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Mohammed VI, le roi « virtuel » du Maroc

En France depuis février, Mohammed VI laisse derrière lui un pays en ébullition et des chantiers en attente. Son absence suscite de plus en plus critiques et inquiétudes malgré une intense communication sur les réseaux sociaux
Le roi du Maroc, Mohammed VI, 54 ans, a été opéré du cœur lundi 26 février à Paris à la suite d'un « trouble du rythme cardiaque » (AFP)

RABAT – Pour avoir des nouvelles de leur roi lorsqu'il est en voyage à l'étranger, les Marocains ne consultent pas l'agence de presse officielle, mais les réseaux sociaux. 

Tranchant avec la relative discrétion qu'il affiche depuis quelques mois au Maroc, Mohammed VI, par son penchant pour les selfies à l'étranger, supplée à la communication officielle minimale qui entoure ses fréquents voyages. Il ne manque pas de poser en compagnie de Marocains résidant à l'étranger ou d'artistes réputés proches de lui. 

Sans nouvelles de lui depuis plusieurs semaines, les Marocains découvrent donc avec surprise qu'il a subi une opération chirurgicale le 26 février à Paris, suite à un trouble du rythme cardiaque. Ils l’apprennent par le biais d'une photo montrant Mohammed VI, alité, entouré de ses enfants, de son frère et de ses sœurs.

Traduction : « Sa Majesté le roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, a subi avec succès une opération ce lundi 26 février 2018. Sa Majesté le roi a présenté le samedi 20 janvier 2018 un trouble du rythme cardiaque. Les médecins de Sa Majesté le roi ont indiqué que des explorations médicales menées à cet effet ont conclu à un flutter auriculaire sur cœur sain. L’ablation par radiofréquence de cette arythmie, réalisée lundi à la clinique Ambroise Paré à Paris, a permis de normaliser le rythme cardiaque. À l’issue d’une période de repos telle que prescrite par ses médecins traitants, Sa Majesté le roi Mohammed VI reprendra ses activités normales sans restriction aucune »

L'absence de Lalla Salma, épouse du monarque, étonne. Quasi simultanément, une campagne de dénigrement contre la Première dame est menée par un blog méconnu du grand public, qui lui reproche de « croiser le fer avec les membres de la famille royale, l’entourage du souverain et avec le personnel à son service », et juge que « son absence de la photo de famille à Paris » est probablement « la conséquence » de ces tensions présumées.

Le 21 mars, jour de leur anniversaire de mariage, le magazine espagnol Hola, citant des sources proches du palais royal, affirme que « Mohammed VI a divorcé de Lalla Salma » – ce dont de nombreux Marocains se doutaient déjà.

Traduction : « Mohammed VI et la princesse Lalla Salma : passons en revue leur histoire d’amour »

L'information est amplement reprise par la presse hispanophone, mais « ignorée » par la presse marocaine. Le sujet « a comme tétanisé la presse », et « l’argument du non-sujet, ou celui de la sphère privée à ne pas violer avancé en privé par d’autres médias pour ne pas l’aborder, cache mal en réalité la peur de s’attirer les foudres du pouvoir dans un contexte, par ailleurs de plus en plus illisible et difficile pour la liberté de la presse, où l’autocensure, largement pratiquée, est devenue une norme acceptée », écrit le journaliste marocain Ali Amar, directeur du site indépendant Le Desk.

Jusqu'à présent, le divorce n’a pas été officiellement confirmé. Contacté par Middle East Eye pour confirmer ou infirmer l'information, le cabinet royal n'a pas répondu à nos sollicitations. 

À Paris ou à Betz

Depuis son opération, le roi est toujours à Paris. Selon Maghreb Confidentiel, Mohammed VI a annulé à deux reprises son retour à Rabat, la première fois le 16 mars, la seconde le 23 mars.

Et, comme pour démentir les rumeurs le disant en mauvaise santé, Mohammed VI a multiplié les selfies, que ce soit avec des Marocains résidant à l'étrangerle rabbin Israel Goldberg ou encore Maître Gims et Jamel Debbouze, deux artistes réputés proches du souverain marocain. « Avec un roi en pleine forme », a commenté Maître Gims en postant la photo, répondant ainsi à une question que les Marocains se posaient depuis plusieurs semaines...

Traduction : « Le comédien Jamel Debbouze et le chanteur Maître Gims dans une nouvelle photo avec le roi Mohammed VI »

Ces photos sont généralement publiées sur une page Facebook administrée par Soufiane El Bahri, un mystérieux jeune homme qui jure que les photos du roi lui sont envoyées par celles et ceux qui l'ont rencontré mais qui – thèse plus vraisemblable – les reçoit sans doute des communicants du roi.

Lieu de villégiature privilégié de Mohammed VI, Betz connaît un regain d'activité lors des séjours du roi du Maroc, les commerçants de la commune louant sa prodigalité

« Les photos sont soigneusement distillées et chacune d’elles recèle un message. Celle où on le voit à l’hôpital entouré de sa famille traduit un message de cohésion et de transparence : le roi n’est pas en France pour s’amuser, mais pour des raisons de santé, et il tient à tenir son ‘’cher peuple’’ informé », décrypte pour MEE Omar Brouksy, journaliste et politologue marocain. « Celle où on le voit, toujours à Paris, avec un rabbin dans une synagogue renvoie un message de tolérance confortant son statut de commandeur des croyants, qu’ils soient musulmans ou juifs. »

Pour lui, certains raisons des absences répétées du roi « ont une dimension éminemment privée, même si on sait que le roi est suivi régulièrement par les médecins français, dans les hôpitaux – publics, faut-il le préciser ? – parisiens. Cela en dit long sur la confiance que ‘’Sa Majesté’’ envers ses ‘’sujets-toubibs’’ et les hôpitaux de son royaume », relève encore Omar Brouksy, qui souligne que « le roi, de culture française [sa première gouvernante est Française] se sent bien en France, où il a un enracinement matériel par le fameux château de Betz [dans l’Oise] ou son hôtel particulier dans le VIIe arrondissement de Paris ».

À LIRE : Interview – Omar Brouksy : « Les institutions françaises s’applatissent face au régime marocain »

Lorsqu'il est en France, et quand il ne se rend pas à Paris, Mohammed VI séjourne en effet à Betz. Établi sur un domaine de 70 hectares, le château a été acheté par son père, le roi Hassan II, en 1972. Lieu de villégiature privilégié de Mohammed VI, Betz connaît un regain d'activité lors des séjours du roi du Maroc, les commerçants de la commune louant sa prodigalité.

Une du magazine Tel Quel en novembre 2012 (Facebook)

Le roi du Maroc n'a d'ailleurs pas hésité à sortir le chéquier pour financer l'église, le centre social ou le club de football local. Et « depuis quelques années, une quinzaine d'enfants de la commune et de ses alentours sont même conviés au Maroc afin de découvrir le pays. Les jeunes et heureux élus, encadrés par des animateurs, logent dans des hôtels de haut standing, comme à Agadir, où ils profitent des nombreuses activités proposées, telles que le jet-ski ou les randonnées à dos de chameau. Le roi offre, en point d'orgue, à chaque enfant, 500 euros d'argent de poche ainsi que 1 000 euros pour chaque accompagnateur », relate l'hebdomadaire Le Point

« Un vide rempli par l’entourage royal »

Peu commenté par la presse marocaine, « l’absentéisme du roi est régulièrement critiqué sur les réseaux sociaux, son entourage et les cercles diplomatiques s’en inquiètent en sourdine », écrivait le journaliste espagnol Ignacio Cembrero dans un article paru en octobre 2017. Il relevait l'inquiétude de ces cercles « à propos de la stabilité du Maroc, à cause de ces absences réitérées qu’aucun officiel marocain n’explique vraiment à ses interlocuteurs européens. L’exercice quotidien du pouvoir pèse-t-il trop à Mohammed VI ? A-t-il régulièrement besoin de se sentir plus libre sous d’autres cieux ? », se questionnait-il, au même titre que le journaliste marocain Ali Anouzla.

Ce dernier écrivait en 2013 : « Mohammed VI, qui accumule autant de titres royaux, a-t-il le droit de s’absenter si souvent et pendant si longtemps sans même annoncer la date de son voyage et sa durée ? »

Malgré l'adoption d'une nouvelle Constitution qui élargit le champ des pouvoirs du chef du gouvernement, l'essentiel des pouvoirs est entre les mains du roi

« S’interroger sur les absences du roi Mohammed VI et sur ses séjours répétés, notamment en France, ne relève pas de la sphère privée du monarque. C’est un phénomène intrigant qui se situe au niveau le plus élevé du pouvoir politique, la monarchie, et a sans doute un impact sur l’image et l’exercice du pouvoir au Maroc », commente Omar Brouksy, pour qui « il est tout à fait légitime qu’il soit analysé et commenté librement par les observateurs et les citoyens ». Car malgré l'adoption d'une nouvelle Constitution qui élargit le champ des pouvoirs du chef du gouvernement, l'essentiel des pouvoirs est entre les mains du roi. 

À LIRE : Comment les mégaprojets masquent le futur incertain du Maroc

« Au Maroc, le pouvoir politique – le vrai pouvoir, pas celui qu’exerce le figurant Saâdeddine el-Othmani en tant que chef du gouvernement – comme tout pouvoir autocratique et absolu, s’apparente à la personne qui l’exerce, voire à ses humeurs. C’est ce que les constitutionnalistes appellent ‘’le pouvoir personnel’’. Il est très lié à la personne de son détenteur, en l’occurrence le roi Mohammed VI », rappelle le journaliste. 


L'absentéisme du roi a donc « un impact direct sur l’exercice du pouvoir parce que les gens se demandent de manière quasi spontanée : puisque le roi est absent, qui exerce le pouvoir ? Qui gouverne ? Qui mène la barque ? C’est un réflexe oriental traduisant une culture non démocratique qui trouve naturel qu’une personne, le roi, dirige seule le bateau. Les absences du roi créent donc, de ce fait, une situation anormale, un vide qui est souvent rempli par ce qu’on appelle l’entourage royal. »

Les femmes manifestent à Jerada, le 20 janvier 2018, pour réclamer du travail et le développement de la région, après la mort de deux frères dans une mine désaffectée (AFP)

Pour Omar Brouksy, « les quelques informations qui parviennent du Palais semblent confirmer cette thèse. C’est Fouad Ali El Himma [conseiller influent du roi, auprès duquel il a étudié au collège royal], entouré des membres du cabinet royal – près d’une vingtaine formant un gouvernement de l’ombre hyper-influent – qui dirige le pays. Vis-à-vis du cabinet du royal et du gouvernement, il se comporte un peu comme le maître et ses élèves dans une école d’adultes. »  

Sur le plan sécuritaire, « il est épaulé par le patron de toutes les polices du royaume, Abdellatif Hammouchi. À eux deux, ils gèrent depuis plusieurs mois les troubles sociaux, au Rif et à Jerada, en adoptant à la lettre la stratégie du ‘’tout répressif’’ avec l’appui d’une justice qui est tout sauf indépendante », rappelle-t-il.

À LIRE : Dans la « Silicose Valley », les habitants réclament « juste de quoi manger »

Car au moment où Mohammed VI séjourne en France, le Maroc traverse une séquence pour le moins sensible : une multiplication des mouvements protestataires, à Al Hoceïma et à Jerada, qui questionnent Mohammed VI sur l'efficience de la politique de développement suivie jusqu'ici, et dont le roi lui-même a reconnu l'échec, ou encore le report de visites de chefs d'État étrangers, dont le roi d'Espagne, ajournée à plusieurs reprises.