dans son livre, Kerry précise que le président syrien n’a pas donné suite à cette initiative, ne voulant même pas garantir des « mesures de confiance », comme l’arrêt de l’armement du Hezbollah libanais. Pourtant, sur ce dernier point, Kerry affirme qu'Assad lui avait répondu que tout était « négociable ». « Assad peut vous mentir en face », conclut l’ancien secrétaire d’État.  

2. Le coup de gueule contre « Bibi »

L’ancien secrétaire d’État américain John Kerry et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (AFP)

L’ex-responsable démocrate décrit aussi ses relations tumultueuses avec Netanyahou, un Premier ministre israélien qu’il décrit notamment comme « fragile » durant la guerre contre Gaza en 2014.

« C’est l’une des quelques fois où j’ai vu Bibi très effacé, n’affichant pas son énergie et sa bravade habituelles. Voir le leader d’Israël ainsi assiégé m’avait réellement ému… J’ai vu Bibi, à ce moment-là, plus vulnérable que jamais. »

Mais l’émotion de Kerry se transforma en colère quand il s’aperçut que Netanyahou avait volontairement saboté un projet de cessez-le-feu avec le Hamas. Une fuite dans les médias, orchestrée selon Kerry par Netanyahou, enterra la proposition américaine. Et le secrétaire d’État lança, furieux, au Premier ministre : 

« Nous étions au milieu de nos négociations, entamées sur la base de vos données et maintenant, je vois ça dans la presse ? C’est un scandale [...] La trêve humanitaire était votre idée et maintenant, vous laissez fuiter ce document pour faire en sorte qu’on ait l’impression que je tente de faire avancer les positions du Hamas ? »

Au sujet de cet épisode, Kerry écrit qu’un « élément de confiance personnelle a été brisé ». Au moment où Kerry était impliqué dans les négociations avec Téhéran, la décision de Netanyahou de s’exprimer devant le Congrès américain pour exprimer son rejet de l’accord sur le nucléaire iranien vexa définitivement l’ex-chef de la diplomatie américaine. Il consigne dans ses mémoires avoir été « déçu par Netanyahou ». « Nous pensions que nous valions mieux que ces mots qui ont frappé au-dessous de la ceinture ».

3. Ce qui se cache derrière le choix de David Friedman

David Friedman s’apprête à témoigner lors d’une audience sur sa nomination en tant qu’ambassadeur des États-Unis en Israël en février 2017 (Reuters)

Dans ses mémoires, John Kerry affirme que l’annonce faite par Donald Trump, alors président élu, de nommer David Friedman ambassadeur en Israël a influencé la décision de l’administration Obama, le président sortant, de ne pas imposer son véto à la résolution 2334 du Conseil de sécurité de l’ONU, en décembre 2016, condamnant la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens occupés.

« Certains disaient qu’il fallait laisser passer parce que le prix politique était trop élevé. Le président Obama ne voulait pas prendre une décision qui, pensait-il, allait à l’encontre des intérêts américains pour une simple question de politique. »

« Le président élu Trump a annoncé qu’il allait nommer un ambassadeur en Israël qui était un partisan de la ligne dure en faveur des colonies ainsi qu’un fervent opposant à la solution à deux États [...] Au même moment, les Israéliens avaient montré leur mépris de notre politique en lançant un processus de légalisation officielle des avant-postes [colonies israéliennes jugées illégales par Israël]. Nous ne pouvions pas défendre les actions israéliennes devant l’ONU qui s’apparentaient à une accélération massive et sans précédent de l’entreprise d’implantations [nom donné aux colonies par les Israéliens et les Américains] ».

À l’époque, l’ambassadeur israélien auprès de l’ONU, Danny Danon, s’était déchaîné : « C’est une victoire pour le terrorisme, la haine et la violence ».

4. Une réunion secrète à Aqaba

Le secrétaire d'État américain de l'époque John Kerry rencontre le roi saoudien Salmane ben Abdelaziz à Djeddah le 25 août 2016 (AFP/SPA/Bandar Algaloud)

En janvier 2016, une réunion secrète se tient dans la ville jordanienne de Aqaba. Elle rassemble Kerry, Benyamin Netanyahou, le roi de Jordanie Abdallah II et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Kerry décrit son enthousiasme face à la disposition de pays arabes influents à soutenir une nouvelle étape des négociations israélo-palestiniennes et pousser les Palestiniens à signer l’accord final. Mais Netanyahou le surprend une fois de plus en refusant tout nouveau processus de négociation, expliquant à Kerry :

« Le peuple d’Israël n’est pas prêt à accepter ces principes [les principes de Kerry rassemblant les éléments d’un accord de paix]… Et la sécurité d’Israël ne se retrouvera pas entre les mains de l’Égypte ou de la Jordanie […] C’est nous qui garantissons la sécurité de la Jordanie et celle de l’Égypte, et non le contraire. »

Cette position brisa l’élan de Kerry qui croyait à une nouvelle chance pour la paix. Il précise dans son livre qu'Amman et Le Caire se disaient prêts à étudier les dispositions sécuritaires inhérentes à la solution à deux États, alors que les Saoudiens évoquaient ouvertement la normalisation des relations avec Israël.

5. Les « regrets » de Yasser Arafat

Bill Clinton se réunit avec le Premier ministre Ehud Barak et le président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat le 25 juillet à Camp David (AFP)

En janvier 2002, Kerry dîne à Ramallah avec Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne, deux ans après l’échec des négociations de Camp David II. Le leader palestinien murmure à Kerry :

« J’ai commis une faute, j’aurais dû accepter l’accord proposé par le président Bill Clinton. »

Kerry, dans ses mémoires, estime que les choses étaient beaucoup plus compliquées, car « la position des pays arabes opposés à cet accord a poussé vers son échec ».

Il évoque la surprise de Clinton face au refus de l’ex-président égyptien Hosni Moubarak : « Tu veux que j’appuie ce genre d’accord… Cela n’arrivera jamais ». Kerry soutient qu’il fallait d’abord étudier entre les deux parties palestinienne et israélienne les questions les moins problématiques afin d’instaurer la confiance. Selon Kerry, Washington avait imaginé construire une paix économique comme préalable pragmatique à la paix politique et sécuritaire, comme le résume Al Araby al-Jadeed. En vain, finalement.