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Maroc : un patron de presse poursuivi pour violences sexuelles et traite d'être humains

Après une arrestation rocambolesque qui a suscité une vague de solidarité, Taoufik Bouachrine, éditorialiste marocain connu pour son indépendance de ton, fait face à des accusations très lourdes
Taoufik Bouachrine a été condamné en 2009 à de la prison avec sursis pour avoir publié une caricature jugée irrespectueuse envers la famille royale et le drapeau national, et il y a un mois à verser l’équivalent de 40 000 euros à deux ministres proches du Palais pour « diffamation » (Facebook)

RABAT – Après la solidarité, place à la stupeur. Le journaliste et directeur du quotidien arabophone Akhbar al-Yaoum Taoufik Bouachrine, initialement arrêté pour harcèlement et agressions sexuelles, est poursuivi, selon un communiqué du parquet : violences sexuelles présumées, traite d'êtres humains, chantage, exploitation de la faiblesse et de la précarité de femmes dont une enceinte, abus de pouvoir et d'autorité en vue d'obtenir des faveurs sexuelles, attentat à la pudeur en usant de violence, viol et tentative de viol, harcèlement sexuel. Le parquet ajoute que le journaliste a enregistré près de 50 vidéos compromettantes. Le nombre de victimes s'élèverait à huit.

Taoufik Bouachrine comparaîtra le 8 mars devant la justice.

Lundi en début d'après-midi, il a été déféré devant le procureur général du roi de la Cour d'appel de Casablanca. Si Mohamed Ziane, l'un des avocats du journaliste, disait dans un premier temps que « l'enquête portait sur des accusations sexuelles, mais celles-ci n'ont pas pu être prouvées », et que « sur huit plaintes, deux seulement ont été maintenues ». L'avocat est resté injoignable pour commentaire après la décision du procureur du roi. 

« Malheureusement, la qualification pénale était inattendue et très choquante. Nous ne savons pas comment le parquet a eu recours à ces textes de loi, compte tenu de ce qui a été porté à notre connaissance lors de la comparution devant le procureur général », dit Abdessamad el-Idrissi, l'un des avocats, à Middle East Eye. « Nous attendons de connaître les détails du dossier, les chefs d'accusation sont exagérés, et la qualification pénale est problématique. »

Les prises de position de l'éditorialiste, souvent critique envers le pouvoir, et sa proximité avec le PJD ont, dans un premier temps, fait/laissé croire à des représailles du pouvoir

Vendredi 23 février au soir, une vingtaine de policiers en civil ont fait irruption au siège du journal arabophone Akhbar al-Yaoum, sixième quotidien le plus vendu au Maroc.

Les prises de position de l'éditorialiste, souvent critique envers le pouvoir, et sa proximité avec le Parti de la justice et du développement (PJD) ont, dans un premier temps, fait/laissé croire à des représailles du pouvoir.

Samedi matin, deux salariées du groupe de presse de Taoufik Bouachrine ainsi que la directrice de publication de Soltana, un site féminin du même groupe, ont été entendues par la police judiciaire. Ce n'est qu'en début de soirée que le procureur général de la cour d’appel de Casablanca a diffusé un communiqué annonçant que des plaintes pour agressions sexuelles avaient été déposées contre Taoufik Bouachrine, directeur de publication du journal Akhbar al-Yaoum.

À LIRE : Après l'affaire Harvey Weinstein, les Tunisiennes dénoncent le harcèlement sexuel 

Le site d'information Barlamane.com, généralement bien informé sur les dossiers judiciaires, rapportait alors qu'il s'agissait de cinq employées et anciennes employées du journal.

Il n'en fallait pas plus pour que des internautes traquent les plaignantes et tentent de décrédibiliser les accusations, alors même que le témoignage des victimes présumées n'a pas encore été entendu. 

Selon Barlamane.com, Taoufik Bouachrine aurait pris position pour Tariq Ramadan, ce qui aurait poussé l'une des victimes présumées à s'ouvrir à d'autres collègues, qui lui auraient parlé en retour du harcèlement et d'agressions sexuelles dont elles auraient aussi été victimes.

Toujours selon le site, les victimes présumées se seraient mutuellement encouragées et auraient décidé de porter plainte contre Taoufik Bouachrine.

De nombreuses personnalités publiques et des journalistes exigent de l'État marocain qu’il agisse avec plus d'impartialité et de rigueur pour punir les agressions sexuelles

Dimanche dans la soirée, les avocats de Taoufik Bouachrine ont été autorisés à lui rendre visite. « La visite s'est déroulée dans des conditions normales. Taoufik Bouachrine garde le moral et est très averti quant aux détails de l'affaire », expliquait Abdessamad el-Idrissi à MEE en début d'après-midi, avant la décision du parquet.

De nombreuses personnalités publiques et des journalistes exigent de l'État marocain qu’il agisse avec plus d'impartialité et de rigueur pour punir les agressions sexuelles. Et certains rappellent que le roi Mohammed VI a pris en charge les frais de défense du chanteur Saad Lamjarred, poursuivi à Paris pour « viol aggravé » par une jeune Française de 20 ans qui a porté plainte contre lui en octobre 2016. Mohammed VI avait alors chargé l'avocat Éric Dupond Moretti de défendre le chanteur, qui a par ailleurs, fait l'objet d'autres accusations de viol par le passé.

Taoufik Bouachrine avait déjà été condamné, en 2009, à quatre ans de prison avec sursis pour avoir publié une caricature jugée irrespectueuse envers la famille royale et le drapeau national. Il y a un mois, le journaliste a été condamné à verser l’équivalent de 40 000 euros à deux ministres proches du Palais pour « diffamation ».