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« Nous ne pouvons pas accepter ça » : les Jordaniens jurent de continuer à manifester

Alors que les prix s’envolent et que les salaires stagnent, les Jordaniens veulent que le gouvernement les aide – sans quoi ils continueront à manifester
Des manifestants protestent à Amman lundi soir malgré la démission du Premier ministre jordanien (Reuters)

AMMAN – Quelques heures après la démission du Premier ministre jordanien lundi à la suite de grandes manifestations contre les réformes économiques, Mohammad Sneed a englouti son dîner : il devait au plus tôt retourner dans la rue.

Ce père de cinq enfants âgé de 42 ans travaille au ministère de l’Agriculture et affirme qu’il ne gagne pas assez pour faire face au coût de la vie dans le royaume, une situation qui s’est aggravée ces derniers mois.

« Nous ne pouvons pas accepter une situation économique dans laquelle la dette de l’État est remboursée en prenant l’argent de nos poches »

- Mohammad Sneed, fonctionnaire

« Je ne peux tout simplement pas satisfaire les besoins de ma vie simple avec un salaire de 330 dinars jordaniens [environ 395 euros] quand il y a une augmentation importante des prix et des frais », a-t-il déclaré à Middle East Eye en chemin pour rejoindre un rassemblement à Madaba, une ville située au sud de la capitale.

« Nous ne pouvons pas accepter une situation économique dans laquelle la dette de l’État est remboursée en prenant l’argent de nos poches. »

Les protestations ont débuté en Jordanie mercredi dernier lorsque des milliers de professionnels ont organisé une grève contre une proposition d’augmentation de l’impôt sur le revenu. Le lendemain, les manifestations se sont poursuivies alors qu’étaient annoncées des hausses des prix du carburant et de l’électricité.

Ces mesures figuraient parmi celles convenues avec le Fonds monétaire international en 2016, lorsque celui-ci a accordé à la Jordanie une ligne de crédit de 723 millions de dollars sur trois ans pour maintenir son économie à flot. Les réformes ont fait augmenter régulièrement les prix des biens et services de base.

La police antiémeute et les forces de sécurité se battent avec des manifestants tentant d’accéder à la zone autour des bureaux du Premier ministre (AFP)

Vendredi, le roi Abdallah II a enterré les hausses de prix, mais les gens ont continué à descendre dans la rue. Puis, lundi, dans un nouvel effort pour apaiser l’agitation, le Premier ministre Hani al-Moulki, nommé en 2016 pour restaurer l’économie déclinante du royaume, a démissionné.

Mais les manifestants qui se sont confiés à MEE lundi soir ont déclaré faire face à des coûts qui grimpent en flèche alors que leurs dinars leur donnent de moins en moins de pouvoir d’achat. Ils craignent que le gouvernement n’adopte que des réformes superficielles et ils n’envisagent pas de mettre fin aux manifestations.

« Tout est cher »

Depuis le début de l’année, le gouvernement a imposé une foule de mesures qui ont serré les ceintures. Parmi celles-ci figurent des taxes additionnelles sur plus d’une centaine de produits et services, des taxes sur les véhicules et des coûts d’électricité plus élevés, dans le but de générer des revenus afin de réduire la dette publique.

Des subventions remontant à plusieurs décennies sur de nombreux produits de boulangerie ont été supprimées, ce qui aurait permis au gouvernement d’économiser 70 millions de dollars par an. Le ministre de l’Industrie, du Commerce et des Approvisionnements, Yarub Qudah, a déclaré à Jordan News en janvier que plus d’un tiers des bénéficiaires des subventions n’avaient pas la nationalité jordanienne.

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Mais alors que les prix augmentaient, le revenu mensuel moyen en Jordanie est resté le même, entre 704 et 845 dollars selon le bureau des statistiques publiques. 

C’est dans ce contexte que les manifestations se sont rapidement propagées dans le royaume au cours des sept derniers jours – et continueront malgré la démission de Moulki lundi.

« Le peuple a fait tomber le gouvernement. Il n’a pas démissionné de son plein gré », a déclaré à MEE Deema Kharabsheh, une Jordanienne de 27 ans qui a manifesté devant les bureaux du Premier ministre.

« Remplacer des personnes ne résout pas un problème. Nous resterons dans la rue jusqu’à ce que nous puissions atteindre notre objectif : changer la politique économique qui a pour résultat que les citoyens sont incapables de satisfaire leurs besoins de base vitaux », a-t-elle indiqué.

La jeune femme a précisé qu’elle voulait que le gouvernement annule les taxes sur les carburants, qui ont atteint 40 %, ainsi que l’impôt sur le revenu récemment proposé et rétablisse les subventions sur le pain. Elle a ajouté qu’elle voulait un gouvernement incluant des syndicalistes et d’autres figures publiques, outre les politiciens. 

L’ingénieur électricien Muad Abu Oun, 32 ans, a indiqué pour sa part qu’il participait aux manifestations parce qu’il commençait à en avoir marre de voir l’économie du royaume se dégrader alors que le coût de la vie grimpait en flèche.

« Tout est cher : la nourriture, le loyer, le transport, le carburant – tous ces éléments augmentent alors que les salaires sont restés les mêmes et que le pouvoir d’achat s’est détérioré », a-t-il déclaré.

Les dirigeants jordaniens, a-t-il estimé, devraient « changer la politique qui consiste à s’attaquer aux poches des contribuables afin d’assurer un revenu suffisant au gouvernement. C’est pourquoi un nouveau gouvernement ne changera pas grand-chose. Les gens sont descendus dans la rue parce qu’ils sont épuisés par les hausses de prix et cette manifestation est spontanée, sans aucun leadership ou groupe qui la dirige ».

Hala Ahed, avocate, a déclaré qu’elle était descendue dans les rues de la capitale parce qu’elle ne pouvait plus payer les études de ses enfants, ainsi que les frais de santé et de transport.

Des manifestants offrent des pâtisseries aux policiers à Amman lundi soir (AFP)

« Mon niveau de vie a baissé. Je ne peux plus satisfaire mes besoins de base, notamment m’assurer que mes enfants reçoivent une bonne éducation. La mauvaise qualité de l’enseignement public m’a contrainte à chercher des écoles privées et à acheter une voiture pour me déplacer et aller dans des hôpitaux privés si j’en avais besoin », a-t-elle dit.

« Je veux manifester pour montrer clairement que nous, le peuple, sommes la source de l’autorité et que nous voulons récupérer notre capacité à opérer des changements en présence d’institutions faibles comme le Parlement ou les partis politiques. »

« Je veux manifester pour montrer clairement que nous, le peuple, sommes la source de l’autorité »

- Hala Ahed, avocate jordanienne 

Mohammad Sneed, le père de cinq enfants qui travaille au ministère de l’Agriculture, a déclaré que les troubles actuels lui rappelaient les manifestations populaires qui avaient lieu dans le royaume en 2011 et qui avaient fini par entraîner une série de changements législatifs – notamment une nouvelle loi électorale et une autorité réduite pour le roi – alors que les soulèvements dans d’autres pays se transformaient en guerre.

Cependant, la différence majeure est que les manifestations de 2011 furent largement menées par des tribus dans les gouvernorats ruraux alors que les récentes manifestations ont vu une participation beaucoup plus élevée de toutes les grandes villes, notamment Irbid, Aqaba, Al-Zarqa et Salt, en plus de la capitale.

« Convaincre le peuple »

Lundi, après la démission de son Premier ministre, le roi a déclaré qu’il ne permettrait pas aux Jordaniens de souffrir.

« J’ai appris de mon père à être aux côtés de mes fils et mes filles, les citoyens de Jordanie », a-t-il déclaré.

Lors d’une réunion avec des journalistes jordaniens, il aurait déclaré être fier de la réaction de la jeunesse jordanienne au cours de la semaine écoulée, qui « reflétait son souci d’un avenir meilleur, mettant en place un processus pour aller de l’avant avec confiance et détermination ».  

Les manifestants lèvent le poing contre la police antiémeute devant le bureau du Premier ministre cette semaine (AFP)

Mardi, le roi a appelé à l’examen du nouveau projet de loi fiscal qui a déclenché ces manifestations.

Toutefois, il faudra plus que la démission du Premier ministre et un remaniement du gouvernement pour mettre fin aux manifestations, ainsi que l’a expliqué à MEE l’analyste politique jordanien Labib Kamhawi : « Nous constatons une évidente demande populaire de changement concernant l’approche politique et économique du royaume.

« Les gens ne veulent pas que perdurent la corruption et un gouvernement qui monopolise [le pouvoir]. Ils veulent des institutions actives dans le processus politique. Cela nécessite un gouvernement fort qui dépend du roi et de sa vision. »

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Le gouvernement, a-t-il déclaré, n’a pas encore traité directement les problèmes qui ont provoqué les manifestations, notamment la modification du projet de loi sur l’impôt sur le revenu et la recherche d’un gouvernement capable de rétablir la confiance des citoyens.

Toutefois, a-t-il ajouté, il existe un moyen de sortir de la crise : « Le roi doit être clair dans sa lettre de nomination du nouveau gouvernement en matière de réforme politique et économique. Cela devrait également inclure la nécessité de dissoudre le Parlement et la nécessité de convaincre les gens que le processus de réformes est sérieux. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.