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Mariages précoces au Liban : le débat remis sur la table

Avec l’afflux de réfugiés syriens, le pays du cèdre s’inquiète de la multiplication des mariages de mineurs sur son sol
Cheikh Mohammad Nokkari instruit un procès dans son bureau du tribunal religieux de Chtaura dans la Bekaa, Liban (MEE/Philippine De Clermont-Tonnerre)

Les noces précoces concerneraient 6 % des épouses libanaises âgées de 20 à 24 ans, selon Philippe Lazzarini, coordonnateur spécial adjoint de l'ONU pour le Liban. Chez les Syriennes, ce pourcentage grimperait à 32 %.

Ce constat a poussé à la mi-mars un député libanais, Elie Keyrouz, à présenter aux parlementaires une nouvelle proposition de loi visant à abolir les mariages des moins de 18 ans.

En 2014, un autre élu avait déjà proposé de réglementer de telles pratiques sans les bannir totalement. En raison de la paralysie du gouvernement, le texte était resté lettre morte.

Contrairement à la précédente, la proposition déposée le mois dernier bénéficie du soutien des associations de la société civile.  

Actuellement, il revient aux quinze cours religieuses du pays d’administrer les affaires personnelles des citoyens. L’âge minimum pour le mariage variant en fonction des différentes confessions, les Libanais ne sont donc pas égaux devant la loi.

Chez les chiites, par exemple, une jeune fille est autorisée à convoler en justes noces à partir du moment où elle a atteint la puberté, parfois dès 9 ans.

Toutes communautés confondues, ce sont les grecs-orthodoxes qui proposent la majorité la plus élevée, à savoir 18 ans pour les deux sexes. Une union entre un garçon de 17 ans et une jeune fille de 15 ans est cependant tolérée sous réserve de l’autorisation du juge religieux.

Idem chez les sunnites, où la majorité (18 ans pour le garçon, 17 ans pour la fille) peut tomber à 15 et 12 ans respectivement si le père l’autorise et que les adolescents sont pubères.

« Dans la grande majorité des cas, les demandes viennent de Syriens ou de Bédouins », constate le cheikh Mohammad Nokkari, qui préside le tribunal de Chtaura, une localité située à l’entrée de la plaine de la Bekaa qui abrite de nombreux camps de réfugiés syriens.

À LIRE : La situation économique pousse de nombreux réfugiés syriens à marier les mineurs

« Personnellement, je refuse systématiquement pour les jeunes de moins de 17 ans », assure-t-il à MEE. « Les parents ont alors recours à des cheikhs illégaux. Ils reviennent me voir quand la fille est enceinte. Je suis obligé alors d’enregistrer le mariage pour ne pas porter préjudice à l’enfant. » 

D’après Mohammad Nokkari, les cheikhs reconnus par Dar El Fatwa, la plus haute autorité sunnite du pays, n’ont pas l’habitude de célébrer ce type d’unions. « Il arrive toutefois que certains acceptent si la fille a 14 ans, est pubère et peut supporter le mariage », nuance le juge religieux.  

Président du tribunal de l’archidiocèse de Beyrouth, monseigneur Al-Asmar affirme n’avoir célébré aucun mariage de mineurs en 2016. « C’est un phénomène qui touche plutôt les campagnes et les régions reculées », remarque le responsable maronite.

Pénaliser les mariages de mineurs

La loi déposée devant le parlement fixe l'âge minimal du mariage « à 18 ans révolus pour les hommes et les femmes sur l'ensemble du territoire libanais ». Le

texte prévoit une amende de dix fois le salaire minimum, soit 4 300 dollars, et une peine d'emprisonnement pouvant aller de six mois à trois ans pour « toute personne qui célèbre, autorise, incite, interfère ou participe au mariage d'un enfant ».

Pour être adopté, le texte doit encore obtenir le feu vert de la commission parlementaire puis de l’ensemble de la Chambre.

Cette loi a-t-elle une chance de voir le jour ? « C’est possible, mais je ne suis pas très optimiste », confie Maya Ammar de l’association Kafa, fer de lance de la défense du droit des femmes dans le pays.  

« Les partis sont très influencés par les pouvoirs religieux, lesquels ne veulent pas qu’une loi civile interfère dans leurs textes, qu’ils considèrent comme sacrés », explique-t-elle à MEE.

« Chez les chiites, la majorité est contre. Chez les sunnites, on imagine qu’il va y avoir une résistance. Chez les chrétiens, on n’a pas entendu de résistance pour l’instant », résume la responsable.

À l’origine de la proposition, Elie Keyrouz assure avoir reçu cette semaine le soutien du patriarche maronite, Bechara Boutros Rahi.

Un débat a lieu actuellement au Conseil supérieur islamique chérié sunnite pour intégrer une clause interdisant les unions maritales avant 18 ans.

D’après Maya Ammar, les réticentes les plus fortes viendraient de la communauté chiite. Dans un discours prononcé le 18 mars à l'occasion de la « Journée de la femme musulmane », le chef du Hezbollah chiite Hassan Nasrallah avait accusé les opposants au mariage des mineurs de « servir Satan », et insisté pour « encourager et faciliter le mariage précoce ».